
Saïd, Sisyphe de la Croix-Rousse, est reconnu coupable de violences routières sur la mère de ce primo écrivain, Paul Gasnier. Journaliste dans l’émission Quotidien avec Yann Barthès, il prend la plume pour disséquer cet incident traumatique et en fait un essai social et politique dans La collision.
Il y a plus de dix ans, une collision entre une moto conduite par Saïd, sur sa roue arrière et une femme à vélo. Une semaine plus tard, elle décède des suites de ses contusions. Paul, avec sa sœur auprès de leur père, assiste, impuissant, à cette tragédie. Quelques années plus tard, le procès reconnaît Saïd coupable d’homicide involontaire ayant entraîné la mort, qui maintenant s’appelle violences routières.
À partir de là, Paul Gasnier met à distance sa souffrance et reprend son attitude journalistique pour étudier cette situation et la mettre en perspective par rapport à l’ambiance actuelle, aussi bien sociale que politique.
Non seulement le récit d’enquête est très bien écrit, sachant distiller réflexions personnelles et apport des interlocuteurs qu’il interroge. L’intensité monte aussi au fil de la lecture oscillant entre émotions pudiques et désir de compréhension.
Aller au-delà de l’émotion
La grande vertu de La Collision est d’expliquer les différentes strates du ressenti qu’un tel fait divers engendre. En s’arrêtant uniquement à l’émotion, ce sont les idées extrêmes agitées par des mouvements identitaires pour fendre notre vie ensemble. En précisant que fait divers est l’anagramme de dérivatif, il devient clair que manipuler l’opinion est une manière d’éviter de penser !
Paul Gasnier refuse cet engrenage. En décortiquant tous les aspects de ce drame, il montre toutes les failles accumulées d’un système qui, de plus en plus, dysfonctionne. « L’accident n’est pas qu’une imprudence individuelle, il est le résultat d’un lent ravinement collectif qui s’est accompli par étapes, par érosions budgétaires successives, et a permis la dérive toujours plus loin d’hommes privés peu à peu de perches solides à saisir ».
Ce récit essai est de très grande qualité. Il s’inscrit sur l’autre versant de « Vous n’aurez pas ma haine » d’Antoine Leiris. Ce dernier souhaitait ne pas écrire sur l’assassin. Ici, Paul Gasnier choisit de le prendre à bras-le-corps. Sans angélisme ni haine, il livre ses réflexions montrant combien on est loin de l’attitude binaire que populistes et extrêmes veulent nous faire adopter !
Les esprits qui croient que l’anagramme de « faits divers » lui donne son sens caché verront aucun hasard à ce que l’anagramme de « faits divers » soit le mot « dérivatifs » : ce qui permet de détourner l’esprit de ses préoccupations. De la même manière que la figure la roue arrière sert d’échappatoire à la monotonie du réel, le temps d’une envolée à 80 km/h, la passion du fait divers permet à l’opinion de trouver dans l’indignation sporadique une forme de divertissement infini, et une inépuisable source d’ostentatoire vertu.
Puis quelques extraits

Pour la première fois, la vie d’où tabasse, pour de vrai, avec poing dans la gueule et coups de pied dans les côtes, avant de partir.
Avec une soudaineté scandaleuse, la vie vient d’ouvrir une trappe sur laquelle nous dansions. Sans personne auprès de qui déposer réclamation.
Ausculter son parcours, j’allais le découvrir, c’était se mettre dans la peau d’un entomologiste qui observe, calepin en main, un coléoptère virevolter dans son bocal et heurter les parois dans un bourdonnement stérile et énervé. Une vie où chaque nouveau démarrage allait être gâché par une nouvelle combine, une nouvelle rechute, qui le renverrait éternellement à la case départ.
Les pentes de la Croix-Rousse font ainsi office en ce début de siècle de carrefour des tribus, d’inattendue ligne de front dans les combats culturels qui travaillent le pays, tout en subissant l’irrésistible embourgeoisement, que les anciens déplorent. Malgré l’érosion de la population ouvrière, que les prix immobiliers relèguent vers Villeurbanne et les banlieues de l’est, la Cour des Voraces résiste encore.
S’était volatilisée l’indulgence amusée que les honnêtes gens portent aux voyous, quand ils bénéficient du luxe de la distance.
Contrairement à une image répandue, la colère n’est pas un feu qui consume ; c’est un liquide, qui s’infiltre insidieusement dans nos interstices psychiques, pour emplir notre cave, y moisir nos fondations, et corrompre notre édifice entier, en chamboulant tout ce qu’on y avait soigneusement déposé : nos repères, nos bornes idéologiques, les quelques idées directrices que l’on se fait sur la vie.
Et, encore
Les « mecs comme ça », c’est justement cette image englobante qu’il s’agit ici de percer. Parce qu’on n’est jamais qu’un mec comme ça, que tout le monde a quelque chose à raconter ou du moins mène une existence qui raconte quelque chose, et que, la société produisant ses propres dérives, une vie comme celle de Saïd nous raconte.
Connaître parfaitement Saïd relevait de l’illusion. Et de toute façon vécu, aurait ce permis d’alléger l’absurdité de la collision ?
Non, que cette expérience m’ait donné une légitimité particulière, mais peut-être parle-t-on du rejet de l’autre avec un regard plus sensible, quand on l’a soi-même touché du doigt, en refusant de s’y laisser glisser.
Un test d’humanité dans les conditions du réel, en somme, qui donnait tout son sens au terme « épreuve ». Une épreuve qui consistait essentiellement à garder l’esprit aussi ouvert et lucide que possible.
Rien qu’en vous parlant, je prends du retard…
L’accident n’est pas qu’une imprudence individuelle, il est le résultat d’un lent ravinement collectif qui s’est accompli par étapes, par érosions budgétaires successives, et a permis la dérive toujours plus loin d’hommes privés peu à peu de perches solides à saisir.
Je lui avais répondu que l’écriture permettait précisément de réinjecter de l’humain dans des histoires manichéennes, non pas pour diluer les responsabilités, mais pour apaiser la colère et sortir du piège des sommations qu’exigeait l’époque.
Ici en bref




Du côté des critiques : Télérama
Questions pratiques

Paul Gasnier – La collision
Rentrée littéraire 2025
Prix Goncourt des détenus 2025
Éditeur : Gallimard X: @Gallimard et Instagram : editions_gallimard – Facebook
Parution 14 août 2025 – EAN : 9782073101228 – Lecture : Octobre 2025

[…] Paul Gasnier – La collision […]
Encore un livre que tu me donnes envie de découvrir sur un sujet difficile. Bonne journée
Très facile à lire. Bonne continuation 🌞📚
J’imagine combien ça a dû etre un texte éprouvant à écrire, et sans doute à lire…
À écrire oui ! J’irai écouté des interviews pour comprendre sa motivation . J’y ai vu des rapports étroits avec la situation actuelle. À voir si c’est juste !
il est sur la liste des Goncourt, les extraits montrent la qualité de l’écriture et ta critique fait que je le note malgré mes réticences de départ.
Oui Peut-être qu’il n’y restera pas lors de la dernière sélection. Mais c’est déjà une belle réussite bien méritée !
Tu nous en défriches des livres…. Je ne sais plus ou donner la tête.
J’arrive à la fin de ma PAL de rentrée 😉
Bonjour Matatoune. Ce témoignage doit être émouvant. J’en ai vu encore un hier, s’amusant sur sa roue arrière, un danger pour les autres et pour lui-même. Bonne journée
Témoignage courageux et enquête intelligente ! Bonne semaine 📚⛈️
Wow 😵💫 ca a du être traumatisant. C’est top de ne pas s’arrêter à la haine même si c’est tellement difficile 😣.
Oui c’est si remarquable qu’il faut le noter !
Ecrire sur ce drame personnel est courageux mais en plus le faire sans haine ni sans tomber dans certains écueils force le respect.
Oui je le crois aussi 😉