
Avec Championne, Nina Bouraoui signe un roman envoûtant racontant le parcours d’une adolescente qui s’acharne pour devenir excellente au tennis afin d’échapper à la folie et à la violence de sa famille et de son pays.
Parce que sa mère l’a voulue homme et garçon, à l’été 1979, l’adolescente tape dans la balle du matin au soir pour arrêter sa violence, celle de son père et celle de sa terre. On pense à la terre d’Iran qui tue les femmes, ou, à l’Algérie, peut-être, ou d’autres pays qui enferment aussi. De cet état masculin, lui est né le goût des mots. « (…) j’ai gagné le don des mots mais j’ai perdu le don de la sensualité, de la féminité, (…) ».
Le ton du livre est donné dès les premières pages : un ressassement de mots autour de la violence des hommes, mais également de sa mère, pour donner un exutoire à sa colère et sa rage. La suite du roman est de la même veine, même si elle se fait plus romanesque et dévoile petit à petit la différence de l’adolescente.
De longues phrases lancinantes s’écoulent petit à petit au rythme des gestes répétés de la « frappe sur le mur« . Les thèmes sont rabâchés comme une rumination qui ne cesse jamais, mais arrive petit à petit à révéler ce qui semble si difficile à dire. Il lui faudra tout le roman pour soulager sa conscience et permettre aux mots d’énoncer l’acte dont la souffrance et la culpabilité l’étouffent. Et ainsi libérer la possibilité que l’adolescente rêve à la femme qu’elle va devenir.
Une écriture envoûtante
Nina Bouraoui sème les indices comme le Petit Poucet ses cailloux. La tension romanesque se déploie en cercles concentriques. Comme pour se sauver de la violence communicative, l’écrivaine raconte les premiers clashs : « J’ai converti la violence de ma famille en culpabilité« . Mais, tout peut s’apaiser avec « La fleur qui me rend fleur« .
Tout au long de Championne, Nina Bouraoui célèbre la sensualité de sa narratrice, la liberté qu’elle s’octroie de haute lutte. Son statut particulier lui permet de raconter à sa sœur, prisonnière de son statut de fille, le monde environnant. Son androgynie, elle la célèbre pour préparer « le monde des femmes« .
Mais surtout Nina Bouraoui vante le pouvoir des mots : « Si l’on n’a pas eu assez de mots pour se forger, pour se construire une vie, c’est comme si on existait sans exister, comme si l’existence passait, et qu’on la regardait passer.«
L’écrivaine dissèque la violence. Elle l’analyse, détaille les effets, étudie comment elle se perpétue de père à fille, comment elle se reproduit et surtout combien elle peut satisfaire aussi un pan de la personnalité. Ainsi détaillée, la violence brouille les frontières : l’agresseur devient victime, et inversement. Les sensations sont étudiées avec des mots précis et détaillés jusqu’à l’obsession et le vertige.
Le quartier des villas, où la narratrice a joué au tennis, est un quartier plus aisé qui renvoie la narratrice à la honte sociale, que Nina Bouraoui raconte particulièrement bien. La rencontre de la narratrice avec sa propre violence est, pour elle, une mise en abîme. La révélation devient salvatrice comme une prise de conscience de sa propre limite.
Portrait inoubliable
De la honte sociale à la culpabilité, en passant par sa propre cruauté, Nina Bouraoui détaille finement les ressorts psychologiques de sa narratrice. Ainsi, elle conquiert sa liberté et son indépendance à coups répétés dans une balle. Un retour à l’écriture de ses débuts, qui ensorcèle, tandis que le bruit de la frappe sature l’espace sonore. Ce cri, répété comme une mélopée, donne un portrait féminin d’une grande profondeur qui en dit beaucoup sur notre monde.
Pourquoi le lire
Parce que Championne est un roman puissant sur la violence, la culpabilité et la conquête de soi. Nina Bouraoui y décrit avec une écriture envoûtante le combat d’une adolescente qui cherche, dans le tennis et les mots, un chemin vers la liberté. Un portrait féminin profond, porté par une langue lancinante qui révèle peu à peu l’indicible.
Puis quelques extraits

Je vise un podium de ma personne, une médaille d’or de moi-même, je ne veux rien gagner de particulier, je veux juste me gagner moi, gagner ma part inconnue qui est plus grande, j’en suis certaine, que ma part révélée, me regarder dans un miroir et me dire, ça y est, depuis le désordre je me suis rassemblée, depuis le désamour je m’aime un petit peu et j’espère, un jour, être digne d’être aimée par quelqu’un et être désirée, être attendue, être espérée, tout ce que je n’ai pas eu, tout ce que je ne ressens pas ici, dans ma jeunesse qui commence, tout ce que je n’ai pas ressenti avant, dans mon enfance, qui est une somme de bousculades et d’étonnements.
(…) j’appartiens plus à cette famille qu’à ma famille de sang, je vous le dis, je vous le promets même, je suis la seule à posséder le don des mots et je suis la seule à connaitre le moyen de le travailler, de le faire grandir, de le rendre puissant et c’est ce don des mots qui fait de moi un être plus vieux que je ne le suis, plus mature ; non je ne peux pas tuer moi. Les mots ont attaché mes mains. Les mots sont mes seuls couteaux,
Et, encore,
Moi, je n’ai été transformé que par la violence, par la violence de mon père, par la violence de cette terre qui a rendu mon père violent, c’est aussi pour cette raison que je ne lui en veux pas trop, c’est aussi pour cette raison que je veux couper la boucle de la violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur, qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin.
Les hommes ici tuent les femmes par haine, mais aussi par peur d’être un jour persécutés et de devenir une minorité, d’être en infériorité, de ne servir qu’à la procréation, qu’à l’amusement ; pour l’instant la haine est circonscrite à mon pays, à mon époque.
Et, encore, encore
Par moi, par mon corps, par mon existence, mon père allait atteindre ma mère comme il ne l’avait jamais atteinte et comme il ne l’atteindrait jamais, il n’était plus un mari, plus un père, il n’était plus un homme ou il révélait la plus mauvaise part des hommes, la part déchaînée, préhistorique, sauvage, mon père entrait en guerre contre moi, son enfant, sa petite toute petite fille sans défense.
Mais jamais aucun membre de ma famille ne fait référence à mes coups et je n’en parle pas car je sais que chacun trouverait une excuse à mon père ou, pire, chacun dirait que je mens, que j’invente, ici, dans ma famille, on préfère dire que je déforme la réalité plutôt que d’admettre la vérité, et je comprends cela,
La vérité blesse, dérange, fait peur, enfin, je crois qu’elle fait surtout peur à ma mère qui préfère vivre dans le mensonge plutôt que d’admettre la folie de sa famille, et je l’entends souvent me dire « non tu vois ce n’est pas » si terrible quand même, dis-le moi, d’ailleurs que ce n’est pas si terrible, toi qui sais tout, toi mon savant, ma savante, tu es d’accord n’est-ce pas, nous n’avons pas tout raté, tu es d’accord, nous sommes une bonne famille et surtout tous ensemble nous sommes heureux, non, ce n’est pas si catastrophique que cela, et qu’en penses-tu toi, qu’en penses-tu toi qui sais mieux que tout le monde ? «
Et, encore, encore, encore
(…) je crois que les femmes qui se servent des hommes pour salir d’autres femmes sont des femmes qui désirent des femmes mais qui ont honte de ce désir car il est interdit dans mon pays ici, le pays où les hommes tuent les femmes, il est interdit par la loi de désirer une femme quand on est une femme, comme si le désir devait être régi par les lois, par les règles.
Ici en bref




Du côté des critiques : Le Monde
Ses précédents ici



Otages – Satisfaction – Grand seigneur
Informations pratiques

Championne de Nina Bouraoui
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Roman sélectionné pour le prix littéraire du Monde 2026
Editions JC Lattès – X : @editions- Lattes Instagram : @editionsjcllattes – Facebook
Parution : 19 août 2026 – EAN : 9782709676236 – Lecture en août 2026

[…] Championne de Nina Bouraoui : frapper pour échapper à la violence […]
Il est prévu dans les futures lectures.!
Bonjour Matatoune. J’ai déjà lu deux ou trois romans de Nina Bouraoui et j’apprécie son écriture. Une écrivaine à suivre ! Merci, excellente journée à toi ☀️