Camille Laurens – Fille

Rentrée Littéraire 2020

@vagabondageautourdesoiVoix de stentor mais cinquante deux centimètres. « C’est une fille! », « Ah, c’est bien aussi ! » Le ton est donné par Camille Laurens

Le roman plonge le lecteur dans la petite bourgeoisie de province d’avant 68, imprégnée de protestantisme, amoureux des règles et respectueux de l’ordre. A partir des quatre sens du mot fille, Camille Laurens construit une fiction féministe autour de la vie de Laurence Barraqué, de sa naissance à sa vie adulte.

Le récit s’appuie sur le quotidien de son éducation qui subit le manque d’attention et de reconnaissance.  Au fil du temps, cela devient destructeur par la dépréciation régulière qu’elle subit. Il ne s’agit pas de sévices physiques mais d’un abandon d’affection dans un milieu plutôt aisé. Laurence Barraqué est une fille qui grandit seule, sans amour, avec ces deux surnoms, odieux, donnés le premier par son père, « Gras du bide », et le second « Groc » pour  « gros cul » donné par sa sœur aînée ce qui contraste avec la photo de couverture qui suggère une bien jolie petite fille sage.

Laurence Barraqué ne manque de rien sauf d’amour. La froideur du père exprime ses peurs, ses appréhensions et surtout sa misogynie. La figure maternelle est effacée au point qu’elle n’existe que par sa frivolité. Heureusement, deux autres femmes apportent d’autres aspects : de la soumission totale à la liberté et l’indépendance économique.

Laurence grandit entre carcans, liberté et contradictions. Et, même lorsqu’elle subit des attouchements, les femmes de sa famille lui disent « on lave toujours son linge sale en famille » .

Laurence est le portrait d’une femme qui n’accepte pas ses faiblesses car on lui a apprit qu’elles étaient inacceptables.  Toute une vie de femme muselée,  sans pouvoir extérioriser sa souffrance, ses doutes et dépasser les difficultés de la vie parce qu’elle se sent coupable d’être ce qu’elle est, seulement une fille.  Sa conquête de sa liberté et de sa confiance l’amèneront vers une maturité plus épanouie.

Dès la quatrième de couverture, Camille Laurens triture les mots et les expressions pour relever le moindre détail de cette langue qui conserve la phallocratie de cette époque. Le tutoiement employé pour décrire le combat de l’enfance et de la maturité s’associe au récit avec le pronom « elle » pour présenter un texte souvent magnifique par la magie et le talent littéraire de l’auteure.

Il faut se promener dans ce roman magnifiquement écrit pour comprendre l’évolution menée depuis quelques décennie. L’égalité est toujours à revendiquer mais les femmes ne souffrent plus de la marque infâme de leur sexe, du moins dans notre société occidentale. Même si, par sa recherche littéraire, Camille Laurens nous incite à être vigilant sur le langage employé.

Pour aller plus loin

Souvent drôle, le récit se fait décalé. Laurence se libère en découvrant la vie dans les livres. La scène où les filles se font expliquer ce qu’est un coït par un schéma fait par leur médecin de père pendant que la mère débarrasse la table est assez étonnante, surtout quand on sait que la jeune Laurence a déjà lu Sade et la grande reçu une foule de lettres de ses amoureux.

Les paroles  de la chanson de Sylvie Vartan « Mais, je ne suis qu’une fille «  retentissent comme le leitmotiv d’une époque. Avec son magazine préféré, la copine Jeanine rêve de gagner une journée  dans la maison de son idole…le charmant Clo-Clo ! Tout y est, la plaquette de pilules prêtée à la cousine, l’avortement clandestin, etc.

Quand la femme redevient une enfant dominée, Barraqué se change en Charpentier. Elle se soumet sous la tutelle d’un mari absent encore remplacé par ce père omniprésent, qui s’occupe de tout, même du plus intime : la naissance de l’enfant du couple.

Camille Laurens nous livre, peut-être encore, une autofiction. Le prénom de son personnage peut le confirmer. En tout cas, c’est ce milieu des années cinquante qu’elle nous dévoile avec justesse où l’année 68 n’a pas fait sa transformation. De légers changements se remarquent mais rien de révolutionnaires.

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D’autres blogs en parlent aussi  : Les livres d’EveAu fil des livresAgathe the Book – 

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La petite danseuse de quatorze ans – Camille Laurens

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Chez toi, on a été prudentes, on s’est retenues de tricoter du ciel, dispensées de peindre les murs en pervenche, abstenues de coller une frise outremer dans la chambre prête. Patience dans l’azur. Patience on ne vend pas la peau de l’oursonne avant de bercer l’ourson.’

En Inde, « c’est une fille » est aujourd’hui une phrase interdite. Dire « c’est une fille » avant la naissance est passible de trois ans de prison et de dix mille roupies d’amende: on n’a plus le droit de demander ou de pratiquer une échographie pour voir le sexe de l’enfant et avorter en conséquence car trop de filles disparaissent (…)Si tu étais née en Inde ou en Chine, tu serais peut-être morte.

Elle traque la poussière que nous allons tous devenir. (…). Personne n’y échappe, a-t-il dit, mais ma grand mère essaie. Elle balaie la mort d’un geste de la main, dégomme tous les cadavres qui se déposent en haut des armoires. Elle entretient la vie.

A sept ans ou jamais, ce n’est pas d’apprendre à partager qui est difficile. C’est d’apprendre à perdre. On dirait que les filles sont plus tôt contraintes à la tâche ingrate, s’y attellent plus souvent et y arrivent moins bien. La mélancolie leur fait de grands signes.

Heureusement, il lui reste Jeannine, mais elle ne lui raconte rien, elle a compris qu’il fallait tout garder pour soi, surtout le linge sale, et encore plus celui qu’on n’arrive pas à laver.

Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Farce, c’est un jugement. Le mot en changeant de genre devient mauvais. Mais il a des pouvoirs. (…) Cette phrase entre dans le recueil privé de ses caresses les plus violentes.

Elle croit aux deux. Elle est bise, animal, reine des cœurs, princesse, idole, esclave. Elle est humiliée et adulée, méprisable et première de la classe. Sa vue entière est racontée dans les livres. Elle a onze ans.

Pucelle et vierge c’est synonyme, ça veut dire pure. – C’est le contraire de pute ? – Tais-toi quand je parle. Et ne dis pas de gros mots.

L’équivalent de la virginité pour la fille, chez le garçon c’est l’expérience.

Non, lui, ce qui l’obsède c’est qu’elles tombent enceintes ( on tombe, on tombe bien bas, on ne s’en relève pas). Qu’elles aient un polichinelle dans le tiroir, une côtelette dans le buffet, le mou enflé, la fluxion de neuf mois, qu’elles se fassent gonfler le ballon, arrondir le globe, bâtir la devanture, piquer par un clou rouillé, qu’elles aient sucé le crayon, attrapé la paquet, avalé l’os, mangé la soupe à la quéquette, mis la poule à couver , laisse la cuillère dans la tasse. Les filles, c’est le boulet des pères. Il ne sait pas trop comment s’y prendre. Les contraindre ou les convaincre, il hésite en vain: c’est ni l’un ni l’autre.

C’est une drôle d’expression, se reproduire. C’est le contraire de mourir, en un sens, mais ça ne fonctionne pas comme une photocopieuse : objet reproduit pas à l’identique.

Que tu donnes la vie ou que tu y renonces, c’est la même douleur, me dis-je sans étonnement.C’est une revendication de solitude.

Tu souffres de toutes tes forces , tu endures la noble douleur des mères qui te broie les entrailles mais tu aimerais,tout de même, si c’est possible, sans vouloir te plaindre ouinsister, tu aileraqu’on te fasse une péridurale.

La perte de chance, ici et maintenant, c’est d’être quelqu’un qui ne choisit pas, qu’on manipule, le jouet d’un mensonge, l’objet d’une machination, l’enjeu d’un accord tacite, une personne dont le sort, la vie, le malheur et la joie se décident à côté d’elle, malgré elle, chez les parents, !es maîtres et les hommes.

Qui va s’occuper de ma détresse, soulever la dalle de marbre qui m’enfonce la poitrine, faire reculer la terreur où je suis de ne pas rentrer dans le moule, ne pas savoir ( coudre, être une femme, être aimée)?

 » la différence, maman, entre hommes et femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si » .

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

@vagabondageautourdesoi
Extrait 4
@vagabondageautourdesoi
Extrait 1
@vagabondageautourdesoi
Extrait 3

Fille – Camille Laurens

Éditeur : Gallimard

Parution : 20 août 2020

EAN : 978B0844ZX65T  

Lecture : Août 2020

Littérature contemporaine 2020

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14 commentaires

    • J’ avoue que ces avis négatifs m’ étonnent car l’ écriture de cette auteure est fouillée et son sujet est qd même d actualité. En tout cas, il me semble que ce roman est à lire pour se faire son propre avis. Bonne journée

    • Pas grave ! Il y a assez de livre en cette rentrée pour trouver ses coups de cœur de lectrice 😉

  1. ce roman m’a énormément dérangée… je l’ai lu parce que j’avais un assez bon souvenir de « Celle que vous croyez » mais je n’ai pas d’atomes crochus avec l’auteure donc pas pur moi définitivement je crois 🙂

    • Heureusement que nous sommes différents les uns des autres pour donner des avis différenciés. Comme je dis toujours, une lecture, c’est un moment, un lieu et un environnement….

  2. Coucou
    Merci de cette présentation très intéressante. Ce livre a l’air super et si je tombe dessus je le lirai avec plaisir.
    Bonne soirée

    • Camille Laurens a bcp de talent pour nous faire pénétrer dans ce monde pour les hommes, fait par eux. Merci pour ta fidélité. Bonne continuation

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