Rappeler par la fiction ce qu’a été la lutte ouvrière entre les deux guerres dans une banlieue industrielle de Lyon c’est le pari parfaitement réussi de Paola Pigani qui dresse pendant dix ans un état de cette conscience qui prend peu à peu forme et qui abouti au Front Populaire. Néanmoins, tous les personnages, et bien évidement le lecteur, savent que cette parenthèse ne durera pas, même si les avantages, nous les apprécions encore aujourd’hui !
L’histoire
Son personnage principale s’appelle Szonja, hongroise, que l’on croise la première fois coincée dans un wagon avec sa cousine Marieka. Elles avaient le choix entre l’Amérique ou ce voyage de deux jours à travers l’Europe : Vienne – Linz – Munich – Berne – Genève – et puis Lyon et sa banlieue.
En 1929, elles avaient vu une affiche qui disait recruter toutes personnes pour une industrie du textile en France avec un contrat de trois mois, peut-être renouvelable. Szonja, son univers c’était les betteraves et les oies mais surtout la misère qui empêchait le rêve.
Avec une lettre d’embauche écrite en hongrois et français, elle intègre d’abord l’hôtel Jeanne d’Arc, un foyer pour jeunes filles tenu par des religieuses. Elle jouera avec l’interrupteur comme une gamine émerveillée. D’ailleurs, elle n’a que dix-sept ans. Pas de charité dans cet accueil puisque tout lui sera prélevé sur sa paie. Mais, au moins, elle est protégée des griffes, si nombreuses, dans ce monde qu’elle découvre.
L’usine, Szonja va y donner sa force de travail, sa jeunesse, son espérance pendant plus de dix ans. C’est une usine chimique pour fabriquer de la soie artificielle. Rien ne protège les bronches des vapeurs d’acide et les mains, des brûlures. Le bruit assourdissant, la concentration, les mots du chef, la fatigue qui nourrit, les empêchent de penser.
Ils sont venus nombreux. Les italiens qui fuient les chemises noires et la misère grise, comme les polonais, les russes blancs et les arméniens. Ils assistent à la messe du dimanche sans rien comprendre mais parce qu’ainsi, les curés les protègent, des rouges, des anars. De plus, les patrons, ils aiment bien les voir à la messe !
Pourquoi il faut lire Paola Pigani
Avec une foule de détails, Paola Pigani construit le portrait d’une jeune femme et de cet univers, de l’intérieur, racontant les dimanches joyeux, la conquête de la liberté, le début de la solidarité, de l’amitié et même de l’amour. Évidemment, après l’espoir, l’écrivaine décrit l’amertume, la fatigue et même l’usure et surtout les concessions qu’il faut faire pour continuer à mettre en réalité son rêve.
Szonja, la précieuse Elsa et même Gisèle, la militante, donne réalité à ce récit où les femmes prennent pleinement leur place dans la conscience qui s’éveille, dans les luttes à venir et dans les avancées conquises. Aucunement reléguées au foyer et aux enfants, elles assument cette égalité qui ne dit pas encore son nom.
Côté fraternité, Paola Pigani fait vivre ce milieu qui s’éveille et prend conscience de sa force comme les mineurs de Zola. Mais, comme ailleurs, c’est la crise de 29 qui met deux ans à traverser l’Atlantique et qui bouleversent la cité et l’usine. Ce sont les cadences qui s’accélèrent, les licenciements qui en jettent beaucoup sur le carreau. De plus, il y a les journées chômées où ils ne sont pas payés et les prix qui augmentent. Tout cela crée les premiers cris de colère, mais aussi la solidarité pour résister.
Et, puis, cette respiration qu’introduit Paola Pigani avec son bal du dimanche après-midi tout en subtilité et sensibilité qui réveille les corps et fait imaginer tant. Une bouffée de jeunesse et de bonheur vient panser les jours sombres comme elle donne espoir au récit de liberté que Szonja illumine !
Par de menues touches d’une précision historique remarquable, Paola Pigani dresse une fresque réaliste du labeur ouvrier durant les années trente. Un roman fort, un style limpide et un portrait de femme terriblement attachant !
Puis quelques extraits
Parce que rien n’éblouit cette mémoire, sinon les traces de l’effort humain. Prologue.
Elle s’en tient juste à ses besoins élémentaires comme tous ceux qui n’ont qu’une vie brute avec juste assez de bonne volonté pour se maintenir sur le fil tendu entre la faim, la soif, la peur de n’être plus à l’abri, plus aimée de personne, de n’avoir plus d’origine.
Des hommes jeunes, moins jeunes, des mères de famille, la réalité du dehors y reflue avec la peur que la misère encolle les pieds et que tout espoir se brise.
Pacifistes, militaristes, rouges, curés brassent la cervelle des vulnérables qui n’attendent que du travail régulier et ne voudraient pas se faire remarquer.
Peut-être cette main gauche recevra-t-elle l’anneau d’or, qui la projettera dans une autre vie.
Elle parle à une sœur d’usine, égale en âge, de même condition, de même aventure, de même exil. Elle la savait supérieure en espoir, en joie. Cette part s’en est allée, Szonja voudrait en recueillir un peu, juste un peu. Pour puiser un courage insensé, s’imaginer vivre plus fort, tenir le coup, venger un jour cette vie trop courte.
Leur première morte, leur ombre blanche, a laissé sur leur jeunesse un aveu de vulnérabilité.
Et encore …
Tous enchaînent la danse de l’oubli. Des corps radieux dans des cordages de misère. Leur dimanche ne sera qu’une poignée d’heures, une petite suée de gaité sous les aisselles et sur le front.
Habitué à entretenir les liens entre eux et l’Église catholique, garante de leur moralité qui les tient à l’écart du péril syndicaliste politique,ce prêtre se met un point d’honneur à assister aux messes de mariage, aux baptêmes et aux enterrements. Il prétexte la nécessité de traduire dans la langue natale la parole évangélique pour s’assurer de la fidélité des ouvriers paroissiens.
Saisir un regard, une épaule, un poignet comme autant de chances d’être roi, d’être reine. Dans la lumière des lampions, se laisser enrôler par le son des accordéons. Se reconnaître autre dans l’autre, décrassé, la peau prête à sentir des effluves de naissance, un geste envolé à travers le coton de la chemise ou de la robe. Un glissement sur les hanches. Il est temps de se montrer sous les guirlandes, dans le faisceau des regards. Et dans cette nuit d’été brailler tous ensemble.
Ici en bref




Du côté des critiques
D’autres blog en parlent
Alex et les mots – Le tourneur de pages – Lectures de rêves – Baz-art –
Questions pratiques
Paola Pigani – Et ils dansaient le dimanche
Blog de Paola Pigani La renouée
Instagram : @paola.pigani
Éditeur : Liana Levi
Twitter : @EditionsLevi Instagram : @edlianalevi
Parution : 26 août 2021
EAN : 9791034904303
Lecture : Novembre 2021
Bonjour Matatoune. Ce roman doit être très prenant mais trop noir pour moi en ce moment. ‘ai besoin de choses gaies
Alors, espères pour toi un weekend gai 🙂
Merci pour le lien. Je suis ravie de voir que cette lecture t’a plu.
Oui j’ai bcp aimé le style, l’ histoire et les multiples détails. Merci pour la découverte.
Toujours intéressant ces moments d’histoire vus de l’intérieur par des ouvriers/ouvrières exilés.
Oui, surtout très bien décrit !
Encore un livre que tu me donnes envie de découvrir, je le note. Bon dimanche
J’ai bcp aimé cette histoire par la petite et racontant les petits 🙂 Bonne semaine !
roman et histoire, c’est pour moi !
Serais ravie de découvrit ton avis !
belle chronique, je ne connaissais pas du tout, ni l’auteure ni le titre alors je le note illico 🙂
Un roman social dont j’ai pris bcp de plaisir à découvrir 🙂