Sonia Devillers – Les exportés

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2022

vagabondageautourdesoi.com - Sonia Devillers - La journaliste Sonia Devillers, spécialiste de l’étude des médias, confie son histoire familiale dans ce premier essai Les exportés, un récit incroyable sur le pays de ses ancêtres, La Roumanie, et la façon dont le régime communiste a traité les juifs, des années après le génocide de l’Allemagne hitlérienne.

La voix de Sonia Devillers m’accompagne le matin sur France Inter.  Souvent haletante, tant son sujet la passionne et le manque de temps la contraint, sa voix m’explique, au fil des jours, l’évolution mais aussi les dessous de la planète-médias et des industries culturelles.

Du coup, Les exportés sont très loin de ce que son image médiatique nous livre régulièrement. Cette histoire d’exil familial, non seulement, ouvre un pan entier de l’histoire de l’Europe de l’Est, mal connue, mais aussi livre le récit poignant d’une recherche pour mettre des mots sur un passé complexe et rendu silencieux par la nécessité de mettre à distance la souffrance vécue.

Brins d’histoire

Gabriela Spitzer est issue d’une famille d’intellectuels reconnue de Bucarest, appelée le Petit Paris des Balkans. Ce sont les Sanielevici, dont tous ses oncles furent académiciens. Sa mère, au destin plus que commun, a épousé un artiste et a retrouvé l’auréole bourgeoise de son nom après son divorce.

Gabriela née Spitzer puis devenue Sanielevici a eu deux filles, dont Marina, mère de Sonia, première à naitre française. Elle s’appellera Madame Greenberg avec son mariage avec Harry, pur texan, revenu dans les années 30 ingénieur en Roumanie après des études en Italie.

Puis, Gabriela Deleanu sera son nouveau nom dès son arrivée en France en 1961. Trois identités pour décrire trois vies largement différentes mais complétement en lien avec l’Histoire de la Roumanie, souvent peu connue car trop peu racontée.

Pourtant, et Sonia Devilliers le confirme à plusieurs reprises, aucun secret en apparence, aucun mensonge n’est venu pervertir l’histoire de la famille. Ces grands-parents ont raconté leur passé en enrobant la vérité d’anecdotes, assez originales et même nombreuses, qui ont mis sous silence ce qui les a fait souffrir, ce qui les a fait partir, ce qui les a si fortement mis au banc d’une société où ils tenaient une place d’intellectuels reconnus et appréciés : leur judéité !

Alors…

Sonia Devillers remonte l’histoire de Harry et de Gabriela, ses grands-parents, qui vont subir les exactions du pouvoir nazi lors de la seconde guerre mondiale, croire à l’espérance du pouvoir communiste et même en devenir des cadres appréciés. Mais à l’arrivée du dictateur rouge, Ceausescu, celui-ci n’aura de cesse de reconstruire son pays dévasté, et notamment son agriculture, en vendant les juifs jusqu’en 1989.

Impensable, incroyable ! En journaliste avisée, Sonia Devillers amène les preuves, confrontent les historiens, citent les études, rencontrent les protagonistes et surtout retrouve sur une liste, les noms de ces grands-parents.

La Sécuritate, services secrets roumains, organisaient l’échange de familles juives contre du matériel agricole et des animaux d’élevage, et notamment des porcs Landrace Danois, gage d’investissement rentable ! D’où le titre, signifiant la réalité de cet exil !

Certes, les grands parents, et notamment, sa grand-mère appartenait à l’élite bourgeoise intellectuelle de la Roumanie du début du siècle. Elle gardera cette suffisance qui nous la fait peu sympathique. Néanmoins, sa pièce de couture dans l’appartement de Bagnolet que Sonia, sa petite fille, a connu et nous raconte, montre la force de cette femme a se réinventer pour continuer à profiter de la vie.

En conclusion,

Difficile de rendre compte de la complexité de cet essai qui interroge, comme d’autres ont pu le faire, sur les charges que portent cette troisième génération après l’holocauste venant exprimer son ressenti et son analyse sur le génocide.

Sonia Devillers choisit de montrer avec l’histoire de sa famille non seulement le vécu pendant la seconde guerre mondiale mais aussi durant le régime communiste dans son pays d’origine, la Roumanie.  C’est brillant, argumenté et facile d’accès. Bien sûr, c’est complètement incroyable que dans la seconde moitié du vingtième siècle, il y ait eu, encore, une traite d’êtres humains d’une telle ampleur en Europe…

« Sept cent mille Juifs avant-guerre. Trois cent cinquante mille après ».

Un essai essentiel !

Puis quelques extraits

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Alors ai-je vécu avec ses deux inconnus qui sont l’ailleurs et le passé. Longtemps, j’ai été incapable de retenir une chronologie, de cerner les époques et de tracer une frontière. Les cartes et les dates, mon grand brouillon intérieur.

Une liste de Juifs. Une liste qui révèle la traite massive d’êtres humains en plein cœur de l’Europe, quinze ans après la guerre.

L’histoire est jolie. je ne saurai jamais c’est les vrais. Qu’importe, elle dit ce que Harry et Gabriela voulait nous dire: l’honneur de ma grand-mère et la hardiesse son mari. Elle ne dit pas ce que l’un et l’autre risquaient : la mort.

Déjà, un juif valait moins qu’un porc.

Dans la tradition hébraïque, seul le prénom compte pour s’inscrire dans la communauté; le patronyme est une création plus tardive.

Dans ce grand en avant roumain, une société, cette société entièrement tournée vers l’avenir et la modernité, les élites éduqués vivaient les yeux rivés vers le passé.

Et encore,

Tout serviteur de l’État et du Parti qu’il fut, le juif roumain ne pouvait être un vrai Roumain. Forcément complice de puissances étrangères, forcément avide, forcément voleur et forcément attiré par une vie ailleurs, c’est à dire, en Israël.

Le maquignon devenu passeur établira des listes de citoyens à faire sortir du pays. (…) Les autorités roumaines évalueraient la faisabilité de ces départs. Plus les individus se trouvaient en conflit avec le Parti, voire carrément en prison, plus la Sécuritate se montrait réticente. Ou gourmande, selon les points de vue. (…) A chaque liste de noms, il ferait correspondre des lots de bestiaux. Les camarades les plus difficiles à négocier seraient échangés contre des cheptels plus onéreux ou alors contre de plus gros troupeaux.

En 1958, donc, un pays situé en plein cœur de l’Europe eu l’idée de vendre ses Juifs pour renflouer ses caisses.

Le leader roumain, aveuglé par son avidité, avait fait fi de ses premières appréhensions. Cependant il avait vu juste, le risque était immense. Ce qui demeurait largement ignorer à Bucarest, commençait à fuiter à l’étranger. Et cela faisait mauvais effet.

En revanche, je comprends en lisant Perec que  » je suis étrangère à quelque chose de moi-même  » différente non pas autres , mais  » différents des miens ».

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

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Incipit
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Un premier extrait
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Puis un dernier

 

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Twitter : @Sonia_Devillers  Instagram : @sonia.devillers

Éditeur : Flammarion

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Parution : 31 août 2022

EAN : 9782080283207

Lecture : Septembre 2022

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11 commentaires

    • Oui, mais j’avoue qu’Augustin Trappenard me manque. Son nouveau rendez-vous a le mérite d’avoir plus de temps pour laisser parler ses invités… Mais la tranche Boomerang était une parenthèse délicieuse 🙂

  1. Passage sur la pointe des pieds histoire de me changer les idées des tracasseries administrative suite à tout ça, livre qui me plairait. Bisous

  2. Comme beaucoup, je ne connais pas l’histoire du bloc de l’Est, ce livre a l’air vraiment intéressant, je le note. Bonne journée

    • L’antisémitisme de la Russie est connue. Seulement ici, c’est un système politique qui organise la vente d’êtres humains pour remonter son économie ! On connaissait les persécutions, les incarcérations mais on ne savait pas qu’il y avait de la traite d’êtres humains en Europe dans la seconde moitié du XXè siècle ! Terrible !

  3. Je ne connais pas trop l’histoire de la Roumanie, ça doit être intéressant… Je ne savais pas que Ceaucescu « vendait » des juifs. Ça paraît incroyable…

    • Oui, moi aussi, j’en suis restée estomaquée ! Je me souviens de l’arrestation et du jugement rapide du couple de dictateurs en décembre 1989, il me semblait qu’on découvrait un pays inconnu …des reportages m’avaient bcp choquée : des mouroirs d’enfants handicapés où ils vivaient nus, sans soins dans leurs excréments….Une vision d’horreur !
      Mais, je ne connaissais rien de cette vente d’êtres humains en échange de bétails !!!!
      Sonia Devillers vient d’aller au Parlement Européen présentait ses recherches. A suivre donc !

    • Oui, c’est cette histoire que le couple de dictateur Ceausescu a gardé sous silence jusqu’à presque aujourd’hui, même si quelques observateurs attentifs en avaient eu connaissance. C’est une histoire impensable qui devra être reconnue ! Bonne journée

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