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Ce qui se joue : Caroline Hinault face à une société sans pensée

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Ce qui se joue de Caroline Hinault est une dystopie d’une grande qualité que j’ai beaucoup aimée découvrir. En la plaçant dans le milieu enseignant, elle aborde frontalement le sens de l’enseignement, les dérives autoritaires, l’amour pour la littérature, la déconnexion des élites, la démocratie, et même une romance, bref et surtout, ce qui fait notre bien le plus précieux, notre pensée et notre esprit critique. 

La Marche funèbre de Chopin dans les oreilles, puis l’aphasie complète condamne les enseignants à une étrange retraite de leurs fonctions. Pas de lésion cérébrale constatée. Ni d’autres choses connues. Juste un unique morphème qui se répète : Poï. Poï. À l’infini.

Une aphasie brutale uniquement dans le milieu enseignant, au début appelée « Le Fatum », une fatalité qui semble inéluctable et qu’on ne peut éviter. « Pas de pensée, de singularité, de volonté, de tempérament, d’échange verbal ou quel qu’il soit. C’est au-delà de la solitude telle qu’on pourrait la définir habituellement. Une forme de mort sociale et de mort à soi. D’une grande violence.« 

Mme Boukary, professeure de français, s’est désignée volontaire, à l’unanimité dans un lycée normand pour recevoir la pointure du ministère, M. Reverdy, chargé d’enquêter sur cette étrange épidémie.

Qu’est-ce qu’enseigner ?

Ce qui se joue de Caroline Hinault raconte cette relation enseignant- enseignés en prenant l’exemple d’une professeure hors norme. « Très très pêchue et qui n’a pas sa langue dans sa poche« , cette enseignante aux méthodes actives est très appréciée de ses élèves. Et, elle le sera d’autant plus de Reverdy au fil de l’année. Ressemble-t-elle un peu à l’autrice elle-même, enseignante de lettres à Rennes ? Certainement, car les récits de construction des cours, du groupe à l’individu et vice-versa sont empreints du vécu dans les plus belles scènes du roman. 

Le réalisme des réactions des élèves de cette seconde B est, lui aussi, issu d’un vécu très finement analysé. Elle est vivante, cette classe de seconde F en salle A5 où une certaine mixité sociale est préservée. 

Le déroulement de l’année avec ses phases de fatigue, de doutes et, osons le dire, de surmenage, y est aussi très bien conté. La salle des professeurs, organe vivant et vibrant d’un établissement scolaire, souvent autonome, autarcique et même régressif avec ses Shokobons, ressemble à s’y méprendre à toutes celles de n’importe quel bahut scolaire.
Même si Ce qui se joue n’était que ça, ce serait extrêmement réussi.

Seulement, Caroline Hinault désire entraîner son lecteur sur une réflexion sur l’acte d’enseigner. En partant de l’amour des belles lettres, elle postule que l’enseignement est un acte d’apprentissage pour penser, analyser, critiquer, s’approprier et même apprendre à vivre, en toute humilité, son humanité.

En supprimant par un virus très virulent cette capacité à faire réfléchir, à s’interroger, à douter, etc. Caroline Hinault montre l’arrivée d’un autoritarisme absolu qui fait de l’homme un être asservi, rentable, corvéable à merci et déportable si nécessaire.

Qu’est-ce qu’une société sans pensée ?

Caroline Hinault décortique les fondements d’une fascisation de la société et son acceptation par les élites au pouvoir. « Abdiquer sur la transmission, l’imaginaire, le collectif, (…) ce serait la vraie défaite.« 

Ne voir dans cette œuvre que la description d’un enseignement idyllique est réducteur, me semble-t-il. Ce roman, très élaboré, explique, par la fiction, précisément ce que l’absence de penser fait aux hommes. Caroline Hinault met en scène les personnes touchées par le « Fatum », uniquement capables d’imitation, sans rébellion, et ayant perdu la notion du sens du langage et de ce qu’il fait pour chacun d’entre nous.

Évidemment, Caroline Hinault s’en empare et décrit un mouvement, qui, au motif d’une plus ample liberté, asservirait jusqu’au dernier humain. Cela vous fait penser à des situations actuelles ? Moi aussi ! Brillantissime, une dystopie qui n’en est plus vraiment une !

Caroline Hinault marie les citations et les formes littéraires (la prose, le théâtre,  les vers libres et même les alexandrins). En amusant le lecteur, elle paraît s’amuser aussi à énoncer ainsi son amour de la langue. Le lecteur se laisse happer dans cette année scolaire où plus rien n’est et ne sera comme avant.

Cette dystopie est une parfaite réussite ! Elle nous oblige à chercher notre sens, le sens de ce que nous voulons réellement pour nous, nos enfants et nos petits-enfants. Et si la poésie et la danse nous y aident, alors affirmons explicitement ce sens, cette humanité, à ne jamais perdre de vue.

Pourquoi le lire

À travers une dystopie centrée sur l’école, Caroline Hinault interroge avec intelligence le sens de l’enseignement, la transmission et la nécessité de penser par soi-même. Un roman ambitieux sur la littérature, l’esprit critique et les dangers d’une société qui renonce à penser.

Puis quelques extraits

Ils ont tous le souvenir d’une soirée très arrosée il y a quelques mois déjà où celui-ci s’était lancé dans une diatribe contre ce scandale de l’enseignement subventionné, tri social assumé qui laissait une place écœurante au catholicisme et à un autre soi dégueulasse, rien que ça.

Il nous faut donner les moyens de faire notre travail correctement ! Sinon, c’est la moooort ! La mort de la pensée ! La mort du collectif et de l’individu ! La mort de la beauté ! La mort de la poésie !

« Qu’est-ce que je fais quand j’enseigne ? Je parle. Je n’ai pas d’autre gagne-pain et je n’ai pas d’autre dignité ; je n’ai pas d’autre manière de transformer le monde et je n’ai pas d’autre influence sur les hommes. La parole est mon travail ; la parole est mon royaume. »
Paul Ricœur

L’école, c’est le lieu de l’altérité et de la dialectique. C’est aussi le lieu ou I’on apprend à mieux connaître le langage, à comprendre qu’il fixe un certain ordre social, qu’il implique une vision du monde, avec des hiérarchies, des valeurs, des rapports de pouvoir, des croyances où l’on apprend donc à l’interroger, le maitriser, et pourquoi pas, le subvertir.

L’école, c’est le lieu de l’altérité et de la dialectique. C’est aussi le lieu ou I’on apprend à mieux connaître le langage, à comprendre qu’il fixe un certain ordre social, qu’il implique une vision du monde, avec des hiérarchies, des valeurs, des rapports de pouvoir, des croyances où l’on apprend donc à l’interroger, le maitriser, et pourquoi pas, le subvertir.

Et, encore,

C’est assez simple à comprendre mais je ne suis pas sûr que nous en prenions bien la mesure : si nous n’avons plus de mots ni de pensée, si nous abdiquons nos compétences langagières et même rédactionnelles, nous devenons des esclaves.

Lire, écrire, penser, c’est d’abord un travail sur soi, qui est l’abord des bases de notre rapport au monde et à notre propre part d’obscurité.

Oui, nous vivons sous perfusion de récits monstrueux qui véhiculent des idéologies nauséabondes. Oui, la littérature devient un espace jugé trop complexe, obsolète, inaccessible. Mais on lutte encore !

D’un côté la jouissance immédiate, la facilité, de l’autre le temps long, l’effort.
Le calcul est vite fait.

(…) Nous avons été naïfs de croire que le danger totalitaire venait de l’extérieur, alors qu’il venait de nous. De nous seuls. Il y a bien plus dangereux que la censure des livres, qui, paradoxalement, leur redonne de la puissance. Il y a la destruction du désir de lecture. Si plus personne ne souhaitent lire, alors qui accuser d’obstruction à la pensée, à l’imagination, si ce n’est. ….nous-mêmes ?

(…) toujours une vieille prof de français à l’haleine aigre pour les avoir bassinnés avec Emma et son insatisfaction existentielle, sincère la prof cela dit, gentille avec ça, mais franchement non, ils n’avaient pas accroché, ils n’avaient pas compris, c’est un livre pour les profs de français résument les collègues, oui peut-être, peut-être que les lettreux sont une espèce à part et Madame Bovary leur crécelle.

Ici en bref

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Informations pratiques

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Ce qui joue de Caroline Hinault

Rentrée littéraire 2026 – #rl2026

Editions du Rouergue – Instagram : @editions_du_rouergue_litte – – Facebook

Parution : 19 août 2026 – EAN : 9782812628689 – Lecture en septembre 2026

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14 commentaires

    • J’ai bcp aimé celui-ci. C’est en filigrane l’engagement d’une enseignante responsable et investie. Je serais ravie que ce roman soit salué par un prix littéraire connu. Excellent week-end à venir !

  1. Bonjour Matatoune, très intéressée par cette dystopie dans le milieu enseignant. Combien de pages comporte ce livre ? Je suis assez convaincue par les extraits, également. Merci, belle journée à toi ☀️

    • 416 pages précisément ! Je m’étonne qu’on n’en parle pas plus ! Vraiment très intéressant ! Merci par ta fidélité !
      Excellente continuation !

  2. A l’époque où nous vivons, où presque tout ressemble à de la manipulation, cette dystopie sur l’enseignement me paraît très intéressante.
    Maintenant que la plupart des gens est sous influence des écrans, comment transformer l’enseignement basique que l’on a reçu alors qu’on vivait sans télévision ni téléphone ?

    • Ah, certes c’est un vrai challenge ! J’ai bcp apprécié celui-ci. Si tu as l’occasion, …

  3. C’est vrai que tout est fait pour nous empêcher de penser par nous-même, les écrans accomplissent brillamment cette mission auprès des plus jeunes… et de bon nombre d’adultes malheureusement aussi. Bonne semaine

    • Oui, et on peut voir les dégâts par la désinformation !
      Bonne semaine aussi à toi !

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