Edward Hopper

Edward Hopper – Fondation Beyeler

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La fondation Beyeler a rassemblé soixante – cinq tableaux de 1909 à 1965 dans son joyau architectural placé au milieu d’un parc où la nature semble entrer dans les salles. C’est un véritable exploit quand on sait que le peintre a produit au total 166 toiles dont une seule appartient à des collections publiques européennes. L’exposition se concentre sur les paysages.

Non seulement, Hopper pouvait travailler pendant un an sur un tableau mais il préférait passer son temps au cinéma pour y dévorer des films de toutes sortes ou lire. Win Wenders, qui a réalisé un document sur ses œuvres, reconnait l’influence du peintre dans les œuvres cinématographiques.

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Formé à l’illustration publicitaire puis à la peinture, Edward Hopper (1882 – 1967) fait plusieurs séjours en Europe et notamment à Paris. Il y découvre Monet, Cézanne et Degas. Francophile, il parle très bien le français qu’il a appris jeune. Tout au long de sa vie, il relit Proust dans le texte.

En 1908, il s’installe définitivement à New-York. En 1909, il revient à Paris mais ne se laisse pas influencer par les cubistes. Hopper comprend que, malgré les références qu’il entretiendra tout au long de sa vie avec la peinture européenne, il lui faut participer à la création d’une peinture américaine. Néanmoins, c’est l’avènement du Pop-Art qui permet de le redécouvrir et de lui faire gagner une reconnaissance mondiale. 

« S’il adhère au parti-pris de réalisme des  peintres de l’Ashcan School ( l’école de la poubelle), il partage plus profondément encore leur conviction que le peintre moderne doit être un peintre de mœurs. Il doit rendre compte de ce que sont les usages, les relations intersubjectives, les habitudes de son époque. Baudelaire illustre cette nécessité en se référant au travail de Constantin Guys pour les gazettes parisiennes. C’est ce principe d’une chronique de l’époque que Hopper emprunte aux humoristes français, lors de ses premiers séjours à Paris.  » Didier Ottinger

L’école Ashcan propose une peinture réaliste qui s’inspire des quartiers pauvres de New-York. D’où son souci qui est constant tout au long de sa vie de créer en présentant la banalité des choses, leur caractère ordinaire. De ce courant, les peintres Pollock et Rothko émergeront (Le MoMA à FLV ) après la seconde guerre mondiale. Sa première exposition a lieu en 1920 avec des peintures à l’huile et des pastels. Il a trente huit ans.

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Square Rock, 1914
 Edward Hopper peint cette œuvre – une esquisse à l’huile sur toile – à Ogunquit, Maine, où il passe l’été 1914. Il crée sur place plusieurs vues de la côte. Dans ces peintures d’exécution rapide, l’artiste étudie les effets d’ombre et de lumière. Catalogue

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Railroad Crossing – 1922/1923

Après leur mariage en 1924, Josephine Nivison et Edward Hopper entreprennent plusieurs voyages transcontinentaux en train vers le Colorado et le Nouveau-Mexique. En 1929, année de création de cette toile, ils voyagent de New York à Charleston, Caroline du Sud, et vers le Massachusetts et le Maine. Cependant, dans son tableau l’artiste ne restitue pas des lieux mais plutôt l’étendue et le vide des paysages américains. Railroad Sunset n’est pas une étude de terrain, mais une image-souvenir poétique à la composition stricte. Catalogue

Joséphine surnommée « Jo » est une maîtresse femme, peintre elle même. Elle met sa carrière entre parenthèse pour assurer celle de son conjoint. C’est un couple particulier, elle avec son mètre cinquante et lui qui approche les deux mètres. Ils se disputent beaucoup. Sa femme est volubile et extravertie alors qu’ Hopper est taciturne et solitaire. Mais  elle reste à ses côtés tout au long de sa vie.

Dans Railway Crossing apparait déjà la forêt au fond, une forêt dense un peu effrayante, que l’on retrouve dans beaucoup de tableau. Les années 20 sont pour les États-Unis une période de croissance et de développement importants. La nation est dynamique. De grandes villes comme New-York, Chicago et Los Angeles prennent leur essor. On assiste au développement de masse et à une énergie phénoménale qui développe un mouvement incessant : tout s’accélère !  Hopper en est très inquiet. Est-ce cette défiance, ces craintes que Hooper exprime dans ses forêts ?

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Railroad Sunset – 1929

L’atmosphère de Railroad Sunset en apparence sereine est un peu perturbée par la voie de chemin de fer au premier plan qui annonce les changements à venir, renforcée par le manque de lumière du bas du tableau.

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Cobb’s Barns 1930–1933

 Cobb’s Barns, South Truro montre une simple grange avec annexes dans le paysage vallonné de Truro sur la presqu’île de Cape Cod, Massachusetts, où Hopper et sa femme passaient leurs étés et finirent par construire une maison-atelier. Catalogue

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Road and Houses 1930–1933

Par ces moyens et par la juxtaposition de maisons d’apparence abandonnée et de vastes paysages, Hopper crée ici une tension, qui confère à la scène quelque chose de fugace. Catalogue

« Hopper emprunte enfin à Baudelaire son attention portée aux lumières, à la polarisation entre éclairages bénéfiques et maléfiques, illustré chez le poète par une opposition quasi morale, entre lumière solaire et éclairage au gaz. » Didier Ottinger

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The Bootleggers, 1925 Les contrebandiers

Dans l’œuvre de Hopper, cette toile est un rare exemple d’association de figures humaines et de paysages au moyen d’un cadre narratif. Catalogue

La peinture de Hopper est une peinture de la résistance aux changements d’une société qui évolue sans cesse.

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Lighthouse Hill, 1927

Lors d’un séjour dans le Maine en 1927, Edward Hopper a consacré toute une série d’œuvres à l’un des deux phares de Cape Elizabeth, dont les murs de fondation datent du 18ème siècle. La prédilection de Hopper pour les phares est probablement liée à sa notion de représentations de paysages illimitées : les phares offrent un repère dans une nature incommensurable en évolution permanente. Catalogue

Pour Hopper,  la société américaine est une société de l’ivresse et de l’oubli de soi, qui sollicite en permanence les individus, les immergeant dans ce que l’on nommera plus tard la « société du spectacle ».

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The city – 1927

Le point de départ de cette toile est la place de Washington Square à New York, proche de laquelle se trouvait l’appartement en ville de Hopper. Il ne s’agit cependant pas d’une restitution fidèle : la place a servi d’inspiration à l’artiste pour représenter une sélection
de styles architecturaux urbains de différentes époques. Catalogue

Hopper est attiré par l’architecture. Au lieu de peindre la ville nouvelle et ses grattes -ciels, il peint une ville désuète. C’est sa façon d’exprimer ses doutes et sa naturelle mélancolie. Les buildings de verre n’ont pas encore envahit les rues. Les bâtiments inspirent Hopper. Le quartier de Greenwich Village dans lequel il réside de 1913 jusqu’à sa mort est exploré en long et en large. Son atelier est spartiate mais la vue est plongeante sur Washington Square dont la végétation n’a pas encore poussé à cette époque. Dans le tableau « The city« , le premier bâtiment n’existe pas. Pourtant à une des fenêtres, il place le bas du drapeau américain.

Jusqu’après la seconde guerre mondiale, New-York se transforme à vue d’œil. Entre les buildings, il y a peu de soleil qui passe. Les habitants appellent ces zones « des canyons de la solitude ». Le « diner » ou le bar est le seul endroit où cette solitude peut tenter d’être réduite. Mais, Hopper nous montre des scènes dans ces endroits où chacun est perdu dans sa solitude et sa mélancolie.

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Cape Cob Sunset – 1934

Sa femme et lui découvre Cape Cob où le couple achète un terrain et font construire une maison. Fascinés par les grandes plages de sable blanc, cette maison est leur résidence secondaire pendant de nombreuses années. En 1933, le MoMA organise la première rétrospective à New York.

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High Noon – 1949

En sortant de la ville, l’homme retrouve la nature et la solitude. Ce retrait est devenu l’un des principaux sujets de Hopper. En dehors des villes, Hopper retrouve des bâtiments ou maisons du siècle dernier où l’industrialisation est présente mais pas trop envahissante.

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Portrait of Orléans – 1950

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Cape Cob Morning – 1950

Cape Cod Morning montre une femme de profil. Elle se tient dans la fenêtre en baie d’une maison, physiquement séparée du monde extérieur par l’architecture. Sa posture corporelle est tendue : mains en appui sur une table, penchée en avant, elle regarde attentivement vers l’extérieur. Son regard se pose sur une chose située en dehors de l’espace pictural. Cette focalisation sur ce qui est invisible au spectateur est typique des figures humaines de Hopper. Dans ce tableau, il crée ainsi une tension particulière et une atmosphère inquiétante. Catalogue

Les fenêtres sont le lien entre le monde intérieur et le monde extérieur. Dans Cape Cob Morning, le visage crispé de la femme et la forêt dense proche décrit un malaise à venir. Hopper utilise sa femme comme modèle même s’il lui modifie les traits. La encore, l’attrait pour les éléments géométrique est prépondérant. Hopper semble vouloir réduire le monde à des cubes et des traits. il affirme ainsi sa liaison avec les peintres modernes européens. 

Dans Road and Rocks, dessin dynamique de l’œuvre tardif de Hopper, le spectateur se trouve au milieu d’une route. Il a l’impression que le paysage défile à toute allure – à droite une paroi rocheuse qui menace d’envahir la trajectoire, à gauche des empilements nébuleux de buissons ou d’arbres. La perception se fait à partir d’un mouvement rapide mais le spectateur doit garder à l’œil le bout de route incertain, le virage serré, il doit voir à temps ce qui s’approche. Hopper semble avoir suspendu, voire aboli le temps. Son dessin fait l’effet d’un arrêt sur image d’une pellicule de film, mais l’action n’a pas lieu – du moins pas sur le papier. L’artiste ne dessine pas l’image suivante, la suite. Son décor reste vide. La feuille de dessin devient notre surface de projection : nous guettons avec fascination ce que nous ne pouvons voir, ce que nous imaginons et qui nous attend mentalement et émotionnellement dans l’instant à venir. Catalogue

Les dessins et aquarelles sont en général réalisées à l’extérieur, à l’arrière de la voiture.

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Cars and Roads – 1927
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Gas – 1940

Ce tableau représentant une station-service compte parmi les créations majeures d’Edward Hopper. La composition met en scène une imbrication sophistiquée d’ambiances lumineuses : d’un côté le crépuscule, le passage du jour à la nuit, qui donne son atmosphère au tableau ; d’un autre côté, la lumière artificielle dans les fenêtres de la station-service, dont la source
demeure invisible et qui projette des taches de lumière à l’extérieur du bâtiment. À l’insondabilité de la forêt qui longe la route se perdant dans l’obscurité fait face une rangée régulière de trois pompes à essence. Leur mise en perspective par raccourci accentue la sensation d’aspiration vers la profondeur de l’image. Pégase, le cheval ailé des poètes, symbole des envols de l’imaginaire, semble s’élever au-dessus de la forêt. Par contraste, le pompiste paraît petit et insignifiant. La nature précise de ses actions demeure mystérieuse, mais il ne semble pas prendre part aux flots de pensée que déclenche l’image. Catalogue

Comme le souligne Didier Ottinger, directeur du Centre Pompidou, les toiles de Hopper sont des « écrans de projection subjective » où chaque visiteur s’invente sa propre histoire à partir de ce que l’artiste propose. Chacun a sa propre histoire en association avec son histoire et son vécu. D’ailleurs les  réalisateurs ne s’y sont pas trompés. 

House by the railroad en 1925 devient la référence pour Hitchcock à la recherche de l’idéale demeure de son héros Norman Bates (Psychose).

Terrence Malick, dans Les Moissons du ciel (1978), reconstitue la maison victorienne. 

Jacques Tati cite Nighthawks dans le drugstore de  Playtime (1967).


 David Lynch dans ses huis clos d’Inland Empire (2006), Andrzej Wajda dans Tatarak (2009), et jusqu’à Tim Burton qui, dans son Dumbo (2019), s’est inspiré de Hopper pour décrire des artistes qui luttent pour échapper à l’emprise de l’argent. Le Monde

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Le cinéaste allemand  Wim Wenders a  réalisé spécialement pour cette exposition un court-métrage 3D exceptionnel intitulé Two or Three Things I Know about Edward Hopper, une œuvre proprement fantastique qui projette le spectateur au cœur des tableaux de Hopper .

Présentation de la fondation Beyeler :

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Vue extérieure de la fondation dans son écrin de nature

Son emplacement, au sein du Berower Park, planté de vieux arbres, avec ses étangs de nénuphars et sa vue sur les champs de blé, sur les vaches et sur les vignobles flanqués sur les contreforts de la Forêt Noire, est unique. L’édifice conçu par Renzo Piano se fond avec élégance dans ce paysage rural et parvient à associer nature, art et architecture.

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Vues des salles

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Sur le côté du bâtiment, une salle de lecture où des catalogues des différentes expositions sont à disposition. La vue est magnifique sur le paysage agricole au fond et le parc d’agrément.

Sources :

Questions pratiques :

Edward Hopper

26 janvier – 17 mai 2020

Ouvert tous les jours.
Du lundi au dimanche de 10h à 18h
et le mercredi de 10h à 20h

Le commissaire Ulf Küster a coopéré avec le Whitney Museum of American Art, dépositaire de la plus importante collection au monde d’œuvres du peintre.

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23 commentaires

  1. Merci pour ce bel article. j’avais l’intention d’aller voir cette expo en avril. Espérons qu’elle sera prolongée puisque c’est l’état d’urgence jusqu’à fin avril en Suisse. J’aime beaucoup ce peintre.
    Bonne journée et bonne lecture, on a vraiment du temps pour lire en ce moment

    • Bonjour, Le calendrier des expos devrait être modifié puisque les équipes ne pourront pas préparer les expos à temps…Je pense. En tout cas, si tu as la chance d’y aller, n’hésite pas ! En plus, le bâtiment est superbe . Bonne continuation et bonne lecture !

  2. Superbe ! Merci d’avoir fait référence, de fort belle façon, à ce peintre, un des plus importants représentants du naturalisme américain. Ses toiles sont le reflet de ses angoisses et tourments intérieurs. On ne peut pas dire qu’elles reflètent une quelconque insouciance … Tout y est mélancolique, mystérieux, silencieux, un monde de silence où la communication n’est pas de mise, mais c’est très beau. Belle journée Tatoune 🙂 …

    • Merci à vous ! Au moment où j’écris, tôt ce matin, les oiseaux gazouillent et du coup, Hopper est encore plus présent son silence, sa mélancolie intérieure et sa solitude , comme en résonance avec ses tableaux ! Belle continuation et prenez soin de vous ! 😉

      • Merci Tatoune – J’espère que tout ira bien pour vous également dans cette période difficile, pour vous et vos proches. Prenez, vous aussi, bien soin de vous et rien de mieux qu’un chant d’oiseau, des fleurs qui poussent, la vue d’un jardin ou une promenade en forêt pour fuir ces moments difficiles ♥

    • Coucou Eveline, c’est vrai la nostalgie et la peur de perdre le sens des choses. Alors, dans l’ambiance actuelle, c’est peut-être une possibilité de retenir que le vrai sens des choses c’est la beauté du monde, une belle musique, un bon livre et de l’art et bien sûr la tendresse des gens qu’on aime .!

  3. Bien qu’ayant fait 7 fois l’expo Hopper au Grand Palais, il y a quelques années j’aurai volontiers fait un aller-retour à Bâle pour cette exposition. Malheureusement j’ai bien peur que ce ne soit pas possible d’ici le 17 mai.
    Merci pour cette belle chronique.

    • Pour les expos, c’est vrai qu’il va falloir attendre un peu ! Les calendriers vont être modifiés. Alors, peut-être …

  4. Quel article complet! Merci!
    Comme Eve-Yéshé, j’ai découvert ce peintre avec Nighthawks.

    Par contre je ne savais pas ne savais pas qu’une de ses maisons avait été la source d’inspiration pour la maison dans Psychose. Bluffé!

    • Moi non plus, je n’avais pas pris conscience de ces liens si étroit.mais, comme Hopper était cinéphile…

  5. j’aime énormément ce peintre que j’ai découvert avec « Nighthawks » puis sa maison puis immersion progressive.
    J’ai vu dans l’émission de Claire Chazal sur la 5, un aperçu de l’exposition
    un grand merci pour ce partage 🙂

    • J’avoue avoir eu beaucoup de plaisir à découvrir ces paysages. Et la fondation Beyeler est un musée très beau et complétement inscrit dans le paysage lui-même.
      J’ai retardé pour faire paraitre cette chronique et puis, je me suis dit que Hopper pouvait nous aider dans cette période difficile…

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