
Avec cette journée dans une onglerie, Souvankham Thammavongsa s’immerge dans un univers ultraféminin, dont la représentation renvoie à l’ultra douceur, à l’attention et l’empathie avec La couleur qui vous plaira. « Il y a rouge pomme, rouge pâle, rouge rouge à lèvres, rouge timide, rouge feu, rouge sang, rouge feux de frein de voiture, rouge maillot de bain, rouge Nouvel An, rouge fraise, rouge mouillé, rouge bonbon, rose rouge, rouge fleur – bon, la rose est une fleur. Mais, c’est pas elle n’est pas rouge fleur, elle a sa propre nuance de rouge, rose rouge« .
Toutes ces nuances pour satisfaire une clientèle « qui vient pour s’occuper de soi » alors que ce sont les Suzan qui s’en occupent. Parce que en plus de leur faire les ongles, il faut les écouter, ne pas les contredire et même les encourager à raconter leur intimité, leur famille et leurs amours.
Alors pour mieux supporter le travail, les Suzan (elles s’appellent ainsi, indifféremment) se parlent dans leur langue. Est-ce le Laotien, comme l’autrice, ou le Vietnamien, ou le Chinois ? Qu’importe, ici, elles ont toutes abandonnées leurs prénoms qui rappellent trop le monde d’avant ! Celui qu’elles ont choisi d’oublier, celui d’avant l’exil, d’avant de devenir invisibles, corvéables mais toujours souriantes et disponibles. En accueillant une nouvelle, le lecteur apprend les règles de ce monde d’apparence où chacune rêve de s’en sortir.
Patronne exigeante et opiniâtre
Comme une vitrine sur notre monde contemporain, Souvankham Thammavongsa raconte aussi le passé immédiat de la patronne, qui fut une tentative, aussi, de s’en sortir. Elle n’a pas réussi malgré toute son obstination, lui laissant une séquelle qu’elle ne peut oublier, ainsi que toutes les recommandations de son coach. Plus qu’un entraîneur de sport, celui-ci est devenu son tuteur de vie pour affronter et dépasser les difficultés qu’elle rencontre. Habituée à ce que personne ne la regarde et ne lui parle de sa particularité, elle la convertit en avantages.
Job précaire, la manucurie est à la beauté, la petite sœur du pauvre. On travaille pour dépanner une heure et plus, peut-être, disponible à tous moments, répondant aux mêmes exigences que celles à temps plein. Parmi les clientes, quelques clients peuvent réclamer, en riant un supplément, renforçant, si ces femmes l’avaient oubliées, qu’elles restent des « obligées« , toujours à la merci de la prédation des hommes.
Un univers pas si rose !
Les portraits minutes de ces clientes défilent : il y a la mère en plein postpartum, la future épouse venue avec sa bande, pour enterrer sa vie de jeune fille, croire qu’elles lui ressemblent, la femme à la beauté des catalogues devenue tellement ordinaire qu’on ne la remarque plus, etc. Mais, surtout, elles ne sont « personnes« , et deviennent le réceptacle de toutes leurs intimités, sans aucune réserve. « Et c’est fou tout ce qu’on peut raconter quand on se croit en face d’une inconnue qu’on ne reverra plus. »
Le sujet de La couleur qui vous plaira semble anodin. Pourtant, il permet à Souvankham Thammavongsa d’aborder toutes les précarités des personnes immigrées : l’isolement, l’effacement de soi, la nécessité de se rendre invisible pour travailler, mais également les humiliations ordinaires que l’on finit par ne plus voir. Derrière les couleurs de vernis, l’autrice dessine ainsi un monde où chacune cherche à préserver un peu de sa dignité et à trouver, malgré tout, une place dans celui qu’elle a rejoint.
Pourquoi il faut le lire
Il faut lire La couleur qui vous plaira pour la finesse avec laquelle Souvankham Thammavongsa transforme une journée dans une onglerie en formidable observatoire de notre société. Derrière les couleurs de vernis et les confidences des clientes apparaissent l’exil, la précarité, la solitude, les rapports de domination et cette nécessité de s’effacer pour pouvoir travailler. Un texte subtil, souvent drôle, mais profondément humain, qui donne enfin un visage à celles que l’on ne regarde pas.
Remerciements
Aux éditions La Croisée et #NetGalleyFrance
Puis quelques extraits

Les histoires d’amour sont des questions qui prennent forme puis se replient sur toi avant de voler en éclats et d’envoyer fuser des pourquoi et des comment dans toutes les directions.
Qui je suis, moi, pour donner mon avis sur son mari et cette nounou ? Je ne connais aucun des deux.
Je connais les gens, par contre.
« Tu es plus forte que tu en as l’air. T’as aucune raison d’avoir peur. »
Je regardais un serrure, la porte, le trottoir, le parc en face.
Ici en bref




Informations pratiques

La couleur qui vous plaira de Souvankham Thammavongsa
Traduction : Nathalie Bru
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
2025 Giller Prize – Canada
Éditeur : La Croisée – X : @EdLacroisee – Instagram :@editions_la_croisee – BluSky : @edlacroisee.bsky.social Facebook –
Parution : 20 août 2026 – EAN : 9782413095842 – Lecture en juillet 2026

Je l’ai repéré à cause de sa jolie couverture, mais le sujet ne me tente pas.
Ah, il ne faut pas si fier ! Critique sociale assurée !
Je ne connais pas non plus cet univers, mais ce roman semble une pépite à découvrir. Tu explores des univers très variés. Bonne semaine
Toujours, j’aime aller où me porte mes envies 😉 Excellente semaine !
Un monde que je ne connais pas vraiment n’étant jamais entrée dans une onglerie de ma vie mais le terrain semble permettre de mettre en exergue le propos de l’autrice et notamment ce que vivent certaines personnes immigrées.
Hier, je suis passée devant ce type d’onglerie et je n’ai pu m’empêcher de penser au roman, à cette invisibilité : une femme était assise dans un fauteuil, c’était pour ses pieds, complètement absorbée par son téléphone, et le petit corps de la travailleuse qui s’activait, masquée. La force de la littérature …nous faire regarder le monde dans lequel nous vivons d’une autre façon.
Cela doit permettre d’aborder de nombreux thèmes en effet !
Oui, cette journée est un must de sujets très éloignés de l’apparence de la couleur à trouver !
[…] La couleur qui vous plaira de Souvankham Thammavongsa : derrière les vernis, les invisibles […]