
Ce n’est pas une nuit au Prado à laquelle nous convie Jean-Baptiste Del Amo, mais une longue traversée de sa maladie et de son compagnonnage avec Goya (1746-1828). « La chute est aussi abrupte que la maladie semblait s’être évanouie en une fraction de seconde. Tu t’es réveillé une nuit, un matin, et te voilà jeté à nouveau dans le gouffre sans fond, tes mains tentant en vain de se retenir à des parois d’argile impitoyablement lisses.«
Maladie incontournable
Lorsque Jean-Baptiste Del Amo peut enfin mettre un diagnostic sur la maladie qui l’affaiblit de façon terriblement invalidante, une pancréatite héréditaire, il vient d’emménager dans une maison proche d’une forêt. Celle-ci s’anime de bruits des animaux, la nuit : brâmes du cerf, bruits des sabots, hululements du grand-duc. « Tu comprends vite que tu t’es trompé, on ne laisse bien sûr pas la maladie derrière soi, en déménageant.«
Pour décrire cette maladie qui lui cause d’immenses souffrances, Jean-Baptiste Del Amo va utiliser le tutoiement. « Il te semble aussi que si tu écrivais à la première personne, il te serait plus difficile d’être tout à fait honnête, de parvenir à témoigner de ce qu’a été pour toi l’expérience de la maladie, de dire le bouleversement intime, l’attaque morale, physique et spirituelle qui en découlent. » Car Une éclaicie permet à l’écrivain de faire une sorte d’anamnèse, expliquant sa dépendance à la douleur, la contrainte qu’elle lui impose et le manque de répit dont il dispose.
Oser raconter par le menu sa relation à la maladie et ce qu’elle façonne dans sa vie quotidienne n’est pas chose aisée dans notre univers de la performance et de l’excellence. Néanmoins, pourrait-il nous parler avec autant de présence et de finesse de sa rencontre avec Goya ? Et, comme le titre l’indique, c’est d’une « éclaircie » dont il nous parle vraiment !
Goya et les Peintures noires
Contacté pour écrire un tome pour la fameuse collection Ma nuit au Musée, Jean-Baptiste Del Amo pense aux Peintures noires de Goya (pintas negras). Ce sera difficile à organiser lui répond la responsable, le Prado est réticent à ce type d’expérience. Un montage se met alors en place avec une visite particulière commentée au Prado, voir l’emplacement de la maison du sourd et passer la nuit à l’ermitage de San Antonio de la Florida où est installée la tombe de l’artiste.
Goya, peintre aragonais tellement renommé, a vécu trois crises de maladies majeures. Le premier épisode en 1776/1777 lui apporte une paralysie, une cécité et une surdité complète. Deux autres suivront en 1792 et en 1819, certainement conséquences de la précédente. Pourtant, on dénombre, dans toute sa carrière, sept cents peintures et neuf cents dessins.
Ses Peintures noires, il les réalise sur les murs de sa maison, la Quinta del Sordo, appelée ainsi en référence à la surdité d’un ancien propriétaire. Étrange connexion ! Jean-Baptiste Del Amo nous immerge dans cette maison, au côté du peintre âgé, confrontant l’avis de spécialistes, les interprétations des spécialistes, les liens entre ces œuvres et la maladie, ainsi que leur emplacement dans la maison. « Au crépuscule de sa vie, il renverse tous les canons académiques qui prônaient la beauté, la mesure et l’idéalisation, pour déployer une galerie d’êtres difformes, de visages hallucinés de corps contorsionnés, figés dans des rictus de douleur ou de folie, parfois abandonnés aux actes les plus vils-tel le cannibalisme glaçant de Saturne dévorant un de ses fils.«
Un compagnonnage
Cette immersion dans la vieillesse de l’artiste est passionnante. Jean-Baptiste Del Amo donne vie à ce corps usé, fragile et douloureux. Avec cet angle particulier, l’écrivain analyse ses œuvres, sa propre fragilité l’aidant à donner sens à cette frénésie de peindre. Et, même sa fuite loin de son pays et l’abandon de ses privilèges prestigieux sont éclairés par l’expérience de l’écrivain. Car, les événements politiques espagnols contraignent l’artiste à l’exil à Bordeaux, où il meurt en 1828.
L’éclaircie est le récit pudique d’une traversée difficile, soutenue par l’analyse des créations de Goya dans sa dernière maison en périphérie de Madrid. Ce compagnonnage est placé sous le signe de la souffrance, des inquiétudes et de l’incertitude nés de la maladie, partagés par les deux hommes. Et par ailleurs une communion naît autour de la symbolique des créations picturales, ce qu’elles évoquent pour Jean-Baptiste Del Amo et surtout ce qu’elles lui permettent de comprendre de la souffrance du peintre pour dépasser la sienne. « Si tout n’est que fluctuation (la maladie, la douleur, les pensées elles-mêmes), ton identité ne se réduit pas à la souffrance. Et ton corps, en évolution permanente, n’est jamais que traversé par la maladie, une expérience humaine parmi d’autres, quelle qu’en soit l’issue.«
Pourquoi le lire
Parce que L’Éclaircie est bien davantage qu’un récit sur la maladie ou qu’un livre sur Goya. Jean-Baptiste Del Amo y fait dialoguer deux expériences de la souffrance, séparées par les siècles mais réunies par la fragilité des corps et l’incertitude de l’existence. Son compagnonnage avec les Peintures noires permet une réflexion profonde sur la douleur, la création et la vieillesse. Un texte intime et sensible, où l’art devient aussi une manière de comprendre ce qui nous traverse et peut-être de trouver, au cœur même de l’épreuve, une éclaircie.
Remerciements
Aux éditions Stock et à #Nergalley
Puis quelques extraits

En commençant à écrire la deuxième personne, tu fais mine de t’adresser un autre que toi, tu cherches la distance qui te permettra un semblant d’objectivité et, peut-être, te préservera du retour de flammes
Goya est multiple, il conjugue l’académisme du siècle finissant à des emportements visionnaires, s’attarde avec une délicatesse inattendue sur la fragilité des corps et la vérité des visages.
Depuis le commencement de la maladie, tu n’as que le souvenir d’avoir été heureux autrement que lorsqu’une sensation physique – presque toujours une odeur ou une lumière – ramenait intact à la surface de ton esprit, une joie qui t’avait été donnée de vivre enfant. Il ne t’est désormais plus possible de ressentir le bonheur que de façon infiniment fragile et brève, par le truchement de ta mémoire. La joie immédiate, la joie du présent, t’est devenue étrangère et inaccessible.
Et, encore
On a beau avoir la chance de cheminer à deux, l’expérience de la maladie est toujours d’une façon ou d’une autre une traversée en solitaire.
Si tout n’est que fluctuation (la maladie, la douleur, les pensées elles-mêmes), ton identité ne se réduit pas à la souffrance. Et ton corps, en évolution permanente, n’est jamais que traversé par la maladie, une expérience humaine parmi d’autres, quelle qu’en soit l’issue.
Combien de fois te faudra-t-il te confronter à ce mépris des médecins, à leur prétention, acquiescer sans répondre par crainte de les contredire et de les agacer, eux qui détestent que l’on empiète sur le pré carré de leur savoir, que l’on pointe du doigt les limites de leur science ?
Et, encore, encore
La chute est aussi abrupte que la maladie semblait s’être évanouie en une fraction de seconde. Tu t’es réveillé une nuit, un matin, et te voilà jeté à nouveau dans le gouffre sans fond, tes mains tentant en vain de se retenir à des parois d’argile impitoyablement lisses.
Goya est multiple, il conjugue l’académisme du siècle finissant à des emportements visionnaires, s’attarde avec une délicatesse inattendue sur la fragilité des corps et la vérité des visages.
Goya ne contemple plus le monde, mais la façon dont son propre regard se défait.
Et, encore, encore, encore
Depuis le commencement de la maladie, tu n’as que le souvenir d’avoir été heureux autrement que lorsqu’une sensation physique – presque toujours une odeur ou une lumière – ramenait intact à la surface de ton esprit, une joie qui t’avait été donnée de vivre enfant. Il ne t’est désormais plus possible de ressentir le bonheur que de façon infiniment fragile et brève, par le truchement de ta mémoire. La joie immédiate, la joie du présent, t’est devenue étrangère et inaccessible.
Combien de fois te faudra-t-il te confronter à ce mépris des médecins, à leur prétention, acquiescer sans répondre par crainte de les contredire et de les agacer, eux qui détestent que l’on empiète sur le pré carré de leur savoir, que l’on pointe du doigt les limites de leur science ?
Une figuration du pouvoir dévorateur du temps qui anéanti inexorablement toute vie ? Allégorie de cette Espagne cannibale que le peintre a vu dévorer ses propres enfants ? Ou se pourrait-il, comme le suggère Hervás León, que Goya, apprenant de la bouche de son médecin qu’il est victime d’une intoxication au plomb, la même qui lui a déjà coûté l’ouïe et la vue et la vie de plusieurs de ses enfants morts prématurément, ait tout simplement voulu représenter le saturnisme qui le dévore ?
Ici en bref




Informations pratiques

Une éclaircie de Jean-Baptiste Del Amo
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Collection Ma nuit au musée
Éditeur : Stock – X : @EditionsStock Instagram : @editionsstock – Facebook
Parution : 19 août 2026 – EAN : 9782234096516 – Lecture en juillet 2026

J’aime beaucoup les romans de cette collection, et je m’empresse de noter celui-ci. 🤩
Un peu différent des autres opus de la série. Mais la redécouverte des Peintures noires de Goya sous un angle différent !
Je connais à peine Goya (sauf Chantal ah ah). Un livre qui me tente un peu…
😉 Un récit un peu différent de ceux habituels de cette série !
Je note !
j’aime beaucoup cette collection mais là, trop dur pour moi. bonne journée
Je comprends car c’est vrai que c’est difficile mais j’ai découvert avec plus d’intensité ces Peintures noires !
Encore un roman qui n’est pas pour moi. Je préfère des lectures plus légères. Bon week end
Celle-ci, c’est vrai est difficile !
Ainsi tu as pu compléter tes connaissances sur l’oeuvre de Goya glanées (aussi) chez Sarah Chiche.
Oui, je l’avoue que je connaissais peu ces Peintures noires et leur contexte.
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