Édouard Louis  – Combats et métamorphoses d’une femme

Entrer en littérature avec les mots d’Édouard Louis procure à la fois des émotions mais aussi de l’admiration ! Et, encore plus, lorsqu’il décrit les déterminismes d’une classe dont on ne parle que trop peu. Combats et métamorphoses d’une femme raconte le chemin d’une femme, sa mère, pour sortir des dominations qui l’enchaînent.

Quelques mots de l’histoire

A partir d’une photographie de sa mère retrouvée lorsqu’elle avait vingt ans, Édouard Louis part à la reconquête de ses souvenirs pour décrire les soumissions diverses qu’elle a accepté plus tard. Jusqu’aux injures d’un père pourtant presque absent ! A partir de son récit du quotidien, la jeune fille pleine d’espoir de la photographie décline vers la femme dominée, inexistante, avec son mariage pour seul horizon, les maternités obligées et la violence du mari.

Alors, Édouard Louis décrit sa honte et sa volonté de la cacher aux regards d’autres. Jusqu’au moment, où achevant sa mue, elle puisse enfin accepter de le retrouver et de vivre loin de ses stéréotypes de classe, même si la dépendance est encore présente.

Pour aller plus loin

Trois ans après Qui a tué mon père, Édouard louis dépasse sa propre histoire pour révéler le statut des femmes de la classe ouvrière de cette fin du siècle dernier. Elles sont obligées au silence, à la discrétion et surtout au sourire. Car, même si dans l’intimité d’un foyer, il avait de quoi dire, ces femmes ne révélaient rien, ne se confiaient pas et cachaient la pauvreté qui obligeait à quémander pour manger.

Domination de classe et domination masculine ne pourront étouffer l’envie de cette femme pour maîtriser sa vie. Elle prendra le temps qu’il faudra, de cigarettes en cigarettes, de silence en silence , mais y arrivera  quasi seule et déterminée.

Alors raconter l’émancipation de cette femme, c’est l’occasion pour ce fils de se réconcilier avec une mère qui l’a laissée pourtant souvent seul assumer sa propre révolte.

Vivre son homosexualité dans une terre du Nord où le chômage fait des ravages, Édouard Louis en a déjà parler. Devenir par son éducation et son statut d’intellectuel, l’oppresseur tant détesté, il faut le cheminement d’une mère pour l’effacer. Mais lui aussi, comme il le décrit, a participé à cette domination pour faire corps avec la masculinité. Pourtant, la fierté de ce fils envers sa mère s’entend à chaque page !

Pour finir

Ni roman, ni récit, ce texte très court, serait-il destiné à être dit sur une scène, comme d’autres de l’auteur ! Car, ici sont mélangés l’écriture italique, le gras et les phrases qu’on dirait off. Entendre la voix traversée d’émotions d’Édouard Louis dire ce texte sera une nouvelle émotion par cet écrivain qui se refuse à faire de la littérature :

« On m’a dit que la littérature ne devait jamais tenter d’expliquer, seulement illustrer la réalité, et j’écris pour m’expliquer et comprendre sa vie.  » Qu’importe les mots pourvus qu’ils portent du sens !

D’autres romans ici

Qui a tué mon père – Édouard Louis

Puis quelques extraits

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On m’a dit que la littérature ne devait jamais tenter d’expliquer, seulement illustrer la réalité, et j’écris pour m’expliquer et comprendre sa vie.

Parce que je le sais maintenant, ils ont construit ce qu’ils appellent littérature contre les vies et les corps comme le sien. Parce que je sais désormais qu’écrire sur elle, et écrire sur sa vie, c’est écrire contre la littérature.

Si je considère que j’essaie de construire une histoire sociale à travers une expérience biographique, ce qui serait l’enjeu balzacien, chaque personnage a un visage différent selon l’histoire que je vais raconter. Mon père par rapport à ma mère, évidemment j’en parle comme d’un tyran domestique, quelqu’un qui voulait qu’elle reste à la maison et l’attende toute la journée alors qu’elle ne savait jamais quand il rentrerait. Il y a toujours plusieurs individus à l’intérieur d’un individu,

Comme si toute mon enfance, au fond, avait été vécue à l’envers.

La pauvreté s’impose toujours avec un manuel de conduite, que personne n’a besoin d’édicter pour le connaître : personne ne me l’avait dit, mais je savais qu’il ne fallait pas raconter aux autres dans le village ces excursions à l’association d’aide alimentaire. Je n’en parlais pas non plus avec mes parents , on y allait, on prenait la nourriture, et on revenait sans jamais en dire quelque chose, comme si ça n’avait jamais existé.

Non seulement elle était mère de cinq enfants, sans argent, sans perspective, mais elle était prisonnière de l’espace domestique. Toutes les portes étaient verrouillées.

 » C’est pour ça qu’il me faudrait un travail. Et j’ai pensé que je pourrais faire le ménage chez toi. Je viendrai quand tu ne seras pas là bien sûr. Je ne te dérangerai pas. Je nettoie, tu laisses l’argent sur la table et je pars. »

La distance sociale avait tellement contaminé l’ensemble de nos rapports, tu ne voyais plus en moi que l’outil d’une agression de classe et cette situation avait failli me tuer.

C’est parce que notre relation a changé que je peux maintenant voir notre passé avec de la bienveillance, ou plutôt, faire renaître les fragments de tendresse dans le chaos du passé.

Il voulait faire payer à sa famille d’être sa famille, d’être les visages de son malheur.

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

Un extrait
Puis un second
Un troisième
Et pour finir le dernier

Du côté des Critiques

Le Monde France CultureBoomerang Carte Blanche France Inter

D’autres blogs en parlent

La bibliothèque de Céline Baz – Art

Pour finir

Questions pratiques

Édouard Louis  – Combats et métamorphoses d’une femme

Éditeur : Seuil

Twitter : @EditionsduSeuil et Instagram :  @editionsduseuil

Parution : 1 avril 2021

EAN : 9782021312546

Lecture : Avril 2021

Littérature contemporaine

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24 commentaires

    • C’est vrai, tu as raison. Il réfléchit sur son histoire ce qui devient alors universel 🙂

    • Il n’y a pas ici le pamphlet social de fin qu’on avait dans Qui a tué mon père, ce qui est en fait un peu plus léger, peut-être

  1. je n’ai lu aucun de ses livres, je ne rate jamais ses passages à LGL j’adore l’écouter parler mais allez savoir pourquoi je n’arrive pas à passer à l’acte…
    Te me conseilles de commencer par celui-ci ou par Eddy Belle gueule ?
    tes matriochkas sont sublimes… j’aime beaucoup, les miennes sont plus traditionnelles 🙂

    • J’ai lu mais pas chroniqué son premier…Du coup, j’ai la mémoire qui flanche pour les comparer. Fais comme tu le sens, ce sera toujours mieux 😉

    • je ne l’ai pas vu. J’aime découvrir l’écrit avant d’entendre l’auteur en parler, sauf exception d’un livre qui est très nouveau, comme le Consentement de Vanessa Springora, par exemple !

        • C’est chouette ! Je trouve plus difficile lorsque l’écrivain (e) n’arrive pas dans les médias à faire apprécier son livre. L’effet Pivot peut être terrible pour ceux qui sont impressionnables. Alors que le livre peut être très réussi …

    • Il explique le lien complexe amour/honte qui les a réuni par le passé et qu’ils ont pu dépasser. Bonne soirée

  2. Je n’ai lu que En finir avec Eddy Bellegueule. J’avais trouvé le regard d’Edouard Louis sur sa famille, sur son entourage, intéressant, très réfléchi, pensé, et surtout bien plus nuancé que pouvait le laisser penser le début du livre et certains avis donnés. Un jour, il faudra que je continue à lire cet auteur.

    • J’apprécie sa sensibilité et son regard « social » sur son vécu et celui de sa famille. Un auteur que j’aime retrouver !

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