Gisèle Pelicot avec Judith Perrignon – Et la joie de vivre

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Tout d’abord, remercions Gisèle Pelicot de nous confier sa vie, ses traumatismes, ses égarements et ses engagements pour comprendre la femme qu’elle est et appréhender comment elle a vécu cette épreuve !

Grâce à son courage, cinquante et un hommes, dont son mari, ont appris que violer est un crime. Ils ne le savaient pas, manifestement ! Et avec le retentissement de ce procès, c’est la société entière, et le monde entier, qui l’a reconnu aussi. Il y a un avant et un après, procès de Mazan.

Ainsi, Et la joie de vivre fait partie de la littérature du témoignage, la littérature du réel, qui fait le lien entre un passé pour expliquer un présent. Et c’est uniquement parce que, lors du procès, Gisèle Pelicot a refusé le huis clos. Par conséquent, les viols effectués sous camisole chimique ont été connus de tous. En choisissant cette voie, elle affirme que la honte doit changer de camp. Et la honte a déjà un peu changé de camp !

L’intelligence littéraire de Judith Perrignon

Je savais qu’avec l’aide de Judith Perrignon, le récit de la vie de Gisèle Pelicot serait intéressant, non pas d’un point de vue de voyeurisme malsain, mais pour permettre la compréhension du retentissement de ce triste fait divers et pour mesurer sa portée sociologique. 

Le « je » que Judith Perrignon adopte permet d’être très proche de la femme qui se raconte. Le lecteur apprend, avec surprise, le lien établi entre le décès de sa mère et ce corps sous soumission chimique, exhibé sur les vidéos. C’est de là que vient le courage de cette femme.

Au-delà du traumatisme que Gisèle Pelicot a vécu, c’est la personnalité de la femme de sa génération que Judith Perrignon décrit. La faille provoquée par l’expérience de deuil d’un parent la mène tout entière à croire en un couple rédempteur. Seulement, l’importance de fonder une famille, d’élever correctement ses enfants et de s’occuper de son mari répond à un modèle heureusement disparu. Les femmes de ma génération l’ont parfaitement connu, puisque ce fut le leur.

Un modèle disparu

Le mariage, ou la vie en couple, permettait de répondre au modèle patriarcal tout en inventant, au fil des années, une liberté personnelle à sauvegarder. Attachées à être des femmes et des mères accomplies, ces femmes y ont ajoutées celle de la travailleuse dévouée et reconnue. 
Du modèle de la femme dévouée, corps et âme au ménage, repassage et éducation des enfants s’est ajouté l’accomplissement professionnel et l’émancipation financière. Deux éléments qui ont permis aux femmes de s’affranchir du cadre patriarcal, de ne plus vivre par les yeux de leur mari, mais de commencer à respirer seules. 

Gisèle Pelicot insiste : elle n’était pas sensibilisée au combat féministe. Simone de Beauvoir, la pilule et l’avortement n’étaient pas son combat. Pourtant, elle l’a incarné, chaque jour, en restant la référence pour son mari, à qui elle continuer à préparer ses vêtements le soir pour le matin, pour ses trois enfants, de même que dans son travail.

Une emprise qui dit peu son nom

On comprend aussi pourquoi Gisèle Pelicot s’est raccrochée à ses cinquante ans de vie commune, ne pouvant les effacer, comme ses enfants ont dû effacer l’image d’un père attentif et bon. Pour elle, le gouffre s’ouvre lors de l’annonce dans un bureau de police. Seulement, au fil des pages, et avec ce que nous savons de son histoire maintenant, nous comprenons qu’elle s’est accrochée à une image qui avait longtemps cessé d’exister !

Les problèmes d’argent, leurs relations intimes, l’isolement que lui imposait son époux aurait dû alerter. Mais qui ? Puisque ce genre d’emprise fait suffisamment le vide autour de sa proie. Car, n’en doutons pas …

Gisèle Pelicot est une proie. D’abord, pour cet homme qui dit l’aimer mais, sans cesse, semble lui faire payer sa force, ses réussites et sa résistance à ne pas se plier à ses désirs. Et, il paraît difficile de croire que sa perversion ne se soit éveillée que dix ans plus tôt.

La détresse de sa fille est particulièrement bouleversante. Il est impossible à sa mère d’imaginer l’acte dont sa fille imagine, dans sa chair, être victime. Et, il est impossible à sa fille de ne pas avoir le sentiment que sa mère la croit. Un dilemme familial qui ne parait pas avoir de résolution heureuse, pour l’instant ! Car Dominique Pellicot reste, encore, le maître du jeu durant tout son procès.

Des perversions assumées

La construction des viols pour les autres hommes révèlent un machiavélisme phénoménal. De même, le procédé de filmer les femmes dans les supermarchés. Et, certaines phrases, rapportant des situations vécues, sont insupportables. Tous ces détails, et d’autres révélés dans ce livre, interrogent et bouleversent le lecteur qui ne peut pas imaginer la violence des vidéos et leurs projections sur le public et bien sûr, Gisèle Pelicot et son entourage.

Il y a la perversion d’un homme qui a vie et mort sur sa femme. Mais, il y a aussi cinquante hommes qui payent pour violer « une morte », une femme sédatée qui dort, flasque dans son lit, et que deux hommes forcent à des actes sexuels.

Un électrochoc sociétal

Des hommes ont demandé à leurs avocats de plaider, sans honte, le consentement. Un accusé a même fait appel et fut évidemment condamné de nouveau.

La société a mesuré, et la lecture le renforce encore, l’impunité qui règne pour les hommes.
Cette perversion étrangle de colère. Leur duplicité et leur flegme coupent le souffle. Ces hommes sont des bourreaux et n’ont aucune conscience de l’être. Il s’agit de la traite d’un être humain dans son cercle privé !

Icône, non, une victime parmi d’autres

Seulement, ne nous y trompons pas, Gisèle Pelicot est splendide, instruite et sait parler en public. Elle est la « bonne victime » qu’on aimerait transformer en icône.  Combien encore de Gisèle,  moins ravissantes, moins confiantes et encore honteuses vont encore se faire écharper par des hommes toujours plus assurés de leur pouvoir. De le savoir, cela devient insoutenable !

Certaines des dernières pages, essentiellement sur le ressenti de Gisèle Pelicot pendant le procès, sont extrêmement difficiles à lire. Les arguments utilisés par la défense de cinquante violeurs sont abjects. Et, c’est bien parce que le huis clos fut levé que nous pouvons nous rendre compte des procédés encore employés pour, encore, accuser une femme, victime de viols ! Un livre indispensable et nécessaire.

En quelques mots

Avec Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot livre un témoignage bouleversant sur l’emprise, le viol et le procès de Mazan. Aidée par Judith Perrignon, elle transforme l’horreur en électrochoc sociétal. Refusant le huis clos, elle déplace la honte et incarne, malgré elle, une lutte féministe devenue universelle.

Puis quelques extraits

Nous irions toujours ensemble au bout de la souffrance, loin de nos familles meurtries. Je serais son remède, il serait le mien.

Je venais de formuler ce que tout mon être refusait d’entendre. Ce que tous mes gestes tentaient d’annuler depuis plus de deux heures, implorant la machine à laver, l’aspirateur ou le fer à repasser de me rendre ma vie. Une vague de honte est montée en moi, tandis que je lisais l’impensable sur le visage de Sylvie. Elle était sans voix.

On sait tous qu’on aura un jour des choses difficiles à annoncer à nos enfants, mais pas celle-là, celle-là sort du cadre de ce que l’on peut imaginer. Tout peut exploser, oui, mais pas comme ça.

J’ai si longtemps eu peur de dormir ensuite. Peur de cette nuit dont on ne se réveille pas. C’était comme si je me coulais dans le corps de ma mère, comme si j’y cherchais encore des réponses. Où était-elle ? Quand reviendrait-elle ?

Ces cinquante dernières années n’avaient pas été qu’un mensonge.

Monsieur Pelicot, vous ne regardez pas les vidéos? a demandé, un jour, le président.

Non, j’ai peur qu’elles me procurent encore du plaisir. II faut encore que je travaille avec les psychologues pour m’en détacher.

Et, encore,

Si j’efface tout, je suis morte, et depuis longtemps.

Si l’on m’arrachait les cinquante dernières années de ma vie, c’est que je n’avais pas existé. C’est que j’étais morte.

À tous ces abrutis d’une misogynie plurimillénaire, on devrait poser la question, que le président a formulé lentement, comme on articule bien devant un enfant. « Est-ce qu’elle faisait comme une femme fait quand elle est d’accord ? » « Non », a admis l’accusé.

J’ai si longtemps eu peur de dormir ensuite. Peur de cette nuit dont on ne se réveille pas. C’était comme si je me coulais dans le corps de ma mère, comme si j’y cherchais encore des réponses. Où était-elle ? Quand reviendrait-elle ?

Ces cinquante dernières années n’avaient pas été qu’un mensonge.

Si j’efface tout, je suis morte, et depuis longtemps.

Si l’on m’arrachait les cinquante dernières années de ma vie, c’est que je n’avais pas existé. C’est que j’étais morte.

Dans la salle, je m’habituais doucement à la promiscuité, à la proximité des violeurs, à leurs yeux qui semblaient dire : Qu’est-ce que tu crois, toi ? Je soutenais leurs regards. Ces types voulaient me démolir, je me battrais.

Mon corps au supplice.
Ce n’était pas moi.
Ça m’est arrivé, mais ce n’était pas moi.
Je me le répétais sans cesse, non pas comme au premier jour dans le bureau du sous-brigadier Perret, quand mon cerveau bloquait devant I’évidence. Mon cerveau fonctionnait désormais mais il ne se souvenait de rien de ce qu’il voyait. Il n’habitait pas ce corps. Ce n’était quune carcasse. Ma carcasse. Une poupée de chair et d’os.

Ici en bref

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Pour aller plus loin avec Judith Perrignon

Là où nous dansionsLe jour où le monde a tournéL’Autre Amérique

Questions pratiques

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#rlhiver2026

Éditeur : Flammarion – X : @Ed_Flammarion   Instagram : @flammarionlivres

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Parution : 17 février 2026 – EAN :  9782080497260– Lecture en février 2026

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28 commentaires

    • Le chemin que ma génération a parcouru sur la liberté féminine est à continuer, certes, mais ce fut une amorce incontestable ! Nous avons été les dignes filles de Simone de Beauvoir même si Gisèle Pelicot n’avait, avant la révélation des violences qu’elle a subi, que peu de rapport avec ce combat ! En tout cas, elle a su convertir son traumatisme en combat ! Belle exemple de retour à la joie de vivre !

    • Ah oui, je crois que c’est son courage qu’il lui a fallu pour accepter de visionner ces vidéos devant tout le monde ! Enfin, la honte changeait de camp !

  1. Une histoire terrible. J’ai vu une interview et je compte lire son livre. On se demande ce qui se passe dans la tête de certains hommes. Bon week end

    • Attention à ne pas en faire une icône qui oublierai toutes les autres femmes qui souffrent !

    • Une éveilleuse comme le disait Michèlle Perrot ! Quelle femme, cette historienne ! Quelle acuité et présence ! ❤️

    • Si elle n’avait pas rendu public son procès, elle serait une victime oubliée et de nouveau salie et agressée par ses cinquante violeurs ! Une force rare en effet !

    • Non, ce sont les moments où elle raconte son ressenti du procès qui sont terribles. On comprend la force qu’elle a tirée de la présence des autres femmes. Dans le reste du livre, elle se livre sans voyeurisme et sans étalage sur sa vie ! Un récit de vie incroyable !

    • La soumission chimique, cette drogue du violeur, appliquée à sa propre femme ! Il y a quelque chose d’étonnamment déstabilisant à penser que l’homme en qui vous aviez le plus confiance est capable de tant de duplicité. C’est son propre moi qui est atteint ! Judith Perrignon a su parfaitement donner sa vérité dans ce livre. Une femme tellement courageuse !

      • Elle n’était pas seule, sa famille était là et la chance d’avoir rencontré deux avocats, dont l’un était un avocat d’affaires qui n’avait pas de connaissance particulière dans ce droit. Mais, ils ont su travailler et travailler encore pour la préparer, pour se préparer. Puis, une association d’aides aux victimes était aussi présente.
        La première annonce, dans ce bureau de police a du été terrible. Elle était seule et a du prévenir après ses enfants et son entourage. Quel choc ! Inimaginable ! Terrible !

    • Elle a réussi à transformer son traumatisme en combat ! Et, ça, c’est extraordinaire aussi .

    • Une avancée pour la reconnaissance du droit des femmes. Et une histoire de vie qui a su se relever de son traumatisme en le transformant en combat ! Toutes nos félicitations ! Mais, que cette « éveilleuse », comme l’a appelée Michelle Perrot à la Grande Librairie, ne nous fasse pas oublier toutes les femmes courageuses qui nous entourent, y compris celles qui assument au quotidien une vie sans traumatisme si intense !

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