Nous aussi est un magistral roman d’Anne Godard, qu’il faut absolument découvrir. Un entre-soi de la grande bourgeoisie concentré au cœur d’un seul arrondissement, le prestigieux Vᵉ, avec son immeuble, son « château » dans les Alpes l’été, ses rituels, ses écoles, ses commerces et ses petites gens qui sont là pour les servir, eux.

La Grande Bourgeoisie
Et ce pronom personnel complètement impersonnel qui désigne tout le monde de ce bloc figé qui se veut entier, immuable, assis droit dans ses privilèges, les avantages que l’argent a donnés à cette caste devenue aristocratie de la grande bourgeoisie.
Des chapitres qui font moins d’une page recto verso et un étouffement qui monte au fil des lignes lues.
Puis, vient le « Nous » pour désigner les filles : « Nous les filles, on n’est pas jolie, on est belle, naturellement, sans maquillage, sans artifices, sans effort, sans le savoir, sans le vouloir. »
Carcan du groupe
Petit à petit, Anne Godard insuffle des petits mots, des petites phrases qui sèment le doute dans cette classe si bien née, si bien élevée et si bien mise sous orbite pour perpétuer le prestige de la caste. Le « On » regroupe un monde en soi mais également trois personnalités qui ne trouveront leur identité qu’au fil des pages.
Anne Godard fait une étude sociologique de cette haute bourgeoisie gouvernante, sûre de ses prérogatives, héritées d’années de reconnaissance à la tête du pouvoir et des gouvernements successifs.
Seulement, le roman Nous aussi raconte la force d’un groupe fusionnel, quel qu’il puisse être, protégeant ses secrets même s’ils sont répréhensibles, pour ne pas mettre en péril la cohésion du groupe et sa force héritée des liens qui la fondent. Chacun en tire une protection évitant ainsi les peurs et appréhensions que représentent l’adaptation nécessaire aux aléas de la vie.
Pouvoir du collectif
Évidemment, rien ne doit mettre en péril cette organisation. Alors, tout problème est éludé, digéré et absorbé pour être annihilé. La défenestration d’un préadolescent est le déclencheur, le point de départ d’éléments que la mémoire traumatique avait effacé.
Seulement, Anne Godard ne choisit pas de conter un énième acte répréhensible que la famille passe sous silence. Il s’agit de décrire une organisation, un système dont les bases s’inscrivent dans le répréhensible et l’ignominie, sans que ça pose de problème à l’ensemble des membres.
Le roman Nous aussi m’a profondément ébranlée par sa forme et par son fond. Puissante est la façon de disséquer ce système collectif qui préserve toujours son organisation et son fonctionnement par ses rites et ses passages obligés. Anne Godard offre un roman glaçant et terrifiant, parfaitement réussi avec ce ton fluide et léger qui se découvre facilement.
Pourquoi le lire ?
Pour découvrir un roman aussi glaçant que subtil sur la puissance du groupe, les privilèges de classe et les secrets qui permettent à un système de se perpétuer. Anne Godard fait du « nous » et du « on » de véritables outils littéraires pour disséquer, avec une écriture fluide et fragmentée, une bourgeoisie qui protège son monde à tout prix.
Puis quelques extraits

Tous ces gens pour nous servir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu’on aime voir et revoir, les classiques d’art et d’essai les films en noir et blanc, en VO, les comédiens américains qu’on connaît par cœur, Gary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémodable et tout public.
On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l’église. On a pour eux notre pièce toute prête dans la poche à la sortie de la messe. Ils sont là pour qu’on puisse exercer la charité, l’âme lavée.
C’est notre passé glorieux, notre certificat d’authenticité, la légitimité d’un héritage qu’on n’a pas à questionner, les ors et les honneurs, mais de la République et du mérite, notre grandeur bourgeoise et domestique.
Et, encore,
Il faut que les garçons se décalottent, que les filles fassent passer le gant de toilette entre les lèvres de leur vulve. On nous dit c’est important. On nous prend le gant des mains, on nous frotte scrupuleusement, pour être sûr qu’on n’a pas oublié tous ces endroits cachés où les microbes ne demandent qu’à s’installer.
On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l’intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, écoute aux portes, on est la voyeuse, l’indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n’a rien vu, rien entendu.
On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mission, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui abandonnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n’a aucune pitié pour les ratés, pour les tarés.
L’immeuble nous contient tous dans son grand corps carré, on y tient chacun sa place, dont on évalue la valeur par celle des appartements : balcon, rez-chaussée, fenêtre sur cour, donnant derrière ou devant, avec la vue.
On n’est pas gênée par la poussière, ce n’est pas de la crasse, c’est juste un peu du mystère du temps qui s’accumule silencieusement.
Et, encore, encore
On ne se demande pas pourquoi on aurait à tenir, contre quoi, nous qui vivons dans notre bel appartement, dans notre bel immeuble, dans notre beau quartier, notre belle capitale, notre France des lumières. On ne voit pas où est l’ombre, où est le noir, et pourtant, on doit faire des efforts pour ne pas se laisser aller à désespérer de tout. On se sent capable de tout casser. Le monde est plein de bruit et de fureurs, nous aussi. On voudrait s’engager, on cherche un combat qui nous galvaniserait. On est révoltée, On n’arrive pas à savoir pourquoi, puisqu’on est sûr de cette enfance heureuse.
On fait attention à ne pas se trahir, on se méfie de cette espèce de détective, on ne veut pas qu’ils viennent fouiller dans notre tête, dans notre histoire. On ne lui donne aucun indice. Il n’y voit que du feu.
C’est notre passé glorieux, notre certificat d’authenticité, la légitimité d’un héritage qu’on n’a pas à questionner, les ors et les honneurs, mais de la République et du mérite, notre grandeur bourgeoise et domestique.
On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l’église. On a pour eux notre pièce toute prête dans la poche à la sortie de la messe. Ils sont là pour qu’on puisse exercer la charité, l’âme lavée.
Ici en bref




Du côté des critiques : Télérama
Informations pratiques

Nous aussi d’Anne Godard
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Prix des Libraires de Nancy de 2026
Prix Le Point 2026
Première sélection prix Goncourt – Goncourt des lycéens – Prix Médicis – Prix Femina – Prix Décembre –
Finaliste Prix littéraire Les Inrockuptibles,
Sélection Grand prix des lectrices ELLE, prix Blú Jean-Marc Robert, prix Rive Gauche à Paris, et le prix littéraire Maison Rouge.
Éditeur : Actes Sud – Instagram : @actessud – Facebook
Parution : 19 septembre 2026 – EAN : 9782330225575 – Lecture en septembre 2026

Dans le même domaine sociologique les livres de Pincon-Charlot qui étudient cette grande bourgeoisie des beaux quartiers. J’ai eu la chance de la rencontrer