Dorothea Lange – Pratiques du visible- Jeu de Paume –

Près de 130 photographies de Dorothea Lange (1895-1965) ont été présentées à l’exposition « Pratiques du visible » organisée par thèmes au Jeu de Paume Concorde à Paris d’octobre à fin janvier 2019.

Dorothea Lange

« Il faut vraiment utiliser l’appareil photo comme si on devait être frappé de cécité demain »

Au début du siècle, le Middle-West s’annonçait prospère et riche. Et, encore, en 1930, Grand Wood en donne une représentation qui célèbre leurs habitants (issus des migrations européennes) et leurs valeurs qui concernent pourtant une époque révolue à jamais. Et, le peintre nous le montre par la tristesse des personnages, les rideaux tirés de la fenêtre, etc.

American Gothic – Grand Wood

C’est la « Grande dépression » qui fera sortir de son atelier de San-Francisco Dorothea Lange où elle avait acquis une certaine notoriété en réalisant des portraits en studio. Cette crise économique débute aux États-Unis au moment du krach de 1929 et se finit au début de la seconde guerre mondiale. Elle pousse des milliers de personnes sur les routes et dans la misère. De plus, les grandes plaines du Middle-West sont frappées par de grandes tempêtes de poussière.

« Les planchers se couvrirent d’une poussière où seuls la souris, la belette ou le chat imprimaient leurs traces. »

Les raisins de la colère – John Steinbeck

La réserve agricole des États-Unis voit les récoltes détruites et les terres impropres à la culture. C’est toute une population de fermiers qui est obligée d’émigrer sur les routes de Californie (près de 3 millions de personnes).

 » De fermiers, ils étaient devenus des émigrants. Et leurs pensées, leurs projets, les longs silences contemplatifs qui avaient eu autrefois pour objet leurs champs, visaient maintenant la grande-route, la distance à parcourir, l’Ouest. Tel homme, dont le cerveau jadis ne concevait qu’en hectares, se voyait à présent confiné pendant des milliers de milles, sur un étroit ruban de ciment. (…) Les yeux surveillaient les pneus, les oreilles écoutaient le cliquetis des moteurs, les cerveaux étaient occupés d’huile, d’essence, supputaient anxieusement l’usure du caoutchouc entre le matelas d’air et la route. Un seul désir l’obsédait : l’eau de l’étape du soir, l’eau et les choses à mijoter sur le feu.  »
  Les raisins de la colère – John Steinbeck

Comprenant l’importance du documentaire social dans l’évolution de son travail, Dorothea Lange se consacre aux scènes de rue pour relater la condition de ses compatriotes. Paul Schuster Taylor, qui deviendra plus tard son second mari, s’intéresse à son travail, en tant que professeur d’université en économie.

Migrant Mother est à Paris !

En 1931, Lange et Taylor sont engagés par des agences fédérales instituées dans le cadre du New Deal (programme pour réduire le chômage initié par Roosevelt nouvellement élu). Ils vont, comme d’autres chercheurs, rendre compte pendant plus trente ans de l’évolution de la société américaine à travers les différentes politiques agricoles fédérales sur presque l’ensemble des États-Unis.

La grande exposition Walter Evans organisée à Pompidou au printemps 2017 avait déjà montré les ravages de cette période pour les populations. Mais, là où Walter Evans photographie en plan large, Dorothéa Lange emploie d’autres techniques.

Catalogue de l’exposition

Tout d’abord, elle crée avec son modèle une relation : elle se présente, elle explique qui la mandate pour faire le travail, explique les objectifs, demande si la personne est d’accord, écrit le tout sur de petits carnets qui constitueront des légendes précieuses que les sociologues exploiteront et commence à travailler ses photographies. Les planches contacts présentées à l’exposition sont précieuses. Elles nous montrent que Dorothéa Lange sait précisément comment elle va photographier.

Son ouvrage  » La Farm Security Administration » a été publié en deux volumes et rassemble des entretiens avec Lange, des textes de Paul S. Taylor et les légendes originales de près 1311 photographies. Mises sous micro-film, elles ont été présentées à l’exposition. En voici, deux des huit planches.

Les photographies de la Farm Sécurity Administration 3/8
Les photographies de la Farm Sécurity Administration 3/8

Peu de photos reconduisent le même sujet ou le même décor. Tout photographe se doit d’être impressionné par cette précision. Le plus souvent, une seule photo suffit a rendre compte de son sujet. On comprend donc combien son travail de préparation était non seulement utile mais nécessaire pour prendre toute la mesure de son sujet.

Mère de cinq enfants réfugiées pour cause de sécheresse originaires d’Oklahoma. 4 juin 1935 –
Bidonville de Sacramento – 21 mai 1935 –

Chaque photographie est légendée par Lange, elle-même. Se considérant comme une archiviste, elle met au point un compte-rendu fait de dialogues entre son sujet, l’image qu’elle en donne et le texte qu’elle choisit d’écrire.

Habitations de cueilleurs de citrons mexicains- Californie – Février 1939 –

Les photos de Lange sont si expressives que les compagnies font construire des camps d’hébergement dans le cadre de la politique du New Deal définie par Roosevelt. Le programme Farm Sécurity Administration doit témoigner de la mise en œuvre de cette politique face à la paupérisation des populations.

Enfant vivant dans un bidonville d’Oklahoma City – Août 1936 –
Mère âgée de 18 ans, originaire d’Oklahoma, émigrée en Californie – Mars 1935 –
Maison abandonnée pour cause de sécheresse à la lisière des grandes plaines – Oklahoma – Juin 1938
Lettre de Paul S. Taylor au Studio J.H.Ward lui proposant des clichés.
Livre Tempête de sable cosigné par D.L et Paul S. Taylor- vers 1930
Ouvriers migrants dans la Californie rurale
Liberté d’expression – 1938 – Au verso est inscrit ceci :  » La culture du coton a débuté en Californie en 1909(…) Le coton est une culture qui répand le mal avec elle – l’exploitation la plus brutale, la plus grossière, maltraitant tous ceux qui y prennent part« 
« Juin 1938 – Famille marchant le long de la route (cinq enfants). Partie de d’Ibadel – Oklahoma – à destination de Krebs – Oklahoma – En 1936, le père était fermier en tiers et quart. Tombé malade d ‘une pneumonie, il a perdu la ferme. Ne peut obtenir un travail, ni aides sociales du Comté où il a résidé pendant quine ans, en raison d’une résidence temporaire dans un autre comté après sa maladie. » Légendée par Dorothea Lange

Ainsi les photographies de Lange prennent un aspect documentaire et politique tout à fait neuf pour l’époque.

Une photographie documentaire n’est pas en soi une photographie factuelle. C’est une photographie qui communique entièrement le sens et la portée de l’épisode, ou de la circonstance, ou la situation, lesquels – parce qu’il n’est pas vraiment possible de les montrer – ne peuvent être révélés que par une autre qualité. En fait, on ne peut pas vraiment parler de guerre entre l’artiste et le photographe documentaire. D.L


« Elle était assise là, relate D.L, sous cette tente à un pan, ses enfants blottis contre elle, et semblait savoir que mes photographies pourraient l’aider, et c’est pourquoi elle m’a aidée, il y avait comme une sorte d’égalité.  » Seulement sept clichés ont été nécessaires pour que celui-ci fasse le tour du monde ! Florence Owens Thompson, tout comme D.L, était énervée de cette consécration.

« J’ai vu la mère affamée et désespérée, et je me suis approchée d’elle comme un aimant. Je ne rappelle plus comment je lui ai expliqué la présence de mon appareil photo, mais je me souviens qu’elle n’a pas posé de question. J’ai fait cinq prises de vue en travaillant au plus près dans la même direction. Je ne lui ai pas demandé son nom, ni son histoire. Elle m’a dit son âge : trente-deux. Elle m’a expliqué qu’elle se nourrissait de légumes gelés provenant des champs gelés et des oiseaux que les enfants chassaient. D. L 1975

Versé dans le domaine public, le cliché est détourné, comme beaucoup.

USA Nackt (les États-Unis mis à nu) – Berlin Années 40

En s’appropriant les images des États-Unis avec des textes exprimant des idées anti-américaines, la propagande nazie détournent les images de D.L.

Présentation du film de John Ford « Les raisins de la colère »

L’exposition a montré aussi des clichés inédits sur l’internement d’américains d’origine Japonaise pendant la seconde guerre mondiale.

Le 7 décembre 1941, la base navale de Pearl Harbor est attaquée, sans déclaration de guerre, par le Japon. Les États-Unis entrent en guerre. Quelques mois plus tard, le 19 février 1942, par crainte d’opérations de sabotage et d’espionnage sur le territoire, le président Roosevelt signe un décret qui établit des « zones militaires » d’exclusion pour certaines personnes. Victimes de racisme et désormais suspects aux yeux des autorités, les citoyens Nippo-Américains vont être « évacués » sans chef d’accusation, ni procès, et « relocalisés » dans dix camps situés dans plusieurs Etats. Certains y vivront jusqu’à la fin de la guerre. France info

Dorothea Lange est envoyée en mars 1942 par l’armée pour photographier tout le processus d’internement et le suivre.

« La bonne photographie n’est pas l’objet, les conséquences de la photographie sont les objets. Pour que personne ne dise, comment l’as-tu fait, où l’as-tu trouvé, mais pour qu’ils disent que de telles choses peuvent exister. »

Dorothea Lange – Politiques du visible

Jeu de Paume – Paris

Jusqu’au 27 janvier 2019

Commissaires : Drew Heath Johnson, Oakland Museum of California, Alona Pardo, assistée de Jilke Golbach, Barbican Art Gallery et Pia Viewing, Jeu de Paume.

Exposition produite par l’Oakland Museum of California. La présentation européenne a été co-produite par le Jeu de Paume, Paris, et la Barbican Art Gallery, Londres.

Sources




12 commentaires

  1. Au-delà d’avoir été une photographe de talent, elle a été, au travers de ses photos une réelle humaniste. Ces clichés sont d’une grand richesse historique et, en effet, un merveilleux témoignage. Merci pour ce superbe article et belle journée Tatoune 🙂

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