
Est-ce que la littérature d’un pays, d’une communauté, d’une région peut s’effacer comme on tue ceux qui l’écrivent ? Ariane Chemin raconte, dans La guerre, ce sont des noms propres, que rien ne pourra détruire la littérature ukrainienne du XXᵉ siècle, ni même sa culture, sauvée de l’oubli et de la destruction, que pourtant les autorités russes se sont employées à étouffer.
Deux romanciers éteints par la guerre
Ariane Chemin rencontre Victoria Amelina à l’enterrement de Volodymyr Vakulenko, sous la neige. Elle prononçait son éloge funèbre, grande femme blonde habillée de noir. Et, tout au long de la cérémonie, un garçon de onze ans hurle, comme un loup à la mort. Victoria Amelina, romancière, s’est fait connaître en organisant, en 2021, le premier festival de New York, ex-Novhorodske, nouvelle ville en russe. Ces réjouissances ont célébré la culture et plus particulièrement la littérature ukrainienne.
Volodymyr Vakulenko, poète punk, est originaire du village de Kapytolivka, en plein Donbass, où il vivait avec son fils, Vitalis, atteint d’un trouble du spectre autistique. Il aurait voulu participer à son festival. Victoria l’engage à s’y inscrire l’année suivante. Seulement, en février 2022, la Russie déclare la guerre à l’Ukraine. Et, les chars envahissent son village. En résistant, même passivement, il se fait arrêter. La suite, hélas, est prévisible.
Dès le début de la guerre, Victoria Amelina ne peut plus écrire de la fiction. Elle s’attache, alors, à documenter les crimes de guerre. En ayant connaissance de l’arrestation de Volodymyr Vakulenko, elle enquête et découvre, grâce à son père, son journal qu’il avait caché dans le jardin, au pied d’un cerisier. Elle n’aura de cesse de faire publier ce journal de résistance qui deviendra son grand texte posthume, célèbre au point qu’une rue porte désormais son nom. Victoria Amelina mourra, elle, sous une bombe dans une pizzeria à Kyiv. C’est toute une génération de poètes, romanciers qui est ainsi fauchée.
La résistance au quotidien
Ariane Chemin montre la résistance sans arme et sans véritables combats, des gens ordinaires. Volodymyr et Victoria, bien sûr, et bien d’autres anonymes. Comme Tatiana Pylypchuk, directrice du musée de la littérature de Kharkiv qui rassemble un nombre incalculable de livres d’auteurs ukrainiens, torturés ou fusillés, que des bénévoles ont recopié pour pouvoir les diffuser malgré tout. Ou la bibliothécaire de Kapytolivka, Yulia, amie de Volodymyr qui reste à son poste même si son mari est soldat de l’armée ukrainienne et surtout malgré l’invasion des troupes russes. C’est la femme de Volodymyr qui était soignée pour une maladie rare dégénérative avant la guerre. Et, depuis, elle est devenue invalide, faute de soins.
Le récit d’Ariane Chemin s’attache à ces vies minuscules qui depuis plus de quatre ans, résistent dans l’ombre. La journaliste, par respect pour l’engagement de Volodymyr et Victoria, souhaite faire connaître les écrivains qui composent la culture de l’Ukraine. Beaucoup de romanciers ukrainiens se sont réfugiés dans la poésie, faute de pouvoir inventer de la fiction. Ariane Chemin insiste sur ce point et parle de poésie de l’immédiateté, pour conjurer l’avenir.
La force de la culture
Cet essai montre combien la culture est la plus fragile, mais malgré tout, la plus résistante. Sous le joug russe, elle a réussi à perdurer. Car ce que la guerre cherche parfois à effacer est précisément ce qui mérite le plus d’être transmis. Ariane Chemin y contribue sûrement.
Supprimer une pièce de théâtre, enlever des livres d’une bibliothèque ou déclarer dégénéré des tableaux relèvent de la même utopie : vouloir contraindre à parler d’une seule voix ! Mais, peut-on réellement empêcher un peuple de penser, d’écrire et de transmettre sa mémoire ? « La guerre ? » a écrit un jour le soldat “Dali », alias Maksym Kryvtsov, auteur d’un premier recueil de poésie avant d’être tué au combat à 33 ans, le 7 janvier 2024, dans la région de Kharkiv, « la guerre, ce sont les noms propres. »
En quelques mots
Ariane Chemin retrace le destin tragique de deux écrivains ukrainiens, Victoria Amelina et Volodymyr Vakulenko, emportés par la guerre. À travers eux et de nombreux anonymes, elle montre comment la littérature, la poésie et la mémoire deviennent des formes de résistance face à la violence et à l’effacement culturel. Un essai poignant sur la survie d’une culture menacée.
Puis quelques extraits

Puisses-tu rêver
D’un éléphant coloré,
D’un renard arc-en-ciel
Et de mers salées.
De nuages sucrés,
De rivages de crème,
De nuits chocolatées…
Dors, Vitalik,
Dors, mon enfant capricieux !
Volodymyr Vakulenko
En plein XXI° siècle, le destin peut basculer dans le chaos en une journée, et j’ai pensé à ces mots écrits par David Rousset, résistant français déporté, dans L’Univers concentrationnaire: « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. »
Ils inhument ainsi jusqu’à dix-sept personnes par jour, ceux de la morgue, ceux qu’ils déterrent des jardins ou des cours, ou encore ceux que l’hôpital a autopsiés, comme les trois gars de Kapytolivka que les Russes n’ont pas réussi à faire disparaître en les brûlant dans la forêt.
Dans le monde slave, chacun a droit à sa cohorte de diminutifs, un pour la famille, un pour les collègues, un pour les amis, autant de cercles de proximité qui permettent des embardées phonétiques.
Et, encore,
Dans ce lieu étrange, seules les femmes témoignent.
L’une me parle d’un enfant disparu,
Deux, de ceux torturés dans une cave,
Trois disent qu’elles n’ont pas entendu parler de viols et détournent le regard,
Quatre évoquent les cris sortis du poste de commandement,
Cinq parlent de ceux abattus dans les cours,
Six laissent échapper des bribes de phrases
Sept continuent à compter tout haut les réserves de nourriture,
Huit affirment que je mens, qu’il n’y a pas de justice,
Neuf mêlent leurs voix en se rendant au cimetière.
Victoria Amelina
(…) après la Première Guerre mondiale, lorsqu’elle devient partie de la nouvelle Pologne indépendante ; puis Lvov, lors de l’occupation par les Soviétiques, au début de la Seconde Guerre mondiale ; puis Lemberg à nouveau, lorsque les Allemands envahissent la ville en juillet 1941. Après la victoire de l’Armée rouge sur les nazis, durant l’été 1944, la ville prend le nom russe de Lvov, et ce n’est qu’avec l’indépendance que Lviv I’ukrainienne reçoit son nouveau nom de baptême.
C’était le fruit de longues années de russification forcée : à l’école, à l’université, la culture de Moscou et de Saint-Pétersbourg écrasait tout. La langue et la littérature ukrainiennes? Même les mieux intentionnés s’étaient mis en tête que la première n’était qu’un patois et la seconde un folklore, puisqu’elle était absente des bibliothèques et des librairies. Au mieux, c’était le petit théâtre des marionnettes pour lequel le père de Nicolas Gogol écrivait des saynètes.
La poésie, par temps de détresse, est en revanche si simple. Elle est l’art de l’urgence.
Ici en bref




Questions pratiques

La guerre, ce sont les noms propres – Ariane Chemin
Éditeur : Éditions du sous-sol – X : @ed_sous_sol – Instagram : @ed_sous_sol –Facebook
Parution : 13 mai 2026 – EAN : 9782386630262 – Lecture en juin 2026

C’est tellement important de conserver la culture et la littérature de ce pays, qui finira peut-être par vaincre Moscou. Bon week end