
Difficile de présenter Les Habitantes, second roman de Pauline Peyrade, qui, depuis début juin, est couronné par le Prix du Livre Inter 2026, sous la présidence de l’écrivain Laurent Mauvignier. Dès les premières lignes, j’y ai retrouvé comme un parfum d’une attention particulière aux détails, et d’une présence au monde, attentive et démultipliée.
Par son écriture, le président de ce jury, Laurent Mauvignier, dissèque ses pensées dans toute son œuvre. Pauline Peyrade décortique, elle, ses sensations et transmet cette précieuse attention à tous les éléments qui l’entoure. Ainsi, cet exemple : « Des roseaux verts plumeux ornent la rive, broche luxueuse piquée au corsage d’une robe. Le bassin, rond comme un œil, fixe le ciel, des nuages de vase flottent sous une pellicule saturée d’ondes, sauts d’insectes, glissés de carpes et fuites de boue noire. Une grenouille coasse jour et nuit, un appel obstiné, tranchant comme un hurlement de loup. »
Pauline Peyrade le souligne au début de ce roman : « Il y a environ cent soixante millions d’années, la terre d’ici baignait dans une mer tiède et peu profonde, peuplée de coraux. Des souches diverses grandissaient les unes près des autres, en bouquets multicolores. À leur mort, certaines devenaient poussière ou plancton. D’autres, aux squelettes calcaires, se changeaient en pierre. Avec le temps, leurs corps minuscules, accumulés, ont formé des falaises. Certaines affleurent, ouvrent les pentes douces des collines, troublent le confort des forêts. » De cet amas imbriqué, Pauline Peyrade signifie la manière particulière d’habiter le monde, non plus au sens de le posséder, mais d’en être l’essence ainsi que d’en souligner notre microscopique appartenance.
Habiter un lieu
Emily habite la maison de Moune depuis que son père a refait sa vie. Depuis peu, cette dernière est décédée. Sa chienne Loyse, par peur de l’abandon, ne quitte plus la jeune femme. Peuplée de bruissements, de senteurs et d’odeurs, la vie d’Émily se déroule de façon routinière, au milieu d’une nature omniprésente. Son seul contact humain est l’aide qu’elle apporte, à la ferme d’à côté, auprès d’Aude. Mais, des lettres, et même des mises en demeure, se succèdent pour qu’Emily quitte le lieu. Son ancrage, sa vie, sa famille, elle doit les quitter pour que la maison soit vendue et l’héritage partagé.
Par son écriture, Pauline Peyrade place sur le même plan les murs, la faune, les animaux et les humains. Tous ont une présence signifiée, une essence à capter et une sensation à appréhender. Ce foisonnement affirme, pour elle, notre singularité, élément d’un tout qui nous englobe et nous oblige.
C’est par le corps d’Emily que nous entrons dans cette fable tissée comme une toile avec la phrase d’exergue d’Emily Bronté:
La nuit noircit autour de moi
Les vents sauvages soufflent froid
Mais, un sort tyran m’a liée
Et je ne peux pas, ne peut pas partir, écrite en novembre 1837. Force est de constater que cet ancrage dans le lieu, Emily Bonté l’a vécu jusqu’à ne plus pouvoir quitter son presbytère isolé dans les landes du Yorkshire. Pauline Peyrade s’en inspire et étudie cet attachement pour sa propre héroïne.
L’intensité dramatique est entretenue par l’approche de l’expulsion, inexorable, qui apparaît inévitable pour l’héroïne, même si pour sa chienne, il en est autrement. La fin ne tranche pas, chacun y trouvera l’expression de son humeur !
Pauline Peyrade dans Les Habitantes nous invite à repenser notre place au sein du vivant, non comme maîtres des lieux, mais comme l’une de leurs habitantes.
En quelques mots
Le roman Les Habitantes de Pauline Peyrade est un roman sensoriel et puissant sur l’attachement à un lieu, au vivant et aux êtres qui nous entourent. À travers Emily, menacée d’expulsion de la maison qui l’a construite, l’autrice interroge notre appartenance au monde avec une écriture d’une grande finesse.
Puis quelques extraits

Une abeille solitaire arpente la baie vitre. Le verre chauffe, le soleil, point de lumière jaune, sans contour, s’écrase contre le carreau. Il semble briller de toute sa force. La butineuse escalade, se cogne à l’angle du mur. Elle tombe, bat des ailes, tourne au-dessus de la banquette, laine poussière, son corps velu, or foncé, disperse des pollens, grains mâles sur les coussins. Elle s’allège. Le jour descend, passe derrière la haie du jardin. L’ombre pousse. L’abeille chancelle, son vrombissement faiblit. Elle se pose à nouveau sur la fenêtre, verticale bleue, transparente, légèrement froide.
Le moustique se pose, sa trompe perce l’épiderme La main s’abat, le sang puisé se disperse. Le doigt, ongle rongé, contour noirci, plonge dans la bouche étale la salive sur la piqûre. Le venin brûle, une petite cloque difforme commence à gonfler.
Loyse détale, échine dure, pelage souple, souleyé Ses griffes raclent la terre. Ses crocs pointent. Ses poumons brûlent, sa gorge tousse et grogne. Sa salive éclabousse le vent.
Le sol est meuble, des bogues séchées perlent sur l’humus. Je les écrase, elles dégueulent des fruits pourris, je dérange les mèches alignées des châtaignes, leurs coques imbriquées comme des oisillons au creux d’un nid, d’un petit coup de pied. Une branche s’accroche à mon lacet. Je la ramasse, la brandis au-dessus de ma tête.
Et, encore,
Des roseaux verts plumeux ornent la rive, broche luxueuse piquée au corsage d’une robe. Le bassin, rond comme un œil, fixe le ciel, des nuages de vase flottent sous une pellicule saturée d’ondes, sauts d’insectes, glissés de carpes et fuites de boue noire. Une grenouille coasse jour et nuit, un appel obstiné, tranchant comme un hurlement de loup.
Il y a environ cent soixante millions d’années. La terre d’ici baignait dans une mer tiède et peu profonde, peuplée de coraux. Des souches diverses grandissaient les unes près des autres, en bouquets multicolores. À leur mort, certaines devenaient poussière ou plancton. D’autres, aux squelettes calcaires, se changeaient en pierre. Avec le temps, leurs corps minuscules, accumulés, ont formé des falaises. Certaines affleurent, ouvrent les pentes douces des collines, troublent le confort des forêts.
Ici en bref




Du côté des critiques : Télérama
Du côté des blogs : Coquecigrues et ima-nu-ages
Questions pratiques

Les habitantes par Pauline Peyrade
Prix Livre Inter 2026
Éditeur : Les Éditions de Minuit – X : @EdeMinuit Instagram : #leseditionsdeminuit
Parution : 2 janvier 2026 – EAN : 9782707357205 – Lecture en juin 2026

Bonjour Matatoune. Belle chronique de ce livre que j’essaierai peut-être de lire. Bonne journée
Oui son prix du Livre Inter le projette sur les prochains rayons des bonnes médiathèques ! Excellente continuation 🍓
Ton billet me donne envie de découvrir Emily.
Franchement, je ne m’attendais pas à être autant » saisi » par cette écriture ! Je l’avais laissé de côté lors de la sélection. Ravie de l’avoir découvert !
Bonjour Matatoune, ces descriptions de la nature et des paysages paraissent magnifiques. Je note le nom de cette autrice. Merci 🙏 Excellente semaine
Oui, j’ai été très étonnée et ravie de découvrir ce roman très fort ! Merci excellente semaine à toi aussi !
je vais aimer ce livre qui prend le temps, nous donne des sensations, cela devient rare. je note !
J’espère qu’il te plaira autant qu’il m’a plu ! 🍓
Tu as choisi de très beaux extraits. Un livre qui divise ( encore ce week-end, avec notre Club de Lecture Livresque, dans une vallée luxuriante du Vercors, on n’était que 3 sur 9 pour défendre la sensualité des descriptions et le poids des non dits. Merci pour le lien.
Oui je suppose qu’il ne peut faire l’unanimité. J’ai vraiment trouvé que le président du jury ne pouvait pas choisir, ou faire choisir, un autre roman de la liste. J’en avais lu 6 sur 10 et Protocoles, je ne voulais pas le lire. Mais, parmi mes lectures, je ne voyais pas quel roman pouvait sortir du lot. Après cette lecture, celui-ci est devenu une évidence ! La méticolosité sur le choix des mots, le travail pointu sur le sens de la langue et ce foisonnement de détails, vraiment un must, ce livre inter 2026.
Avec le livre de Jakuta qui cependant oscillait trop entre vide et plein.
Cette relation mi amour, mi-rejet avec une mère était, en effet trop trouble !