
Aimer de Sarah Chiche raconte l’histoire de deux enfants des années 80 jusqu’à leurs quatre-vingts ans, séparés puis se retrouvant pour vivre, enfin, une belle histoire d’amour de la maturité. L’écrivaine survole les années en accompagnant ses deux personnages et démontre l’ampleur du sentiment d’amour dans toutes les nuances, toutes les composantes et à tous les moments de la vie.
Au décès de son père, Margaux, petite-fille, se retrouve propulsée en enfer ! Elle répète comme un mantra : « Les adultes sont sales, tout est sale. » Le jour de l’anniversaire d’Alexis, son seul camarade, elle décide de se suicider dans le lac, tout proche. Le père d’Alexis la repêche. Depuis son ami est là. Il sait tout. Il ne dit rien. Même âge. Neuf ans. Un secret trop lourd à partager. Puis un matin, plus personne. Margaux et sa mère ont déménagé. De cet amour naissant, de cette complicité arrêtée, Sarah Chiche en fait une recherche inconsciente de toutes leurs vies.
Leurs cheminements personnels sont le prétexte pour brosser l’histoire sociale de ces quarante années en dénonçant ses dérives aux retentissements actuels. De son ton incisif, Sarah Chiche décrit les évolutions qui ont marqué la seconde moitié du XXᵉ siècle et le début du nôtre. Souvent savoureuses, ces remarques frappent juste avec une ironie née de son recul d’écrivaine. Elle balaye le capitalisme débridé avec la violence du système, le scandale du Duroxil, et d’autres médicaments, les transfuges de classe, les maladies invalidantes comme la maladie de Charcot et la position d’aidants, si quotidienne pour nombre de personnes.
Quelle sobriété pour raconter l’enfer subi par Margaux dans son enfance et ses conséquences tout au long de sa vie. Lever le silence par l’écriture et dire sans vraiment raconter dans les fictions est une belle définition du besoin d’écrire que fournit Margaux.
« Car pour un écrivain, chaque mot accordé est un mot volé aux fantômes« , confirme Sarah Chiche. Par l’intermédiaire de son personnage, elle confie son retrait au monde lorsqu’elle écrit. Elle dépeint alors son absence auprès des autres, son refus de participer à toute vie sociale, et même sa difficulté à assouvir ses besoins premiers de survie.
Sarah Chiche excelle dans son roman Aimer à décliner le sentiment amoureux qu’elle propose dans toutes ses formes. La tendresse pudique d’une fille pour son père à jamais présente. L’addiction aux chiffres pour s’empêcher de ressentir. L’attirance ressentie envers les hommes et les femmes indépendamment de son propre genre, le rôle crucial de l’amitié comme rempart contre l’isolement, et l’amour authentique de Margaux pour sa fille, reflet dans ce contexte de l’auteure elle-même.
Mais, bien sûr, c’est le sentiment amoureux de Margaux et Alexis à partir de leurs retrouvailles fortuites que l’écrivaine a plaisir de nous faire partager. Avec sobriété et ampleur, l’écrivaine embarque son lecteur auprès de ses deux personnages. À l’âge de la cinquantaine, ils doivent choisir de bouleverser les certitudes et habitudes pour s’ouvrir à l’attention amoureuse, pour et par l’autre, afin de connaître la plénitude d’aimer et de l’être aussi.
Il est inutile de préciser qu’Aimer fut un coup de cœur de l’écrivaine Sarah Chiche qui continue à tracer un chemin littéraire singulier et engagé.
Pour aller plus loin
Les alchimies
Puis quelques extraits

Le langage devient une arme, le vide une armure, l’absence une victoire.
Le monde changeait de peau, laissant derrière lui une mue faite de vieux rêves et de certitudes périmées. Les hippies étaient devenus traders, les idéalistes marketeurs, les chercheurs gestionnaires de portefeuilles. le capitalisme avait trouvé sa nouvelle frontière : non plus l’espace ou les océans, mais les synapses du cerveau humain.
Là, il se fondit dans cette masse choisie des futurs gagnants de la loterie sociale. Dans ces laboratoires de l’excellence républicaine, on entre conquérant ; on en sort, disent certains, âme blindée, chair pétrifiée. Input : adolescents brillants, Output : élite opérationnelle.
Un de ces types qui vous font vous sentir bête, sans jamais hausser le ton.
Cette rigidité, il la reconnaissait. C’était celle des êtres qui se sont construits pièce par pièce, algorithme par algorithme, comme on bâtit un abri antiatomique.
En réalité, depuis le début il avait tout calculé. Il savait parfaitement doser ses effets pour la faire se sentir reine. puis, de temps en temps, bien lui rappeler ce qu’elle était, au fond : une ancienne putain déguisée en maman, avec un polo Lacoste.
Et soudain, tel un trait de lumière brutale traversant la glace opaque de sa conscience, le souvenir lui transperça le crâne : des yeux noirs, un pull trop large, des après-midi à inventer des vies futures. Elle le repoussa comme un insecte qu’on écrase, geste sec.
C’était peut-être une des premières leçons qu’elle avait apprises : si vous faites semblant assez longtemps, les autres finissent par vous croire.
Et, encore
Comme si l’amour le plus brûlant, le seul auquel il faudrait avoir le courage de ne pas renoncer, comme si cet amour-là et nos silences pouvaient être rangés aussi facilement qu’un service à thé démodé au fond d’un placard bien organisé.
Il compensait les petites bassesses propres à notre espèce par une vertu trop rare chez les hommes pour ne pas les rendre tout à fait admirables et insupportables : la constance dans le courage.
La gentillesse des étrangers a quelque chose d’insupportable. Elle nous rappelle tout ce que nos proches n’ont pas su nous donner.
Les plus lucides y voyaient le symptôme d’une époque où même les gagnants du système commençaient à douter.
À cinquante ans. Margaux Gennaro avait atteint ce moment de l’existence, où l’on cesse de blâmer sa famille pour ses chagrins, et les critiques littéraires pour sa propre médiocrité. Et où l’on s’aperçoit que la suite de notre parcours nous appartient entièrement.
La joie, ce n’est pas l’absence de douleur. C’est sa transmutation.
Il y a cette joie, d’abord, celle d’avoir échappé, pas seulement au tiède, pas seulement à l’idée que ça n’arriverait plus jamais, mais à tout ce qu’on croyait être l’avenir : une solitude qu’on a voulue, jamais personne ne tend la main. On est passé à côté de ça. On est vivant.
Ici en bref




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Questions pratiques

Sarah Chiche – Aimer
Rentrée littéraire 2025
Éditeur : Julliard – X : @Ed_Julliard Instagram : @editions_julliard
Parution : 21 août 2025 – EAN : 9782260056843 – Lecture : Octobre 2025


Bonjour Matatoune. Ce roman doit être très émouvant et je l’emprunterai à la médiathèque si je l’y trouve. Bon dimanche
Il devrait y être rapidement ! Bonne lecture alors ! Et bonne semaine ☔️🌬📚
A priori pas pour moi, mais iI semble très chargé émotionnellement !
Oui, un roman riche, dense et fort !
Il a l’air très fort ce roman et de toucher très fortement les lecteurs.
Comme d’habitude, Sarah Chiche sait toucher ses lecteurs par sa sensibilité. Mais, comme elle l’a dit dans son Droit dans les yeux de la Grande Librairie, il y a un apaisement que lui procure la cinquantaine, une sorte de calme intérieur qui l’ouvre à accepter des sentiments plus positifs !
Bonjour Matatoune, c’est chouette de proposer une belle vision de l’amour. C’est original, dans le paysage actuel où on ne parle que d' »amours toxiques ». Du coup, ce livre éveille ma curiosité ! Merci, beau week-end à venir 🙂
C’est vrai tu as raison ! Les amours toxiques ou qui font mal inondent la littérature du moment, tant on vit une époque qui change le terme crime passionnel en féminicide ! Une très bonne chose. Ici, la pudeur de l’ecrivaine met sous silence les atteintes traumatiques et montre comment on peut les dépasser !
Bon week-end et merci pour ce retour 📚🌞📓🖋
Un excellent roman qui m’a beaucoup touché aussi. Finalement l’amour c’est complexe et beau et ce n’est ni noir ni blanc….
Tout à fait ! Rien à ajouter 😆 Bon week-end 📓🖋📚🌞
On parle beaucoup de ce livre, mais il ne m’attire pas du tout, je vois venir l’histoire d’abus sexuel. Bon week end
Justement elle n’en parle pas… C’est beaucoup plus subtile que ça
C’est un roman excellent de maîtrise et de sensibilité avec bcp de pudeur !
Excellent week-end 📚
Ahh, ça me fait plaisir de voir que tu as aimé. Un de mes coups de cœur de cette année. Oui, c’est plus profond que ne le laisse penser le titre. (Merci, buy the way, pour le lien!)
C’est un excellent roman, en effet !
je l’ai écouté à la GL mais plus envie que cela. Ta critique, elle, fait que je le note et le lirai, d’autant plus que je ne connais pas du tout cette auteure.
Heureusement que j’avais lu son roman avant ! Bon week-end 🖋📓📚🌞
📚 Sounds like a very deep and emotional novel 💫 It’s beautiful how the author connects love and the passage of time, with so much feeling and thoughtfulness 🌹