Lola Lafon – Chavirer

Rentrée littéraire 2020

Prix Landerneau des Lecteurs 2020

Choix du Goncourt de la Suisse 2020

@vagabondageautourdesoi

Dans Chavirer, Cléo a treize ans, quatre mois et onze jours en 1984. Elle habite Fontenay sous bois et ne connaît de la ville de Paris que la quatrième station de son RER qui la dépose au Forum des Halles. Lola Lafon raconte ses longues années de collège, de lycée puis de sa vie de femme. Lorsque commence le roman, Cléo est en quatrième et rêve de danse. Pas de tutu ni de pointes mais de modern jazz depuis qu’elle a découvert le cours à la MJC. Trois fois par semaine et une après-midi entière, elle s’y entraîne et pendant que ses muscles et articulations souffrent, son esprit s’évade et rêve de s’éloigner de son univers.  

Une carrière de danseuse et continuer à apprendre à danser à New-York à l’école de Fame. Pourquoi pas ? Lorsque Cathy se décide à l’aborder, après avoir assisté à plusieurs cours, et lui parle de  la fondation Galatée qui cherche des profils comme le sien, combatif et mature, pour les soutenir dans leur projet personnel, Cléo se dit qu’enfin la vie lui sourit…

Cathy sait faire briller les yeux de la solitaire adolescente. Elle sait aussi endormir ses parents trop accaparés par un quotidien étriqué. Du flacon Loulou au restaurant parisien, Cléo découvre un monde qu’elle ne soupçonnait même pas. Et, la pince se referme sur cette adolescente rêveuse!

Lola Lafon raconte dans « Chavirer » cette emprise qui sait se rendre indispensable, qui sait répondre aux envies les plus secrètes et qui emprisonne sa proie dans son filet de gentillesse, d’attentions et même aux accents de tendresse. Cléo saura se protéger, à la dernière minute. Mais l’attrait de ces petits billets pour cette fille de milieu modeste l’entraine à pousser ces copines dans les griffes de l’ogre et notamment une certaine Betty, douze ans.

La vie de Cléo est décrite de treize à quarante-huit ans mais pourtant elle s’est arrêtée à l’adolescence. Elle se laissera mener par elle comme si son droit à décider avait été enlevé ou supprimé. Comme son titre l’indique, Chavirer (retourner sens dessus dessous), Cléo accepte tout et la danse lui sert d’expiation. La danse est décrite comme sport de contrainte et  accentue la vision d’un corps abimé, comme supplicié, à un idéal jamais atteint.

Lola Lafon, la combative, dénonce aussi avec « Chavirer »cet intellectualisme parisien qui rejette les soirées chez Drucker, les chansons de Mylène Farmer et les revues parisiennes. Roman social, il y a toujours chez l’auteure la parole donnée à ceux qui ne l’ont pas. Mais ici, l’analyse de notre société est décrite avec ses failles et ses manques.

Lola Lafon marque avec « Chavirer » un portrait de femme qui dès l’adolescence devient la mauvaise victime et qui toute sa vie se sent coupable d’avoir agi et garder un secret trop lourd à porter. La saveur des mots de ce roman est entrelacé en toute simplicité et en suggérant par phrases qui claquent, en évitant les pièges du sentimentalisme. Un excellent moment de lecture pour cette rentrée littéraire.

Pour aller plus loin

Lola Lafon aborde dans Chavirer la notion d’oubli et de pardon. Elle démontre qu’il faut toute une vie pour pardonner à l’enfant qui a cru à des paroles magiques. Et, pour oublier les salissures, si la parole ne se libère pas, il faut compter sur une rencontre. Cléo a la chance de pouvoir s’y accrocher. Mais, pour se pardonner à soi-même ce que l’on a fait à d’autres, Lola Lafon nous oblige à penser que cela devient plus compliqué.

Lola Lafon analyse et décortique les conséquences de cette pédocriminalité, en prenant la métaphore de l’écharde, qui profite du manque de tout pour attirer. Il n’y a aucun sentimentalisme dans l’écriture de cette auteure. Ce sont les descriptions de situations que rencontrent Cléo et Betty, le plus souvent évoquées qui forcent le lecteur à s’interroger.

Ce n’est pas non plus un roman qui surfe sur l’actualité du livre de Vanessa Springora puisque lors d’une interview, l’auteure rappelle qu’il lui a fallu trois ans d’écriture pour celui-ci. De plus, ici, aucune notion de consentement puisque Cléo ne sait pas à quoi elle consent.

Lola Lafon dénonce les témoins qui n’interviennent pas. La complicité des adultes est nombreuse : le prof de modern jazz, les profs et la communauté éducative, les parents. La pédophilie, comme on l’appelait à l’époque et le témoignage des enfants, ont commencé à être pris en considération à l’Éducation nationale dans la décennie 90. Et, combien l’expression « fiancé » blesse le lecteur d’aujourd’hui qui ne peut que constater le manque de mains tendues !

 

cite-56a4b9b45f9b58b7d0d8877bTout était faux, là résidait la beauté troublante du monde, rétorquait-elle

Loin de ses parents affalés dans le canapé, le dos rompu de s’être fait à tout : elle était terrible leur lenteur à vivre , cette boucle de l’amertume dans laquelle ils étaient comme dans un labyrinthe, fustigeant la météo qui disait n’importe quoi, les soldes qui n’en étaient jamais. Ses parents avaient pour mission de débusquer l’arnaque, ils exultaient lorsqu’ils tenaient la preuve d’une erreur de calcul dans un ticket de caisse.

Le danger avait l’haleine tiède d’un animal assoupi.

Cléo paraissait sortir d’un entretien d’embauche assorti d’une clause de confidentialité.

L’amour effiloché, c’était se reprocher de ne pas compter de la même façon.

Cléo y trouvait un plaisir douloureux, elle jouait à être celle- là qu’ils aimaient, à endosser les contours d’une silhouette perdue , enfuie, à la façon des étoiles mortes dont on louait le scintillement : l’enfant Cléo.

Un puzzle fait d’un bois sec dont les échardes s’infiltraient partout, dans le moindre interstice de silence, de repos. Cléo baignait dans une peur liquide, elle s’y noyait.

Cette confiance folle qu’ils avaient vécu dans une fiction, le pays de Victor Hugo et des droits de l’homme, de la liberté-égalité-fraternité.

Une Cléo en forme de carte à jouer pour adultes, simple valet qui s’était rêvé reine. Face, victime et pile, coupable.

..je ne veux pas que tu en parles à d’autres, je ne souffre pas de ce qu’on m’a fait, je ne suis victime de rien.

Cette souffrance en veille ressurgissait à tout propos, celle d’une ancienne gamine à qui des adultes avaient enseigné la solitude des trahisons.

Le passé était irréversible.Aucun pardon ne pourrait défaire ce qui avait été.

Elle sait seulement ceci: il faut raconter ce qui hante .

Et les sujets des documentaires comme ceux des romans sont des paravents qui masquent nos questions irrésolues.

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

@vagabondageautourdesoi

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Extrait 3

Chavirer  – Lola Lafon

Éditeur : Actes Sud

Parution : 19 août 2020

EAN : 9782330139346 

Lecture : Août 2020

Littérature contemporaine 2020

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Sens critique

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13 commentaires

  1. Hello
    Merci pour cette découverte ce livre a l’air vraiment bien et je le lirai volontiers s’il croise ma route… ou du moins je l’ajouterai à mon immense PAL
    Bon dimanche

    • Ah oui, c’est le moment où les livres s’entassent sans vraiment diminuer…Bon début de semaine

    • Oui, il devrait être en médiathèque rapidement car je crois qu’il va faire parler de lui …

  2. Deuxième avis très positif que je lis sur ce roman. Il fait maintenant partie des livres de la rentrée que j’ai envie de découvrir.

    • Moi, je l’ai trouvé très bien mais j’aime la façon d’écrire et de suggérer de cette auteure. Bon dimanche

  3. Certainement un témoignage émouvant, et cruel.
    Mais, aussi, un drame difficile à supporter émotionnellement pour le lecteur.
    Merci d’avoir attirer notre attention sur ce livre intéressant.

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