Ivan Jablonka – La culture du Féminicide

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Puissant travail universitaire d’Ivan Jablonka, La culture du féminicide est un essai, avant tout, accessible.  En quatre aspects, Ivan Jablonka décortique tous les méandres du féminicide, les objets gynocidaires, le féminicide symbolique, l’idéologie gynocidaire et la culture du féminicide, du livre au cinéma, en passant par la chanson.

Apprendre que le féminicide est connu depuis la mythologie grecque et romaine, mais également dans les textes les plus anciens n’est pas forcément nouveau, mais cela révèle son aspect ancestral. Et en distinguant le féminicide réaliste (viol + meurtre) et le féminicide symbolique (métamorphose ou mutilation), leur nombre semble se multiplier. Ainsi, il aide à identifier, rapidement, le féminicide symbolique (le film Les Oiseaux de Hitchcock) et le féminicide réel (Psychose). Ivan Jablonka en rappelle les trois séquences : la sexualisation, le meurtre et la profanation du corps.

Une démonstration implacable

À partir d’extraits et de reproductions de peinture, Ivan Jablonka étaye sa démonstration avec son analyse et ses recherches. Lorsqu’il étudie aussi la culture de l’androcide, le lecteur mesure la différence de traitement entre homme et femme : le premier est moins cruel, moins commun, avec moins de sang, plus propre en réalité. J’ai aimé qu’il qualifie la période de la guerre 14-18 comme androcide magistral !

Il faut bien reconnaître que les romans policiers, les films d’action utilisent les maltraitances envers les femmes comme des ressorts indéniables même si le cinéaste Hitchcock en a révolutionné la représentation.

Ivan Jablonka démontre que c’est aussi un sujet littéraire, adulé et même recherché.
Nous devons nous interroger sur nos goûts culturels. Au moins, nous devons reconnaître notre attirance pour ces films d’enquête (ou ces romans policiers et même les chansons) où, après s’être vautré dans le sang d’une femme ou des femmes, nous évitons toute culpabilité en nous concentrant sur l’arrestation du coupable. Il n’est pas question d’interdire mais, au moins, d’être conscient de ce que l’œuvre véhicule.

Le dernier chapitre sur la culture gynocidaire est une pépite pour cela. Ivan Jablonka identifie « six manières de concevoir-mais aussi de justifier-le féminicide ». Il nous reste à  inventer une contre-culture du féminicide, comme le suggère Ivan Jablonka

Je ne peux que recommander la lecture de cet essai qui est certainement trop en avance sur ce qu’il avance par rapport à notre degré actuel de conscience. 

Pour aller plus loin

GoldmanUn garçon comme vous et moi En camping-car

Puis quelques extraits

À la lumière de leur travail, le féminicide peut être défini comme le meurtre d’une femme en tant que femme, crime intentionnel et systémique qui s’enracine dans les inégalités sociales, politiques et raciales . La mort est donnée dans une double relation avec le sexe et le genre de la victime.

Crime misogyne, il n’est pas tant sexuel que sexualité, c’est-à-dire qu’il exerce une domination à travers le sexe, qui n’est là que comme prétexte ou support d’humiliation. Crime haineux, il comporte l’intention de saccager le corps de la victime. Crime de représailles, il poursuit un objectif de vengeance et de destruction.

Le féminicide peut être défini comme un massacre où s’imbrique trois séquences que je nommerai items gynocydaires:
– la violence sexualisée (érotisation, nudité forcée, prostitution, viol);
– la mutilation (coups, sévices, tortures, démembrement);
-le meurtre en tant que tel (suppression de la vie).

Paradoxe: le feminicide inspiré de l’horreur mais sous sa forme symbolique il est partout : présent et actif dans la quasi-totalité des domaines de creations- mythologie, poésie, dessin, peinture, journalisme, music-hall, cinéma, publicité, mode, chanson.

S’interroger sur la centralité culturelle du féminicide, c’est se demander pourquoi on est fasciné par le spectacle des femmes maltraitées, violées, torturées, démembrées, et pourquoi leur mise à mort est si souvent esthétisée.

Depuis Ève et Pandore jusqu’à l’épouse de Barbe bleue, la curiosité féminine, toujours sévèrement punie, est un thème aux relents misogynes.

Et, encore

Dès lors, un nouveau personnage fait son apparition : la Survivante. Non seulement elle domine sa peur, mais elle ose aussi tenir tête à son mari, et finit par le vaincre symboliquement. La Belle et la Bête est l’archétype de cet affrontement.

(Sade) L’homme despote jouit en détruisant une femme- réceptacle, ravalée à l’état de bête, corps souillé, fouetté, mordu, déchiré, écartelé, disloqué, épars, avec des plaies sanglantes et des membres disloqués, comme la carcasse de bœuf peinte par Rembrandt. La victime n’est plus que le résultat du plaisir qu’elle a donné au criminel : un cadavre pantelant.

Avec le retour de la paix, les « gueules cassees » mutilés de la face, aveugles, gazés, manchots ou unijambistes, incarnent la destruction du masculin. Leur corps dit à leur place ce qu’on n’arrive pas à imaginer.

Plus largement, un androcide consiste à éliminer un homme en tant que détenteur d’un pouvoir traditionnellement associé au masculin : aptitude à régner, porter des armes etc.

(…) le féminicide et l’androcide existent bel et bien, entourés de leur culture propre, mais ils ne sont pas pour autant symétriques.

Ce n’est donc pas le féminicide qui détruit la femme; c’est parce qu’elle est déjà un cadavre ambulant, qu’on peut la viol-tuer.

Le corps féminin mutilé, est exposé à la vue de tous. La vision d’horreur essaime dans de nombreux secteurs d’activité, et dès lors, se banalise. Comme les amphithéâtres de médecine et les planches anatomiques avant, elles, les cours d’assises présentent des fragments de corps accompagnés de pièces à conviction et autres indices.

Le lieu de spectacle plus apprécié, en matière de féminicide, n’est pas la gazette ni le tribunal, mais la morgue.

Et, encore, encore

Pour les expressionnistes, tout se passe comme si les androcides de 1914, justifiaient les féminicides de 1920.

Le féminicide peut être défini comme un massacre où s’imbrique trois séquences que je nommerai items gynocydaires:
– la violence sexualisée (érotisation, nudité forcée, prostitution, viol);
– la mutilation (coups, sévices, tortures, démembrement);
-le meurtre en tant que tel (suppression de la vie).

Crime misogyne, il n’est pas tant sexuel que sexualité, c’est-à-dire qu’il exerce une domination à travers le sexe, qui n’est là que comme prétexte ou support d’humiliation. Crime haineux, il comporte l’intention de saccager le corps de la victime. Crime de représailles, il poursuit un objectif de vengeance et de destruction.

S’interroger sur la centralité culturelle du féminicide, c’est se demander pourquoi on est fasciné par le spectacle des femmes maltraitées, violées, torturées, démembrées, et pourquoi leur mise à mort est si souvent esthétisée.

La valorisation du meurtre sexualisé a lieu dans tous les domaines de création et sphères d’activité. La culture du féminicide est donc utile à une société . Elle y assume trois fonctions : divertir, purger et ordonner. Telle est l’idéologie gynocidaire.

Ici en bref

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X Instagram @ivan.jablonka

Éditeur : Seuil – X : @EditionsduSeuil @ Instagram : @editionsduseuilFacebook

Parution : 29 août 2025 – EAN : 9782021585995 – Lecture : Octobre 2025

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16 commentaires

    • Ah oui, là, avec celui-ci c’est un peu raté, côté légèreté 😆
      Excellent dimanche ❄️📚

  1. Un livre qui contribue à la prise de conscience, et peut-être est-il précurseur d’une révolution, je l’espère en tous cas! Merci pour le partage de mon article et bravo pour le tien !

    • Je crains pour ma part qu’il est trop dense, novateur et bouleversant nos représentations. Je crois qu’il est un peu passé sous silence, car extrêmement dérangeant. Les travers qu’il dénonce sont tellement ancrés dans notre culture… En tout cas, je ne pourrais plus lire ou voir un thriller de la même façon 😉

  2. j’avoue qu’après « nuit au coeur », je fais une pose sur le féminicide mais je note, car c’est un essai, donc très différent.

    • Oui, je l’avais acheté dès sa sortie et il est resté longtemps à attendre ma disponibilité. Il en vaut la peine !

  3. Dans une certaine mesure, ça m’évoque les questions que soulève la saison 3 de Monster, consacrée à Ed Gein et la fascination qu’il a créé chez des cinéastes (il a justement inspiré Psychose que tu évoques). Ça nous questionne énormément sur notre rapport à la violence…

    • C’est primordial. Bien sûr, il ne s’agit pas d’adopter une attitude intransigeante mais de savoir ce que cela symbolise pour notre imaginaire et le rapport avec notre culture la plus ancestrale.

    • Malgré son style accessible, Ivan Jablonka bouleverse nos représentations sur la violence. Il est précurseur et nous ouvre le chemin d’une révolution à construire.

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