
Et si, dans les périodes les plus sombres de l’Histoire, il n’existait pas toujours de choix parfaitement noirs ou blancs ? En abordant le marché noir, Bérénice Pichat s’attaque à un sujet qui reste clivant. Pourtant par ce second roman, elle le désamorce en élargissant les représentations du lecteur et l’aide à construire une réflexion historique plus diverse. À l’aide de deux personnalités bien typées, Servane et Paul, la romancière décrit l’univers de l’Occupation allemande à Paris, confrontant celui qui essaye de survivre et celui qui accepte de collaborer avec l’ennemi.
Servane est une toute jeune fille, crédule et assez solitaire, dont on ne connaît pas l’âge. Élevée par son beau-père depuis le décès de sa mère, elle doit seule apprendre la vie. Et, avec la guerre, la faim est tenace. Elle ne cesse d’occuper son esprit.
Alors, lorsqu’on lui offre la possibilité de manger à sa faim, elle ne peut refuser. Et, si elle peut, par ailleurs, servir la France, elle en serait fière. Alors, Servane s’engage à transporter des petits colis sous le nom de Fleur de mai.
Paul est un « mercanti » ou un profiteur de guerre. Il ne désire plus être une victime. Seulement, comme dans la vraie vie, tout est gris plutôt que noir ou blanc. On découvre ses réelles raisons au fur et à mesure. Sous couverture, il sert à l’intelligentsia et aux gradés nazis ce qu’il leur faut pour vivre le Paris de la fête, qu’ils attendent.
Période trouble
On oublie souvent les restrictions imposées par le gouvernement de Vichy, affamant les Français pour nourrir l’ennemi et ses gouvernants. Une immense injustice, car beaucoup ne pouvaient compter sur la famille de province pour leur envoyer ou leur préparer des colis d’approvisionnement. Dans cette fiction, Servane incarne parfaitement ce déséquilibre. La nécessité de manger l’a fait s’engager dans une résistance silencieuse mais néanmoins agissante. Ainsi, Bérénice Pichat reconstitue avec émotion cette période sombre et son travail de documentation est sérieux et précis. »Ainsi le marché noir peut être vécu comme un délit utile, collectif. Trafiquer, c’est résister toutes ensemble. Survivre prend soudain du sens. Animée d’une joie nouvelle, elle lisse longuement la petite feuille grisâtre avant de la glisser entre les pages de son journal.«
De plus, même si les deux personnages sont aux antipodes, l’intrigue permet d’établir un dialogue, une conversation où chacun apprend de l’autre et même davantage. Ses personnages ont une ampleur psychologique intéressante et surtout évoluent au fil du roman. De naïve et candide, Servane devient une jeune femme engagée soucieuse de sa féminité et de son indépendance. Par ailleurs, on adorerait détester le personnage de Paul qui est un collaborateur reconnu. Pourtant, l’évolution du roman l’en empêche.
Au-delà de la période particulière qui exacerbe les actions de chacun, il y a la position que chacun s’octroie. Bérénice Pichat soutient l’idée que ce ne sont pas seulement des engagements idéologiques bien définis qui orientent les actions d’un individu. Mais, qu’il s’agit d’opportunités, de rencontres et d’envies. La romancière s’implante dans les zones grises de l’Histoire et oblige à rejeter les extrêmes en forçant son lecteur à s’ouvrir à l’ambivalence humaine et à interroger les notions de morale.
Maîtrise du suspense
La maîtrise du suspense est un élément essentiel de ce second roman. Le lecteur découvre, au fil de la lecture, les liens qui font du final un vrai étonnement. Avec l’alternance des récits, ce point est un élément indéniable qui apporte une complexité à l’évolution du roman. Et, comme pour La Petite Bonne, son précédent, l’ajout de moments poétiques apporte un souffle apprécié.
La construction de celui-ci, le sujet, l’époque, la personnalité des personnages, tout semble surpasser les plaisirs de la découverte de son premier, La Petite Bonne. Bérénice Pichat démontre son talent littéraire rare avec Le marché noir et se place, encore largement en tête des coups de cœur de cette rentrée littéraire.
Pourquoi le lire
Parce que Bérénice Pichat refuse les évidences et les jugements trop rapides. En faisant du marché noir le point de rencontre de deux destins que tout oppose, elle explore les zones grises de l’Occupation et montre combien la nécessité, les circonstances et les rencontres peuvent infléchir les choix individuels.
Avec Servane et Paul, le lecteur découvre des personnages qui se transforment au fil du récit et dont les motivations se révèlent progressivement. Une construction romanesque habile, un suspense maîtrisé et une documentation précise donnent à Le marché noir une vraie profondeur historique et psychologique.
Un roman qui questionne la morale, la survie et l’engagement, tout en rappelant que l’Histoire est rarement aussi simple que les catégories dans lesquelles nous cherchons à l’enfermer.
Remerciements
Aux éditions Les Avrils et à NetGalley France
Puis quelques extraits

Dans l’immeuble, il s’est murmuré que Fédor avait été déplacé vers un pays où seraient rassemblés les- gens-comme-lui. Des Juifs – ce mot-là, on ne le prononçait qu’à voix basse. Jésus lui-même n’était-il pas juif ? Est-ce que les Juifs viennent tous d’ailleurs ? Sans répondre à ses questions, on s’était contenté de grommeler que cela ne la regardait pas.
Les valises gisent au sol, entrailles offertes, même s’il n’y a plus personne autour pour contempler saucissons, sacs de farine et haricots secs, autant de merveilles qui risquent de coûter cher à ces malheureux.
Eux ont la chance d’avoir de la famille à la campagne, et ainsi, le moyen de nourrir un peu correctement les leurs, de les vêtir, de mettre de l’essence dans leur automobile s’ils ont pu la conserver. Si Servane parvient à retrouver le destinataire du sac en tapisserie, c’est directement à ceux-là qu’iront les quelques francs qu’elle obtiendra en échange.
Et, encore,
Servane applaudit : chaque création est devenue une manière de montrer à l’ennemi comment la population, même humiliée, ne lâche rien.
Les enfants, j’ai toujours pensé que c’est exactement comme les poussins, vous voyez ? Jaunes et piaulants, on les tient dans la main et ils vous picorent la paume, c’est délicieux et doux. Un beau matin. Ils deviennent poulets et ils perdent toute grâce. Leurs plumes poussent n’importe comment sur le duvet qui n’est pas encore tombé, ils se dandinent et traînent des ailes. C’est gauche, c’est mal dans sa peau. Et puis d’un coup, fini, ils sont adultes. Ils marchent fièrement, crête dressée et ergots en place.
Peu à peu, il s’est fait un nom dans cette frange de la société bourgeoise qui pince les lèvres pour parler des trafics, mais qui ne se résout pas à consommer de l’orge grillé ni à se dessiner des bas.
Et, encore, encore
Pour eux, la France est un gigantesque musée-jardin. Sa capitale, un parc d’attractions. « Le Gai Paris » et ses myriades de cabarets vantés dans le Guide aryen regorgent d’uniformes – le bruit court que c’est dans le seul but d’en profiter que les Allemands ont épargné la ville et imposé l’Occupation. Puisque Paris doit rester une fête – Hitler y tient, paraît-il -, sur dérogation de la Kommandantur du Gross-Paris, le couvre-feu a été décalé pour certains restaurants.
La peur quand ils la décèlent, transforme les hommes en rapaces, en bêtes féroces.
Ici en bref




Du côté des critiques : Le Havre Paris Normandie
Son précédent ici
La petite bonne : un roman poignant de Bérénice Pichat
Questions pratiques

Un marché noir de Bérénice Pichat
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Éditeur: Les Avrils X : @LesAvrils Instagram : @lesavrils Facebook
Parution : 20 août 2026 – EAN : 9782383110415 – Lecture en juillet 2026


J’ai lu « La petite bonne » qui a eu un beau succès. On verra si le succès de l’auteure se confirme avec celui-ci.
Ah, je pense que oui. Le sujet est trouble et pourtant, elle arrive à bouleverser nos certitudes, non pas en valorisant la Collaboration, comme certaines des œuvres sorties ces temps-ci, non juste avec des ressorts psychologiques. À découvrir je pense !
Je le note, le sujet et l’époque m’intéressent. Dans la vie les choses sont rarement noire ou blanches. Bonne journée
Oui, il devrait te plaire ! Bonne journée !
Il faudrait vraiment que je lise déjà La petite bonne ❤️
Comme tu veux, mais pas obligé. Il faut faire comme on le sent, surtout en matière de lecture !
Je note car « la petite bonne » m’a vraiment marqué et ce sujet du marché noir doit être traité par l’auteure de façon humaine et passionnante. Merci de la découverte
Oui, je pense qu’il fera parler de lui. Merci de ta confiance !
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