Sorj Chalandon – Le Livre de Kells – #rl2025

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Les deux années de la vie de l’adolescent, abîmé, maltraité qu’était Sorj Chalandon, devenu l’homme que l’on connaît, journaliste reporter à l’écriture reconnue, Le Livre de Kells le raconte ! Un livre intense, majestueux, illustrant une toute petite partie d’une vie. Pourtant, celle-ci fut déterminante pour les engagements futurs et les œuvres écrites.

Kells est le surnom de rue de l’écrivain. Il vient d’une carte postale envoyée par son seul véritable ami de l’enfance. Elle montre un livre, celui de Kells, conservé dans une abbaye en Irlande. Il comporte des manuscrits enluminés des principaux évangiles au Moyen-Âge.

Kells, l’ado dans la rue

Le Livre de Kells, celui de l’adolescent, est en réalité un tout petit carnet qui porte les stigmates de ces jours de solitude, la photo de Guignol et même une image du curé d’Ars. Un trésor, jamais perdu !

Juste un procédé littéraire ou réalité de ses années sombres, qu’importe ! Ce carnet, et ce qu’il contient, est la marque de ce que les mots ont représenté dans sa vie d’homme de convections. « Écrire c’est peut-être ce qu’il vous reste lorsqu’on est chassé de la parole donnée » disait Jean Genêt. Les mots, lus et écrits, sont pour Sorj Chalandon, un refuge, un nid d’où l’on peut renaître !

Engagement politique

S’ajoute au portrait de Kells, la fuite, cette envie d’ailleurs : Ibiza, Katmandou, Paris pour le Lyonnais qu’enfant il était. Le Livre de Kells est aussi une histoire d’engagement. De ce temps où des intellectuels se faisaient ouvriers. Sarthe incarnait, alors, la Cause du Peuple.

Sorj Chalandon raconte les coups de force, les bagarres mais surtout la solidarité. C’est elle qui lui permit de sortir de la rue. Puis, sont venus les doutes, illustrer par La Nausée. « C’est venu à la façon d’une maladie, pas comme une certitude ordinaire, pas comme une évidence. Ça s’est installé sournoisement, peu à peu.« 

Raconter à partir de vingt-neuf mots-clefs, en chapitres courts, le gamin Kells avec ses peurs, sa solitude, son besoin d’amour et de considération est un roman bouleversant. Difficile de ne pas être touché par ce gamin de dix-sept ans.

Ce roman est travaillé méticuleusement, avec un style dépouillé, comme écrit à l’os, oubliant pathos et victimisation. Il raconte comment un homme s’affranchit de déterministes sociaux et psychologiques. Grâce à l’engagement politique, il découvre le moyen de calmer sa haine, d’assouvir son besoin d’égalité et de rendre la solidarité qu’il a reçue. 

En conclusion

En racontant ces années fondatrices, Sorj Chalandon offre un roman extrêmement bien construit, bien écrit, poétique même, et bien sûr (mais, nous le savions déjà) d’un humaniste si profond qui donne à tous une leçon de vie exceptionnelle.

Pour aller plus loin

L’Enragé Enfant de salaudUne joie féroce

Puis quelques extraits

Alors Vianney est devenu mon modèle, mon héros d’enfance. À 7 ans, me protégeant des coups, des mensonges, de la folie de l’Autre, repoussant les assauts de Lucifer aux sabots fendus. Plus tard, au lycée, je me suis rêvé soldat de l’archevêque brésilien Dom Helder Camara, luttant pour la justice sociale, contre la torture et protégeant les prisonniers politiques de son pays. Je me suis vu au milieu de gueux pourchassant l’Eglise et ses richesses, renversant les ciboires d’argent, brûlant les chasubles d’or cousues par les pauvres canuts, saccageant les tables des changeurs, les cages des vendeurs de pigeons, chassant au fouet les animaux et les marchands du temple.

Je ne savais pas que la crasse, la sueur, le sale des jours et des nuits pouvaient noircir un pantalon, cartonner une chemise, faire de chaussettes douces une gangue raide. La pluie ne suffisait pas à laver mes cheveux et le vent a sséché ma cape. Je m’étais rêvé lumineux arrivant au Népal dans des odeurs d’hibiscus, mais je traînais dans Paris comme un rat.

Tu vois, maman, en te détournant de mes peurs, tu m’avais préparé à celles qui m’attendaient. Ton silence m’avait prévenu. Les monstres cachés sous mon lit d’enfant ne me laisseraient jamais en paix. Je ne les avais pas chassés d’un baiser et voilà qu’il me poursuivait en grimaçant.

Et encore,

Vous tous les sans-abris,les sans-mères, les sans-amour, les sans travail, les sans-pains, tenez bon ! Un jour de plus, une semaine, un mois. Et bientôt, le printemps, l’éte, cette route que je devais prendre. Ce chemin vers les pays de mer et de ciel bleu. À la fortune de moi-même. Sans aucun bras autour de mon épaule, sans aucune main blottie dans la mienne. J’avais échappé au pire, à l’Autre et à tous les autres. J’étais vivant. Tellement, que j’ai fait un pas de danse sur le trottoir.La cabriole d’un enfant aux premiers jours des vacances.

S’échapper de la rue c’était craindre d’y retourner. Une peur de chaque instant. Comme si notre coin de palier désert nous avait attendu et nous attendrait notre vie entière, avec le paillasson « Bienvenue » qui semble ne s’adresser qu’à nous.

Être privé de toit est une hantise, un tourment. Je l’ai su dès le premier jour. Un journal militant à la main, puis à la faculté au milieu des lettrés, au cœur de la bagarre avec les royalistes, dans la salle de bains de Daniel, perdu au milieu de cette fête pour gosses de riche, et ici, sous des verrières d’artistes, j’ai compris que je passerais ma vie à repousser la rue et ses fantômes.

Chaque fois qu’il y avait un opprimé, un fragile, un menacé, un mao devait se tenir à ses côtés. Luttez avec lui, c’était la règle. Que jamais il ne se sente abandonné.

Ne confond pas un croyant et un terroriste.

Jamais je n’avais crié « Palestine vaincra », seulement « Palestine vivra ». Pas question pour moi d’écraser mais d’exister.

Et encore, encore

Un livre n’est pas un devoir d’école, si tu n’y rentre pas, laisse tomber,

Et nous allions pourtant leur abandonner la rue.

Comme le visage chiffon, le regard inquiet, les mains rougies, la coiffure raconte la rue.

Je venais de quitter l’enfance pour les trottoirs, les caves d’immeubles, les derniers étages, où aucune bonne ne ressort de chez elle après son travail. Il me faudrait domestiquer Paris et aussi que la vie l’apprivoise. Qu’elle me présente ses ponts, qu’elle m’offre ses bancs publics, qu’elle m’abrite sur ces quais, me faisant passer pour poète à l’agent de police et bohème au passant;$.

Qu’elle me protège le jour, qu’elle me dissimule la nuit. Qu’elle fasse de moi un quidam, un anonyme, un synonyme, un autre parisien qu’elle absorbe dans le tunnel de ces rues, au milieu des foules sans regard.

Qu’elle me fasse passe muraille, qu’elle me le colore de terre, que je sois un verre de gris comme le zing de ses toits. Qu’elle m’enveloppe d’indifférence, qu’elle m’oublie, qu’elle m’égare et me digère en attendant le grand départ.

Ici en bref

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Questions pratiques

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Sorj Chalandon – Le Livre de Kells

Rentrée littéraire 2025

Prix Roman News 2025

X :  @sorj_chalandon – Instagram @sorjchalandon

Éditeur : Grasset– X : @editionsgrasset– Instagram : @editionsgrassetFacebook

Parution : 13 août 2025 – EAN : 9782246843214- Lecture : Août2025

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25 commentaires

  1. Qu’est-ce que j’ai pu l’aimer ce roman !! Tellement bouleversant ! Je l’ai découvert en livre audio et je n’ai aucun regret pour ce support. Un des meilleurs titres de Chalandon.

    • Oui, il semble que la version audio soit très réussie ! Un roman qui explique toute son œuvre. Merci d’être passée ici 🙏

  2. […] Les critiquesBabelio La Règle du jeu (Gilles Hertzog) France info culture (Laurence Houot) Benzine Magazine (Benoît Richard) Médias citoyens (Luc Le Vaillant) RTS (Vertigo)RTBF (Entrez sans frapper) Causeur (Pascal Louvrier) Le Devoir (Christian Desmeules) Blog Mediapart (Patrick Le Hénaff)Blog Sur la route de Jostein Blog Vagabondage autour de soi  […]

    • À mon avis, il faudra le réserver car il a bcp de succès !
      Bon week-end 🏖

  3. Ce livre a un peu lancé la rentrée littéraire. On peut parler de ces couvertures ? Au moins elles se remarquent mais je les trouve assez laides.

    • Oui, un des incontournables, en effet ! Les couvertures, sûres feront la différences sur les tables 😄…Les éditions Grasset ont fait le choix de sortir au moins 8 romans pour cette rentrée et au vu de la baisse des ventes depuis le début de l’année, c’est un gros pari ! Alors, oui, comme la littérature c’est aussi du marketing, il faut faire la différence 🤣
      On peut comme toi toujours enlever la jaquette 😉

    • Il devrait te plaire. J’attends ton retour avec hâte ! Excellente continuation ⛵️🏖📚

    • Il est peut être déjà en version audio, lu par l’acteur Feodor Atkine, avec sa magnifique présence et sa voix chaude !

    • Là, encore, ce roman est important. Il explique toute une vie et est fondateur de toute une œuvre. Je crois qu’il portait ce livre depuis longtemps, mais ne pouvait l’écrire avant d’avoir fait paraître ses écrits très personnels. Car, Kells a une armature intérieure qui lui permet de ne pas être que voleur, drogué et envahi par sa violence et qu’il a pu s’en sortir avec la solidarité !
      J’ai hâte de lire ce retour 📚🏖⛵️

  4. Mon préféré : Le Quatrième Mur ! Mais j’ai lu avec beaucoup d’intérêt ses livres irlandais et je pensais que la Livre de Kells en faisaient partie. Le retour dans les années post 68 m’intéresse aussi

    • Comme je le soulignais plus haut, deux types de lecteurs. Ceux qui appellent logorrhée, ses incursions répétées par rapport à sa vie personnelle et ceux qui aiment tout. Je pense sincèrement, comme je l’ai ecrit dans la chronique je crois, que ses autres œuvres comme le Quatrième mur ne pouvaient exister sans ce qu’il a vécu dans sa jeunesse.
      C’est une explication de ses engagements aussi. Certains trouveront peut-être bien édulcorés, naïfs, sa narration de son engagement à l’extrême gauche !
      J’y ai trouvé beaucoup de sincérité !
      Car, il faut du courage pour décrire ses années d’errance surtout actuellement, où on range dans des cases bien étanches les individus. Là, il démontre qu’on peut être clochard ( SDF ) et devenir un grand écrivain,
      Bref, j’attends ton retour avec impatience 😄

    • Après L’Enragé, Sorj Chalandon revient au roman personnel. Et quel roman ! Je sais qu’il y a souvent deux types de lecteurs chez cet écrivain, ceux qui acceptent l’incursion dans son histoire personnelle et les autres qui ne lui trouvent aucun attrait. Pour moi, j’adore l’écrivain dans son ensemble ! Alors, je ne peux qu’être subjuguée par celui-ci, tant il explique sa vie, son œuvre et ses engagements. J’espère qu’il plaira au plus grand nombre. Il le mérite !

    • Je crois bien que je suis une inconditionnelle de cet écrivain.
      Lorsqu’il passe à la Grande Librairie, je lui trouve trop d’émotions, trop à fleur de peau.
      Mais, lorsque je me plonge dans son écriture, elle me parle très vivement.
      J’ai trouvé à celui-ci des qualités littéraires certaines, comme si le texte avait été épuré, longuement travaillé.
      Mais, peut-être, n’est-ce que chimère d’une groupie trop indulgente ? 🤣

  5. je ne l’aurais pas noté mais ton enthousiasme me fait le mettre sur ma liste à lire.

    • Attention, se méfier de mon enthousiasme ! Je crois bien être une inconditionnelle 😄

    • Je crois être une inconditionnelle. Je l’ai attendu tout l’été, celui-ci !
      Alors, lorsqu’il est arrivé sur l’étal de mon libraire préféré, je m’y suis précipité.
      D’habitude, d’attendre longtemps et trop peu fait qu’on en attend trop !
      Et, là, vraiment pas déçue !
      En tout cas, merci d’avoir senti mon enthousiasme !
      Excellente continuation 🏖⛵️📚

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