
Quel texte sublime, quels vécus terribles que raconte Nathacha Appanah dans La nuit au cœur ! Rallumer le souvenir de femmes, effacées de la vie par leur mari, oubliées de leur entourage, salies par médias, tel est l’objet de ce récit ! Difficile à lire, à s’entendre lire, ses mots si précis, si pointus, si travaillés pour que le langage permettre à ces femmes de revivre devant nous. D’abord, ce récit raconte les six années d’emprise que l’écrivaine a subies à partir de ses dix-huit ans, mais aussi la vie de Chahinez, et aussi Emma !
Comme l’avait fait l’an dernier Neige Sinno dans Triste tigre, Nathacha Appanah pense que la littérature peut donner une voix à celles qui n’en ont plus, qui ne sont plus entendues. Ce texte fait mal, tellement il est juste, cru, précis et argumenté. Pourtant, impossible de de ne pas le découvrir !
La voix littéraire de Nathacha Appanah décrivait, dans son précédent, l’esclacage, cette emprise sociale et politique. Ici, il s’agit de l’emprise domestique en décrivant, méticuleusement, le quotidien des violences physiques et morales infligées à des femmes. Signes du pouvoir sur autrui destinées à détruire en faisant subir une jalousie paranoïaque !
Penser qu’un autre être humain vous appartient pour la vie entière et que vous avez le droit de vie et de mort sur lui, d’où ça vient ! Au moment où j’écris ces mots, je suis complètement terrifiée. Où, dans quel pays, sur quel continent, on pense ça ! Pourtant, c’est le quotidien de tellement de femmes de part le monde ! Nathacha Appanah relève ce sentiment d’espoir, partagé par toutes les femmes, et à chaque fois renouvelé, de penser que l’amoureux du départ va revenir, que toute l’horreur va s’arrêter. Enfin !
Difficile mais indispensable, pour que cela s’arrête ?
Après le récit de son enfermement, Nathacha Appanah raconte sa reconstruction, ailleurs. Elle écrit, enfin, et collabore à des journaux. Le meurtre de Chahinez Daoud est déclencheur de sa mémoire revenue. En 2021, Chahinez Daoud est immolée par son mari après avoir reçu des tirs d’armes à feu. Deux fois assassinée par ce « terrorisme de l’intime » qu’est la violence conjugale! Natacha Appanah raconte la véritable histoire de Chahinez. Il y eu avant sa cousine Emma, morte en décembre 2000, écrasée par la voiture de son mari, chauffeur de ministre.
Pas question de leur donner un nom à ses délinquants criminels ! Des initiales suffisent ! MB pour celui de Chahinez. BD, le chauffeur de ministre, qui assassine Emma. Et, HC, journaliste et poète, celui qui devait révéler sa plume d’écrivaine, le terroriste de l’écrivaine.
Trois portraits de femmes. »Trois destins. Trois effacements. » Trois assassins qui ont voulu conclure leurs violences par un féminicide conjugal. Une seule est encore vivante !
Décoder le mécanisme de l’emprise, donner des pistes de réflexion, expliquer encore et encore. Pas de hurlement de cette » fille bien élevée » qu’est Nathacha Appanah, mais l’intime conviction de penser que les mots peuvent devenir magiques et changer l’ordre des choses. Juste que la littérature témoigne !
Impossible de passer à côté sans le découvrir !
Pour aller plus loin


Rien ne t’appartient – La mémoire délavée
Puis quelques extraits

Dans la nuit moite, dans le silence d’une maison ordinaire où j’ourdis une vie que j’imagine extraordinaire, je profiterai de ce moment de doute qui dure quelques minutes à peine, et à l’oreille de cette adolescente, je murmurerais les malheurs et les chagrins avec la précision d’une Cassandre.
À lire ces mots, on pourrait croire à une emprise uniquement psychologique et morale. À lire ces mots, on pourrait croire à un envoûtement spirituel, mais il y a le corps : sa prise en main, son éducation, sa domestication est enfin, son asservissement. Il y a le sexe aussi : sa découverte, son usage, ses règles, son pouvoir, sa corruption, sa violence.
Il y a toutes ces phrases, ici, qui s’approchent de la chose mais aucune n’est aussi vraie et crue et juste et grande que la chose même.
Je voudrais savoir c’est ce genre de pouvoir d’emprise estinévirgule c’est ce genre d’ascendance est acquis ou il faut être au bon endroit, au bon moment, trouver une sorte de victime idéale ?
Ai-je été une victime idéale ?
Peut-être qu’en écrivant, en prenant cette voie inédite dans mon hérédité, en voulant par ce billet gratter tous les vernis, ceux que j’éprouvais quand j’étais adolescente mais aussi tout ceux passés et tout ceux à venir ; peut être qu’en embarquant dans ce chemin secret, j’ai trahi les miens.
Ce soir, je la sens, à mesure que j’approche de la maison, je la sens, cette peur physique et morale. C’est quelque chose à éprouver, cette sensation d’une grande main froide qui se pose sur son cœur, ce liquide noir qui envahit son esprit qu’est-ce tu veux. Ce fatras grouillant dans son ventre, le gouffre imprévisible que représente la nuit.
Et encore,
La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient.
Quels sont ces liens invisibles qui nous lient à nos mères, à ceux qui nous aiment ?
Il y a des mères qui voudraient remonter le temps et prévenir, et il y a une partie des corps des mères qui meurent en même temps que leur enfant il y a des mères qui entendent leur enfant les appeler au secours.
Combien de fois dans la journée, j’ai été happée par les sensations de mon ancienne vie qui semblait être encore accrochée à moi. Combien de fois dans la journée, dans la nuit, j’ai failli céder devant la force de sa traction.
Il faut dire ces choses-là parce que si parfois il nous arrive de retourner vers le bureau, c’est aussi vers lui-même Que nous retournons vers lui vers ce mot que nous connaissions, vers ce seul corps que nous sachions faire exister désormais.
Tout ne sera donc pas dis, pas écrit, parce que d’une troublante manière, par un étrange sort, le silence face à la chose est ce silence sera mon secret, ma colère, mon objet de chantage, mon jardin de minuit vers mon retour au pouvoir, enfin.
Ici en bref





Questions pratiques

Nathacha Appanah – La nuit au corps
Rentrée littéraire 2025
Prix Femina 2025
Prix Renaudot des lycéens 2025
Prix Goncourt des lycéens 2025
Instagram : @nathachaappanah
Éditeur : Gallimard X: @Gallimard et Instagram : editions_gallimard – Facebook
Parution : 14 août 2025 – EAN : 9782073080028- Lecture : Août 2025

[…] Nathacha Appanah – La nuit au cœur […]
Bonjour Matatoune, j’ai vu que ce livre a eu un prix (Femina ?) mais il ne me tente pas. Je n’ai pas envie de lire sur les violences faites aux femmes ni sur aucune violence. Merci pour cette présentation 🙏 Bonne journée
Je sais ! Sujet difficile. Mais, je trouve indispensable d’en parler et surtout de bien en parler, comme Nathacha Appanah !
C’est le genre de texte qui semble tellement dur à lire de par cette violence qu’il expose mais également nécessaire pour que cela cesse. Merci pour ton avis tout en émotions.
C’est tout à fait vrai ! Et pourtant , le chemin long sera long ! 🌞📚🙏
[…] Vagabondageautourdesoi en parle très bien et me signale – avec émotion – aussi la présence de N.A. dans « La grande Librairie » de mercredi 3 septembre. Je ne regarde (quasiment) jamais cette émission (dans laquelle TOUS les livres sont formidables). Pas besoin, les mots édités de l’autrice me suffisent. […]
Tu confirmes les bonnes critiques que j’avais lues. Je le lirai sans doute mais pas dans l’immédiat. Bonne journée
Oui, c’est un récit difficile mais nécessaire !
Excellent dimanche 🚲
Ta chronique m’a donné des frissons. Ce livre sera bientôt à moi, 💖.
Il est à découvrir vraiment !
J’aime l’idée de ne pas nommer les assassins car, souvent, c’est plus le nom du monstre que celui des victimes que l’on retient !
Il faut vraiment inverser les choses, tu as raison !
j’ai un peu peur de sa dureté, mais je le lirai!
Il faut que je le lise. Je ne vois passer que de bons retours, et en plus il fait partie de la sélection Goncourt et Renaudot. Je dois dire que ta chronique me donne encore plus envie. 💝
Merci. Oui je crois que cela sera un incontournable des prix littéraires. Et ce serait bien justifier vu sa qualite littéraire. Je mise pour le Renaudot car Kolkhose devrait( ? ) être le Goncourt …A suivre 🤣
Tu penses ? En tout cas, j’ai visionné le passage de l’auteur à la Grande Librairie, et il m’a donné terriblement envie de découvrir son roman. Pour l’instant, je suis dans tressaillir de Maria Pourchet. À suivre. 😀
J’ai beaucoup aimé. J’attends ton retour avec impatience. Sûr celui-ci aura aussi un prix 🤞
J’apprécie cette auteure, je note celui-ci. Les féminicides ont lieu partout. La semaine dernière, dans un village voisin un homme a tué sa femme, ses deux filles et le chat à coups de couteau. C’est horrible. Bon week end
C’est fou ! Depuis cette lecture, mon cœur se serre à chaque nouvelle qui rappelle ces crimes !
Bonne continuation !
Un roman qui me tente de plus en plus…
Il est à lire. Difficile mais complètement nécessaire !
Je l ai acheté et j attends comme d habitude un bouleversement de cette ecrivaine à l ecriture merveilleuse
Je lirai ton retour avec plaisir !
En train de le lire. Encore une petite centaine de pages. Mon 1er livre d’elle que je lis. La langue pointe son dard là ou ça fait mal. Et j’ai envie de les frapper ces mecs – belle idée d’elle de les laisser en mode « sans nom » – il faudra les effacer complètement. Lecture dure !
Elle était mercredi dernier à la Grande Librairie. Une présence posée de jeune fille bien élevée, comme elle le dit elle même, et ce langage juste avec une voix comme dans un souffle pour dire l’horreur qu’ont vécu ces femmes ! Comme elle avait donné une visibilité à ses ancêtres émigrés dans son précédent, elle nous fait connaître Chahinez et Emma , avec cette application à trouver le mot juste, précis et surtout tellement respectueux, même si c’est difficile !
Beaucoup de respect pour cette écrivaine !