
Tout est dit dans le titre de ce premier roman d’Anna Haillot, photographe et poétesse. C’est un cri d’alerte contre le travail qui fait mal et la nature qu’on ne respecte pas. La jeune génération s’oppose aux valeurs institutionnelles traditionnelles, et ce premier roman constitue un avertissement d’une beauté saisissante.
« Nous sommes tous des bêtes »
La narratrice, Sacha, vit dans une sorte d’arrière-pays entre terre et mer avec, d’un côté, une immense forêt et de l’autre une zone industrielle. Avec son frère, sa mère Elsa refuse de voir mourir les chiens. Alors, elle les recueille et les soigne. Ainsi, la famille et les animaux forment une espèce de meute où hommes et bêtes vivent ensemble.
Pour s’assurer des revenus, Sacha se fait embaucher dans une usine qui prépare des peaux pour l’industrie du luxe. Elle assure le remplacement à divers postes de production. Les cadences sont infernales de 7 h à 17 h.
La direction leur interdit de parler. Mais, elle offre à chaque employé un carnet en cuir où le salarié doit y noter ses objectifs de production.
Rapidement, Sacha se fait des amis, tout d’abord sa tutrice qui lui a montré les différentes façons de travailler puis un salarié, comme elle, qui tourne sur les différents postes. Dans son monde à elle, tout est lié : le cosmos avec l’humus, comme l’infiniment grand à l’infiniment petit.
Critique acerbe du monde du travail
Sacha découvre le travail d’usine et même si elle change de poste au fil des jours, ses gestes sont répétitifs, le rythme intensif et l’interdiction de parler, complètement abusive. Pourtant, pour Sacha, ces cuirs sont vivants puisqu’ils protégeaient l’animal qui les portait.
La répétition des mêmes gestes huit heures par jour blesse l’esprit et le corps. Anna Haillot décrit parfaitement le travail qui use, qui monopolise et empêche de penser. En intercalant vers libres et prose, elle décrit Sacha et son travail à l’usine comme une bête à ton tour de nos modernités libérales. Pamphlet contre l’économie capitaliste qui détruit les hommes et les femmes pour le profit de quelques-uns, le roman utilise des phrases chocs qui m’ont profondément émue.
Hommage aux mots
Son échappatoire reste les mots: « Je veux les mots. Les mots pour dire, les mots pour voir. Les mots pour aimer, lutter, baver. Les mots souterrains et les mots secrets. Les mots denses et ronds comme des boules de feu. Les mots. Muttire. Mu. Grogner comme un bovin.«
Le carnet donné par la direction comme outil d’exploitation, Sacha le détourne pour y noter ses pensées, pour ne pas en perdre le fil, son hommage à la nature et sa rage. Elle peut ainsi combattre l’emprise de ce type de travail sur sa santé mentale et physique. Évidemment, on pense au regretté Joseph Ponthus et son À la ligne qui nous a montré l’horreur du travail dans l’alimentation industrielle. Une même inventivité au niveau des mots les relie mais également, du thème qu’ils dénoncent.
Une nature à protéger coûte que coûte
Dans la forêt, à côté d’où vit Sacha, les incendies dégradent la faune et la flore. Les chasseurs déciment aussi ce bien précieux. La famille de Sacha s’attache à la protéger contre tous les dangers. Ce sujet est pour nous d’actualité avec cet été de tous les records météorologiques.
Anna Haillot avec Une bête à ton tour livre un magnifique roman où l’ode à la nature se mêle à la souffrance au travail. Il tente de nous rappeler combien est précieux le bien dont nous disposons et combien il nous oblige.
Pourquoi il faut le lire
Parce qu’Anna Haillot signe un premier roman puissant, à la fois poétique et engagé, qui interroge notre rapport au travail, aux animaux et à la nature. À travers Sacha, elle montre comment les gestes répétitifs et les cadences peuvent broyer les corps et les esprits, tout en faisant des mots une arme de résistance. Une écriture singulière pour un cri d’alerte profondément actuel.
Puis quelques extraits

Mais plus j’apprends le métier, plus on m’ordonne d’éteindre le son de ma voix.
D’après la responsable et la directrice, parler pourrait briser la chaîne de production, nous déconcentrer, faire perdre à l’usine des nanosecondes de rendement. Alors je m’exécute. Je ne parle plus, je me tais,
ma lan gue
est coupée
et face à moi
brutale
la fatalité
bienvenue
ici on explose
Son corps
pour 9,40 €
de l’heure
Lorsque je ne suis pas occupée à travailler, je m’occupe à rêver. Je m’étale sur une surface plane et je ne bouge plus. Puis je rentre dans ma tête, et j’attends de voir où les pensées me mènent.
Dix ans, vingt ans, quarante ans, tous les jours ici, payés avec des miettes de leur corps, à produire des objets vendus, entre sept et trente fois leur salaire.
Et, encore
Chaque centimètre de la terre a droit à sa part de lumière et d’obscurité. Chaque bête a droit à sa part de vie, si dure, si intense soit-elle.
grâce au cosmos
je peux tout avaler
grâce à l’écriture
je peux tout mélanger
Ici en bref




Du côté des blogs : Ma collection de livres
Pour aller ailleurs :


À la ligne. Feuillets d’usine – Aliène
Informations pratiques

Une bête à ton tour d’Anna Haillot
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Éditeur: Les Avrils X : @LesAvrils Instagram : @lesavrils Facebook
Parution : 20 août 2026 – EAN : 9782383110538 – Lecture en septembre 2026
