
Tuer le vieux de Daria Marx est un écrit qui dérange nos silences, notre incapacité à entendre tous ceux qui hurlent et que nous, avec la société, nous n’écoutons pas.
Parce que son entretien pour porter plainte est annulé pour cause de sous-effectif, la narratrice se met en tête de partir tuer son violeur. Ce dernier est son grand-père paternel qui, de ses 8 à 12 ans, l’a violée à chaque séjour qu’elle passait chez lui pendant les vacances.
« Ce que je veux, c’est qu’il sache que je suis revenue, que je n’ai plus peur, et que je pourrais le tuer. »
En racontant son voyage vers son bourreau familial puis sa rencontre, la narratrice décrit sa vie, sa souffrance, ses errances, les dangers auxquels elle s’expose. Elle hurle sa colère, ses peurs, ses besoins de soins (médicaments, alcool, un peu de drogue, les psys, le CMP). Elle dénonce l’engrenage psychologique imposé par cet homme censé la protéger : cette obsession de la propreté qui lui fait considérer sa petite-fille comme sale.
Son corps déborde. Il est trop gros d’avoir trop parlé sans être entendu. Alors, on dit qu’elle est trop gourmande ! C’est tellement plus facile. Pourquoi parler si jamais on vous croit ? Elle se condamne à des maltraitances qu’elle s’inflige et accepte que d’autres lui infligent. Elle pense décider, garder le contrôle ; en réalité, elle ne fait que répéter la souillure qu’elle a vécue.
« Ne craignez pas l’enfant violé, il est bien contenu par sa honte, bien entravé par son anxiété. »
Combien de phrases m’ont frappée, comme celle-ci ? Son témoignage épouse parfaitement les comptes rendus lus par ailleurs. Les mots sont justes, posés non pas pour choquer mais pour enfin être entendus, compris et acceptés. Oui, car combien nous faudra-t-il de déclarations avant de condamner collectivement cette ignominie, avant d’ouvrir les yeux dans nos familles, avant de cesser de nous taire ?
Et pourtant, c’est un récit romancé, parce qu’il est augmenté par la tension entretenue par l’issue de cette rencontre tant attendue. Ainsi, est-ce que ce sera une énième mise en danger de la narratrice ? En tuant son violeur, elle devient agresseuse et lui, victime. Terrible dilemme dans lequel Daria Marx plonge son lecteur sur une journée entière.
Ce roman présente de manière très complète ce que ça fait d’être détruite dans la tête, dans le corps, avec les relations aux autres, dans les relations sexuelles, dans les cauchemars comme au quotidien, avec ses parents, etc.
Tuer le vieux est un écrit sincère qui explique parfaitement les avancées et les reculs ressentis, la rage impossible à canaliser et l’envie de meurtre qui, comme dit la psy, est une saine réaction. Ce n’est pas seulement un cri, c’est un hurlement que Daria Marx nous oblige à découvrir pour essayer de comprendre ce que cela fait d’être violée enfant avec les béquilles qu’il faut trouver pour surnager.
Pourquoi le lire ?
Parce que Tuer le vieux donne à entendre ce que l’on préfère trop souvent ne pas écouter. Daria Marx raconte les conséquences durables du viol sur une enfant devenue adulte, dans son corps, ses relations, ses peurs et sa colère. Un roman bouleversant, parfois difficile, qui refuse les silences et oblige à regarder en face ce que la violence sexuelle détruit.
Puis quelques extraits

Je sais, dans ma chair, dans ma tête, dans mon ventre, que les humains passent leur temps à vriller. Qu’il suffit d’un rien, d’un regard, d’un courant d’air, d’une mauvaise nuit de sommeil, pour qu’un mec se lève et se mette à égorger l’hôtesse avec le couteau de son plateau-repas.
Moi, je bouffe, mais ça n’est pas clair, je vois bien que les grandes personnes ne comprennent pas. C’est de la gourmandise, c’est la mauvaise éducation, c’est qu’une gloutonne, elle vole des gâteaux, elle fait son intéressante, elle sera aussi grosse que son père. Le vieux, c’est le père de mon père, et ce n’est peut-être pas un hasard si, malgré une génération d’écart, nos corps et nos silences se ressemblent autant.
Je fonce dans les murs pour le plaisir de l’impact, pour me faire exploser, je veux me faire mal, c’est trop chic, je veux qu’on me remarque, je veux qu’on me craigne aussi, je veux exister.
Et, encore,
Ce que je veux, c’est qu’il sache que je suis revenue, que je n’ai plus peur, et que je pourrai le tuer.
Je ne peux plus croiser d’enfants sans me demander ce qu’ils leur arrivent une fois les portes fermées, quand ils rentrent de l’école, quand ils vont au centre aéré.
Peut-être qu’il faut y être passé, dans les mains dégueulasses de l’autre, pour porter en soi la marque qui nous fait discerner dans le noir les enfants grandis qui brillent un peu trop fort, ceux qui gueulent en silence.
Je me voudrais sanguinaire, je me retrouve molle, indécise.
Ici en bref




Du côté des blogs : Joellebooks
Informations pratiques

Tuer le vieux de Daria Marx
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Sélection pour le prix Décembre 2026
Éditeur : Flammarion – X : @Ed_Flammarion – Instagram : @flammarionlivres
Parution : 19 août 2026 – EAN : 9782080158789 – Lecture en août 2026

[…] Blog Vagabondage autour de soi […]
Merci pour ton avis. Je l’avais repéré, et maintenant je le note.
Comme Pat, je suis saturée de ce sujet pour le moment. Bonne journée
Je peux comprendre. Mais, si nous, nous continuons à détourner les yeux, les choses vont avoir du mal à changer ! En tout cas, moi je ne peux supporter que dans une classe, il y ait au moins trois enfants victimes de sévices sexuels! Pour moi, insupportable ! Excellente continuation !
Un sujet difficile mais pour lequel il convient de ne pas détourner le regard surtout quand on sait à quel point la souffrance des victimes n’est pas entendue…
Oui, je crois qu’on n’en n’à plus le droit ! Pourtant, ça continue …
Celui-ci me remuera, mais je le note.
Oui, c’est un cri avec une puissance romanesque importante !
Un thème très actuel, mais je suis saturée de ce sujet. Bonne semaine
Oui, je comprends. Mais, il me semble important de ne pas lâcher le combat. Bonne semaine
[…] Tuer le vieux de Daria Marx : entendre enfin le cri des victimes […]