Le tour de l’oie – Erri De Luca

Erri De Luca nous offre son nouveau roman « Le tour de l’oie » comme un moment de poésie magnifique, de réflexions subtiles sur sa vie, ses choix et ses engagements et sur la transmission, ou non, de ses valeurs de citoyen engagé qui s’est impliqué tout au long du XXème siècle. Après son dernier livre La nature exposée, ce roman nous offre l’intime.

Ce nouveau livre décrit aussi quel lecteur il est et l’écrivain qu’il a choisit d’être. Au delà des pages qu’il se doit de bien écrire, Erri De Luca avait déjà confié qu’il écrivait pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Mais ici, il révèle que ses mots « donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle. »

A partir de la relecture de Pinocchio, le narrateur, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’auteur, crée un fils imaginaire, assis en face de lui à la table de bois éclairée par une bougie un soir d’orage, dans une maison rustique perdue dans la montagne. Ce fils qu’il n’a jamais eu mais qu’en cette nuit de solitude, il choisit de lui confier une partie de lui-même.

Il lui raconte sa vie, ses parents et sa famille. Cette rencontre imaginaire qui débute comme un monologue face à un autre soi-même, comme une conscience sans consistance, devient rapidement un dialogue et un échange contradictoire obligeant chacun à préciser son propos. Le roman se finit, la nuit vient de passer, il est temps de reprendre sa vie !

Comme souvent, c’est un récit autobiographique qui ne se dit pas. Avec la métaphore du jeu de l’Oie qui donne le titre, Erri De Luca présente les événements de sa vie comme des cases avec le sentiment de n’avoir jamais été, ou rarement, le lanceur de dé. Avec humilité, il décrit son engagement comme une réponse obligatoire à une époque qui le réclamait ! Il poursuit en présentant ses années d’ouvrier et de mineur où il met en pratique ses idées tout en assumant son travail d’écrivain.

Il y a Naples et la langue Napolitaine, langue maternelle à côté de l’italien, celle de son père, une mère décrite si affectueusement, l’attrait de la montagne qui lui vient de son père, le besoin de justice qui l’a chevillée dans ses engagements politiques et citoyens, le lien entre la terreur de sa mère pendant les bombardements de la seconde guerre mondiale et sa présence à Sarajevo lors du siège de la guerre de Bosnie-Herzegovie, la rencontre entre son père et sa mère, son premier baiser et tant d’autres choses …

Ce texte est le « souffle » d’un homme apaisé par l’âge, sûr de lui et satisfait du chemin qu’il a parcouru, aimant la vie pour goûter avec gourmandise les moments qui lui sont accordés, ne reniant rien des prises de position qui ont été les siennes, sans regret et sans colère, racontant sa vie comme si c’était une partie de campagne. Est-ce son attrait pour la marche en montagne (c’est un alpiniste chevronné!) qui semble le mener vers cette sérénité, les yeux posés ainsi au dessus de tout ?

Erri De Luca nous raconte aussi son expérience de lecteur, passion transmise par son père et la découverte de la Bible qui l’a aidé pendant les années où il devait se lever tôt pour accomplir son travail. De belles pages expliquent aussi sa façon d’être auteur, de transmettre une parole comme un forain« qui fait tourner un manège pour y faire monter l’enfant qui est en chaque lecteur ».

Véritable plaisir que la découverte de ce dernier roman ! Difficile de le présenter tant cette parole m’a interpellée, m’a ravie et m’a émue… énormément !

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Jusqu’ici, ce n’est pas le temps qui m’a usé, c’est moi qui l’ai usé. Je l’ai balayé dans le col d’une clepsydre horizontale. Clepsydre est un mot qui vient du verbe voler. Qui est le voleur, le temps ou nous ? Je me dénonce, c’est moi qui l’ai volé.

La gestion des naissances ne nous revient pas à nous, du genre masculin. Nous exprimons notre désir, comme lorsqu’on goute une primeur.

Il faut avoir du courage : je ne suis pas arrivé en a avoir, mais j’ai persécuté mes peurs jusqu’à les étourdir.

J’ai vu que la guerre est l’humanité contre elle-même, par anéantissement. C’est la volonté de rester en petit nombre, pour la satisfaction des survivants.

En tant qu’écrivain, c’est la faculté de parole qui me revient. Je l’écris, je la prononce, j’agis en haut-parleur de moi-même et de certaines causes publiques, de certaines parties lésées qui ne sont pas écoutées.

L’amandier est un arbre sérieux, le premier à fleurir en plein hiver, le dernier à donner des fruits.

Je ne suis pas un professionnel du genre scénariste qui prête son talent à une histoire.

La littérature parvient à sauver une langue même de l’usage qu’en font les bourreaux.

Je ne serais pas un exilé, parce que j’emporte avec moi la langue italienne qui me permet de vivre partout.

Notre identité est en chacun de nous et non dans l’habit et ses couleurs.

Tu revois ta vie et tu songes à comment t’en sortir sans passer par un lit d’hôpital, suspendu aux fils d’un marionnettiste.

Elle ( ma mère) s’était délivrée de mon poids un beau jour de mai.

Les mots, mon fils, n’inventent pas la réalité qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle.

En tant qu’écrivain, c’est la faculté de parole qui me revient. Je l’écris, je la prononce, j’agis en haut-parleur de moi-même et de certaines causes publiques, de certaines parties lésées qui ne sont pas écoutées.

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus
Quelle superbe manière de parler de son premier baiser !
C’est vos lecteurs que vous ravissez ! Merci!
Quand le fils provoque son père …

Le tour de l’Oie – Erri De Luca

Gallimard

Parution : Février 2019

ISBN : 2072822580

Lecture : Février 2019

20 commentaires

    • Je comprends ! Lorsque Eveline du blog « Dans l’œil d’une flâneuse bretonne » me demandait de lui conseiller un livre , je lui répondait combien s’est difficile ! Nos réactions dépendent de tellement de facteurs qu’il est difficile de penser qu’un livre qu’on a adoré va plaire ! La lecture est une rencontre ! Bonne fin de journée

  1. Erri De Luca.. un immense auteur que j’apprécie beaucoup tout comme Gwen. J’ai lu plusieurs livres de lui et à chaque fois sa plume m’a émue, remué, bouleversé.. merci pour cette très jolie critique. Il ne fait aucun doute que je me plongerais dans son nouveau livre. Belle semaine en lecture à toi 🙂

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