Emmanuel Carrère – Kolkhoze – #rl2025

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Kolkhoze d’Emmanuel Carrère est un pavé écrit au lendemain de l’hommage fait à sa mère lors de son décès : Hélène Zourabichvili épouse Carrère D’encausse, ça aurait pu être Carrère Dencausse, mais le d’ marque l’aristocratie déchue ! Après cette cérémonie officielle, Kolkhoze est son hommage à une femme complexe qu’il a profondément, et malgré tout, aimée. 

En reprenant l’histoire de cette famille de Russes blancs destitués, émigrés pauvres dans un Paris des années 20, c’est un peu de l’histoire du 20ème siècle que déroule l’écrivain. Il nous a habitués par sa famille à fréquenter les ors de la République, mais aussi de l’Aristocratie de l’Europe de l’Est.

Pas vraiment attirée par le carnet mondain ni par celui des académiciens (iennes), je ne m’y suis plongée, pourtant, avec avidité. Au-delà de rendre compte de la personnalité intime de la femme et de la mère, Kolkhoze est aussi une ode à ce père discret, toujours effacé. On apprend qu’il a couché dans un réduit pendant cinquante ans pour rester à ses côtés. Il a légué à son fils la généalogie complexe de la famille de sa femme, autre manière de leur dire son amour.

Car, cette femme est devenue pour sa famille une personnalité rigide, dépréciative et condescendante, surtout envers leur père, si effacé. Il faut attendre la fin du livre pour retrouver les yeux que l’enfance de son fils pose, avec amour, sur elle.

Ce récit romanesque prend une autre envergure lorsqu’il aborde la fin de la Russie communiste et l’arrivée de Poutine. De l’histoire contemporaine de La Géorgie à la guerre en l’Ukraine Kolkhoze raconte le présent et confirme nos craintes. De plus, la famille est encore au cœur de cette actualité puisque sa cousine est l’ancienne présidente de Géorgie !

Un récit romancé ?

Emmanuel Carrère prend son lecteur par la main et le conduit vers la découverte de cette autofiction romancé. Il écrit avec autant de simplicité et de romanesque qu’il sait raconter sa vie dans un micro. Son ton badin possède des références nombreuses et brillantes. Et la légèreté du propos fait passer un certain nombre de notions des plus sérieuses.

Après plus de cinq cents pages, le lecteur finit Kolkhoze l’émotion au cœur et les larmes aux yeux. L’écrivain réussit l’exploit de raconter l’universel, le couple de ses parents qui ne peut vivre l’un sans l’autre et leurs enfants qui deviennent orphelins.

L’écrivain a suffisamment parlé de lui, de sa famille dans d’autres ouvrages pour avoir ce décalage, légèrement caustique, sur son histoire et son passé. Et, c’est succulent ! De plus, la dérision à fleur de mots rend le récit complètement addictif.

Kolkhoze, l’écrivain l’explique à de nombreuses fois, correspond à cette façon de réunir ses enfants autour de la mère la nuit, lors des absences du mari. Et, Emmanuel Carrère nous permet de « Faire Kolkhoze » avec son histoire qui parle beaucoup de la nôtre et de notre actualité !

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Puis quelques extraits

C’était toujours la même question.qu’est-ce qui l’emportait? l’anticommunisme ou le patriotisme ? L’horreur du régime ou le mal du pays ?

Mais les derniers mois de mes parents, mais l’abîme de temps qui me sépare du petit garçon que j’ai été dans les années 60, éperdue de joie quand sa mère lui souriait depuis les marches en céramique bleue de la piscine de Cazères-sur-Garonne, cela a beau être infime, ce n’est pas dérisoire.

Ce que nous aurons connu sur notre petit arpent de terre et nul autre, dans notre petite bande de temps et nulle autre, dans le petit être qu’il nous a été assigné et nul autre, le monde peut couler, et de toute évidence il croule, cela reste le métier des gens comme moi d’en rendre compte. Alors puisqu’ils sont morts, et tant que je suis vivant, je le fais.

Ces gens abondamment décorés, très distingués dans leur misère, n’ont rien vu venir, rien compris à ce qu’il leur arrivait. Il n’avait pas d’autre programme que la restauration à l’identique d’une société dont à part eux personne ne voulait plus.

Et encore,

La noble simplicité de ce grand seigneur, qui supportait sa déchéance physique avec autant de stoïcisme que sa déchéance sociale, a été pour mon père une leçon est une introduction à ses dimensions verticales de la vie où on l’on prend conscience de ce qui rapproche les générations, parce que l’homme est toujours plus ou moins le même, et de ce qui les sépare parce que vivre à quelques décennies d’écart, c’est avoir vécu dans deux mondes différents, aux valeurs différentes, aux évidences différentes, presque incompréhensibles l’un pour l’autre. Ce vieil homme dont il serrait la main tremblante avait serré dans sa jeunesse celle de quelqu’un qui avait serré celle de Napoléon: mon père ne s’est jamais remis de cet éblouissement.

Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père.

La jeune femme enthousiaste sérieuse autour de qui mes sœurs et moi nous faisions Kolkhose a été remplacé. Le visage de maman, dont je pensais être pour toujours le petit Hélénou est devenu dur, à la fois effrayée et effrayant. Ses yeux myopes semblaient à la fois ne plus rien voir et tout voir. Elle ne regardait plus, elle scrutant. Une autre femme habitait son regard. Elle avait renoncé à l’amour pour que mon père ne se tue pas, mais en l’y obligeant, mon père a perdu à jamais son amour.

Pour Camus, l’épuration était inévitable mais pour ne pas tourner à la guerre civile elle devait être courte et ne concernait que les grands collaborateurs, les vrais criminels. Quid des écrivains ?

Et encore, encore

Mais ce qu’il faisait rêver, au fond, ce n’était pas les terres c’était la terre. Ce n’était pas l’argent, on s’était habitué à ne pas en avoir, c’était la langue.

Grâce à elle, à son amour pour elle qui ne le distinguait pas de son amour pour ma mère, il n’a jamais vraiment été un bourgeois. (Son père)

François Sagan, à qui on ne pense pas spontanément comme une philosophe politique, a dit un jour que la différence entre la droite et la gauche, c’est que la droite dit : « Il y a de l’injustice, et c’est inévitable », et la gauche: « il y a de l’injustice, et c’est insupportable. »

C’est une constante de la pensée, m’expliquait Montefiore, c’est peut-être même le cœur du logiciel soviétique, depuis sa naissance, de nommer les choses au rebours exact de leur réalité et de faire vivre les gens dans un univers de mensonge sans limite repère, d’inversion généralisée. Le plus devient le moins, le moins devient le plus, la misère devient l’opulence, le goulag la liberté . Ce qu’un des premiers compagnons de Lénine, Piatakoff, ramassait dans cette formule éclatante – et, selon Montefiore, absolument dépourvu d’ironie : « Un bolchevik, si le parti lui dit que le blanc est noir et que le noir est blanc,ne doit pas croire ce qu’il voit mais ce que le parti lui dit de voir. « 

Et encore, encore, et encore

Émigrer, fuir l’union soviétique, ce n’était pas seulement se résigner à ne pas y retourner et à ne pas revoir ceux qu’on laissait derrière soi, mais aussi à n’avoir plus jamais de nouvelles d’eux.

Ma mère a toujours trouvé le « Je » haïssable – et l’usage que j’en ai fait par la suite n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien arrangé. Elle en tenait pour la troisième personne objective et académique, qui était le dogme absolu des Sciences Po – la marge de choix possible se situant entre le « on » et le « nous ».

En terme contemporain : il a quitté la langue du colonisé pour celle du colonisateur. Ma mère était bien sa fille, qui a passé toute sa vie à observer la Russie, à écrire sur la Russie, à aimer la Russie, en se désintéressant totalement du petit peuple à ses yeux archaïque, folklorique et chauvin dont elle était issue pour moitié.

Elle a ouvert à mon père les portes d’un grand rêve Sainte Russie, noblesse chamarrée, premiers rôles dans la grande histoire. Mais il lui a ouvert une porte, à elle aussi. Ce n’était certainement pas rien pour cette jupe fille apatride, au non impossible, d’avoir part grâce à son futur mari à cette France ancienne, profonde, immuable, d’être si naturellement accueilli dans un bourg de mille habitants.

Et puis encore

Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père.

François Sagan, à qui on ne pense pas spontanément comme une philosophe politique, a dit un jour que la différence entre la droite et la gauche, c’est que la droite dit : « Il y a de l’injustice, et c’est inévitable », et la gauche: « il y a de l’injustice, et c’est insupportable. »

C’est amusant, ton histoire d’uchronie, mais tu n’as pas l’air de te rendre compte d’une chose beaucoup moins amusante, c’est que ça n’existe pas seulement dans des romans fantastiques. Cela existe dans la réalité . Il y a des uchronies qui, au lieu de faire concurrence en imagination à l’histoire réelle, ce substitut à elle dans la réalité, Et tu sais comment cela s’appelle ? Cela s’appelle des régimes totalitaires. Tous les régimes totalitaires sont hantés (disait ma mère) par l’obsession de contrôler non seulement le présent mais aussi le passé.

Encore

Elle se flattait de comprendre les Russes, de sonder leurs cœurs et leurs âmes, de vibrer à son unisson et le fait est que les Russes détestaient Gorbatchev.

C’est ainsi qu’en quelques années le mot tout neuf de démocratie est devenu synonyme en Russie d’inégalité indécente, de pillage éhonté du bien commun, de criminalité déchaînée.

(…) en dépit de tout ce qui nous avait déchirés éloignés, elle comptait sur moi à l’heure de sa mort, et si j’avais encore su prier j’aurais prié pour être prêt quand cette heure arriverait. Pour être capable, alors, de croiser son regard, et pour avoir moins peur de l’amour entre nous.

La lettre Z, à l’origine un marquage militaire, est devenue le symbole du soutien à l’opération spéciale, aux soldats, au président. On la voit partout. On n’en badigeonne les blindés, les murs, les statues de Lénine, les portes des salons de coiffure. On se la tatoue sur le front, on se rase le crâne en traçant sa marque. Les enfants des écoles se rassemblent pour former d’immenses Z qu’on voit du ciel et montre à la télévision le Z est la croix gammée du poutinisme.

Ici en bref

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Du côté des critiques : Le Monde

Questions pratiques

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Emmanuel Carrère – Kolkhoze

Rentrée littéraire 2025

Prix Médicis 2025

Éditeur : P.O.L – X: @editionsPOL – Instagram : @editions_polFacebook

Parution : 28 août 2025 – EAN : 9782818061985 – Lecture : Août 2025

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26 commentaires

    • Oui il est très agréable à lire . Emmanuel Carrère est un formidable conteur ! Excellente semaine à venir ! 🚲🏫🖋

  1. Je ne devrais pas être là seule je crois à lui prédire un avenir prestigieux ! J’étais assez énervée par les journalistes qui avant sa sortie lui réservait le Goncourt. Que cela soit celui-ci ou un autre, c’est à peu près sûr qu’il aura un prix . Ça aurait dû panache qu’il reçoive le prix de l’Académie Française, mais là, je rêve ! Ses prestigieux membres ne pourraient reconnaître le bien fondé des dites de son fils, sans désapprouver sa Présidente pendant de longues années 😆

    • La différence avec ses précédents romans, c’est qu’ici Emmanuel Carrère est moins égocentrique. Évidemment, il parle de lui mais les véritables sujets de ce livre, ce sont sa mère, son père et leurs relations. De plus, la guerre en Ukraine et les erreurs d’appréciations faites par sa mère sur ce conflit témoigne aussi de nos œillères à admettre les véritables intentions du Loup des steppes ! Mais, je comprends qu’un livre n’attire pas ! Car tout est envie en lecture !
      Bonne continuation 📚

  2. Bonjour Matatoune, j’aime beaucoup ta chronique sur ce livre de même que les extraits que tu as choisis ! J’avais lu un seul récit d’Emmanuel Carrère jusqu’à présent mais celui-ci me tente 😊 Merci 🙏 Bonne journée à toi 🌞 📚🤩🌈

    • Merci pour ta confiance ! Je crois bien que cet écrivain est au sommet de son art dans celui-ci et je pense qu’il est bien parti sur le chemin du Goncourt 🌞

  3. J’ai survolé ta note, j’ai juste lu les derniers paragraphes … Je suis convaincue d’avance, de toute façon, Carrère, je le lis d’office.

  4. je le note avec plaisir, ton commentaire fini de me convaincre après son passage à la GL.

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