9-MÉLI-MÉLO DÉCONFINÉ

A nouvelle période – ce déconfinement – imposée par le Covid-19, une nouvelle rubrique apparait, un Méli-mélo déconfiné, pour sourire, pour partager, quelque fois pour écrire et dire, pour essayer d’aider à passer cette période particulière et inédite pour nous tous !
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« Ce que j’ai envie de partager, c’est ma colère ! » via France Culture

Pierre Lemaitre s’est confié auprès d’Arnaud Porte sur France Culture le 18 mai 2020. Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, lui donne la parole pour faire entendre son sentiment et sa colère au regard de la crise sanitaire mondiale que nous traversons.

A quoi pensez-vous ?

Pierre Lemaitre. A quoi je pense ? Je dirais plutôt à qui je pense. On vient de sortir d’un confinement assez long et ce à quoi je pense, c’est à l’inégalité entre ceux qui ont bien vécu le confinement et ceux qui l’ont mal vécu. Je ne parle pas seulement des conditions économiques des uns et des autres, des conditions de logement, de la précarité, enfin des choses qu’on a un peu entendues et pas trop mal analysées. Mais je pense plutôt à la disparité culturelle. Ce qui m’est apparu c’est que ceux qui disposaient d’un capital culturel ne s’en sont pas mal sortis et les autres, beaucoup moins bien. Vous voyez, ceux qui pouvaient se connecter aux podcasts de France Culture, qui pouvaient sortir des livres de leurs bibliothèques, qui avaient des ressources intérieures et des ressources disponibles, ceux-là s’en sont vraisemblablement mieux sortis que les autres, parce que leur habitus les a en quelque sorte privilégiés. On a beaucoup parlé du décrochage des enfants, mais je pense qu’on aurait pu parler aussi du décrochage de certains adultes qui étaient moins bien équipés que d’autres.

Est-ce qu’il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Je me croyais assez sobre et assez frugal. Et puis, je me suis rendu compte que j’avais encore des marges de manœuvre de ce côté-là, alors je me suis montré moins dépensier en tout. Moins dépensier en argent, moins dépensier en énergie. J’ai gagné encore un peu en frugalité, je me prépare à des temps encore plus difficiles que ceux-là peut-être…

Qu’attendez-vous des autres?

La même chose que ce que j’attends de moi, c’est-à-dire une exigence politique. On entend déjà les sirènes du capitalisme qui nous sifflent aux oreilles qu’il faudra travailler plus, se priver de vacances, qu’il va falloir faire repartir la machine. S’il y a vraiment une chose que je n’ai pas envie de voir repartir, c’est justement cette machine dont la crise nous a montré le mauvais fonctionnement et la lourde responsabilité. Cette crise sanitaire, je crois qu’elle a montré que les gens sont capables de consentir à des sacrifices quand ils ont l’impression qu’ils sont en danger. J’ai l’impression que c’est plutôt un bon signe par rapport aux difficultés qui nous attendent. Les efforts qu’on a déployé contre ce virus, ce sont les efforts qu’on pourrait déployer demain contre les gaz à effet de serre. Le président a le champ libre aujourd’hui pour se montrer ambitieux et volontaire ; il nous a cité Clemenceau ou au début de la crise, c’est le moment d’être à la hauteur du modèle. A sa place, je n’hésiterais pas.

Mais du fait de cette crise, le rapport au temps a beaucoup changé dans le monde entier et dans tous les secteurs. Est-ce que cela a changé aussi votre rapport au temps ?

Vous savez, une vie de romancier, c’est déjà une vie un peu confinée. Mais malgré tout, je me suis rendu compte que j’avais quand même des appels, des urgences, que j’avais toujours un article à finir. J’ai toujours un peu l’impression d’être en retard sur quelque chose et du fait que toutes les activités se sont calmées, je me suis rendu compte que j’avais moins de sollicitations. Et du coup, mon rapport au temps a changé, c’est-à-dire que j’ai pris encore plus de temps que d’habitude. Ce n’était peut-être pas la meilleure nouvelle pour mon entourage : je deviens lent.

Vous pensez que l’art s’adresse à qui et comment désormais ?

Je n’ai pas l’impression que « désormais » soit le terme. Je n’ai pas l’impression que la destination de l’art ait changé. Je parle surtout de la littérature qui est l’art que je connais le mieux. C’est une machine à décrypter le monde, donc dans un monde qui change de repères, la littérature a plus que jamais son rôle à jouer pour nous aider justement à comprendre ce qui s’impose à nous, à faire un certain nombre de choix. En vérité, je pense plutôt aux jeunes générations qu’à ma génération à moi. J’ai l’impression que c’est cette jeune génération à qui on va léguer les lambeaux d’un monde un petit peu en perdition. Ce sont eux qui vont fabriquer des repères et c’est vraiment vers eux que je regarde et ce sont eux que j’ai envie d’aider et de couver un peu du regard. Parce que nos repères à nous, les gens de ma génération, on a vu que ce sont des repères qui ne fonctionnaient pas bien, qui avaient amené le monde là où il en est. Alors, je pense qu’il est temps qu’on se taise et qu’on laisse un petit peu la parole aux autres.

Ça pose encore plus la question de savoir ce que vous avez envie de partager.

Peut-être que vous l’entendez, ce que j’ai envie de partager, c’est ma colère. C’est ma colère parce que qu’est-ce qu’on a vu ? On a vu pendant des années des politiques qui nous culpabilisaient en permanence avec les services publics : on avait trop de médecins, trop d’instituteurs, trop d’infirmières. Il fallait que l’hôpital public économise 800 millions d’euros par an à partir de 2008, et c’est à peu près ce qui a dû se passer. J’ai regardé un petit peu les chiffres, du temps de Nicolas Sarkozy on a supprimé 46 000 lits d’hôpital, sous François Hollande, à peu près 17 000 et rien qu’au début du quinquennat d’Emmanuel Macron on en a supprimé 4 000. Et puis d’un seul coup, on s’est rendu compte que l’on avait fait une bêtise de dépecer comme ça le service public, mais quand même, il n’était pas nécessaire d’avoir raté deux fois Normale Sup pour se rendre compte que le service public servait à quelque chose et que c’est justement ce qui protégeait le public dans les périodes de difficultés. Alors, je suis très en colère devant ces gens qui, pendant des années, nous ont donné des leçons et nous ont culpabilisé pour se rendre compte aujourd’hui que le service public qu’on réclamait, on en avait besoin, eux en avait besoin, et la société plus que jamais en avait besoin. J’espère que cette colère là ne va pas s’éteindre. S’il y a un truc que j’ai bien envie de partager avec tout le monde, c’est cette colère en espérant qu’on va pouvoir en faire quelque chose dans les prochaines échéances.

@vagabondageautourdesoiPierre Lemaitre, lundi 18 mai 2020

Auteur de Les couleurs de l’incendie et du Miroir de nos peines. Coscénariste avec Albert Duponchel du film Au revoir là-haut. Scénariste de l’excellente  série Dérapages inspirée du roman  Cadres Noirs.

11 commentaires

    • Oui j’aime bien l’auteur et j’apprécie l’homme. Vincent Lindont a su incarner des rôles engagés, pourtant j’ai été surprise par sa chronique…il ne m’avait pas semblé qu’il s’était précédemment autant engagé …😉

  1. Bonjour Matatoune. Décidément j’apprécie cet homme. Oui, certains ont été mieux armés que d’autres pour subir le confinement. Je suis aussi en colère contre tous ceux qui ne recherchent que le profit à court terme et ont supprimé postes et lits d’hôpitaux, ont confié la production des médicaments, des masques, et autres là où cela coûtait moins cher, et tous les voleurs et arnaqueurs qui profitent de cette période de crise pour tenter de dépouiller les autres… Bonne journée

    • Je trouve sa remarque très judicieuse. Cette possibilité offerte par la culture de décoller au dessus du quotidien même si on a tous eu un moment de sidération du au traumatisme d’apprendre être vulnérable face à ce virus. Nous avons eu la ressource du refuge dans l’ailleurs… Et, c’est vrai que cela change tout !

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