Greco

Domènikos Théotokopoulos dit Greco

@vagabondageautourdesoi

Première rétrospective organisée en France, cette exposition rassemble près de 75 peintures posées dans un écrin de modernité qui sublime les couleurs du Greco adulées des peintres du 19 et du début du 20ème siècle. Elle est organisée en collaboration avec Le Louvre et l’Art Institut de Chicago.

Lorsque cette chronique va paraître, l’exposition sera terminée. Et, pourtant comment vous faire partager les émotions nées à la vue de ce travail si particulier. J’ai choisis pour certains tableaux de vous présenter les détails, ces parties qui pourrait déjà constituées un tout en soi, si l’époque l’avait acceptée. J’espère que le plaisir sera présent dans la découverte de cette œuvre particulière, si singulière, de ce peintre voyageur extrêmement talentueux.

Berceau de la civilisation Minoenne, la Crète est sous Protectorat de Venise au moment de la naissance de Domènikos Théotokopoulos en 1541. Venise est une puissance maritime et économique indéniable qui rayonne à travers tout le bassin méditerranéen. Riche de ses 175 000 habitants, ses principaux monuments sont déjà en place : Palais des doges, Place et Basilique Saint- Marc, Pont des soupirs, une centaine de palais, tout autant d’églises, 450 ponts sous lesquels circulent dix mille gondoliers,etc. Une cité reconnue comme foisonnante et attractive et qui est la capitale artistique du monde occidentale de l’époque.

La Crète, appelée aussi Royaume de Candie (actuellement Héraklion), est influencée par toute la culture post – byzantine. Elle est traversée par des problèmes économiques importants malgré un foisonnement intellectuel riche, une circulation des idées et des techniques, le développement de l’éducation et l’influence de la Renaissance italienne. Terre d’immigration, la Crète accueille aussi des ottomans qui fuient le régime turc aux fortes tendances expansionnistes.

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Autel portatif dit Triptyque de Modène, 1567-1569 – Peut-être créée en Crète ou peu de temps après l’arrivée à Venise, cette peinture dont on ne connaît pas le commanditaire (un client grec vivant à Venise?) est un exemple de l’art hybride pratiqué un temps par le jeune artiste et montre ses premiers pas vers l’art de la Renaissance.

Triptyque de Modène- Détails – Il présente les débuts de Doménikos Théotokopoulos à Venise. Il porte sa signature. Le format est encore minimaliste. Mais, les couleurs évoquent celles du Titien et du Tintoret  et la perspective et les dessins de la période vénitienne.

Domènikos Théotokopoulos est de religion orthodoxe même si son père a pu se convertir au catholicisme comme beaucoup à cette époque. L’influence byzantine est fondamentale dans son œuvre. Il devient un  peintre d’icône.   C’est un peintre minimalisme, au sein de l’atelier familial. Attaché tout au long de sa vie à rechercher ce que diffuse l’art et non uniquement sa représentation, El Gréco est un peintre accompli lorsqu’il devient adulte. Il se fait appeler Maestro Menegos Théodopoulos Sgouraphos. Il a 25 ans.

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La cène -1568/1570

Émigré volontaire

Pour quelle raison,  Domènikos Théotokopoulos souhaite partir ? Il faut certainement chercher dans sa personnalité. C’est un jeune homme surdoué, curieux, insatiable qui fréquente  tout au long de sa vie les lettrés de la société, conscient de sa valeur et de son talent, tout entier dans l’émotion, illuminé notamment au niveau de sa foi et en recherche constante. Cette singularité est sa marque, car il est toujours un pas à côté de la conformité attendue. Souhaitant trouver un ou des mécènes qui le hisseront au firmament de la postérité, il part.

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Saint François recevant les stigmates – 1570/1575

A 25 ans, il s’embarque pour La Serénissisme où il reste 3 ans. Titien a 80 ans. Il est connu et reconnu et vit dans l’île en face de Venise. Les Tintoret et Véronèse gravitent aussi dans cette sphère. Le courant maniériste est à sa fin : en s’opposant aux Classiques épris d’idéal anatomique et d’équilibre (Raphaël, Michel-Ange, Léonard de Vinci, etc), leurs peintres recherchent à décrire le trouble du monde et ses perturbations pour montrer la réalité du monde (couleurs acides, allongement des figures, recherche de l’élégance). Caravage s’insurge contre ce courant.  Greco perfectionne son dessin et continue à apprendre la technique des couleurs pour passer du statut d’artisan à celui d’artiste.

Après quelques mois à Florence, il s’installe à Rome. Il y restera 6 ans. Michel – Ange est mort depuis 8 ans. Greco fréquente le cercle Farnèse qui rassemble des érudits et des mécènes. Il se fait engager dans la bibliothèque. Il reste à La Maison Farnèse pendant deux ans. Puis, une embrouille et on le chasse. En prenant un petit appartement, il loue aussi un atelier. Il cherche une place dans la société artistique. De Michel-Ange, il retient les grands formats. Il joue la provocation avec arrogance en déclarant que Michel-Ange ne savait pas peindre la Chapelle Sixtine, que cela manquait de profondeur et d’esprit mystique. Mais, son admiration pour ce génie de la peinture émerge dans toute son œuvre.

Il est aisé d’imaginer la difficulté du Greco à faire sa place dans ces dynasties artistiques italiennes. Il lui faut un monde neuf qui accepte sa langue qui a du garder son accent, sa difficulté à peindre des fresques et son impatience à être reconnu. Francesco Prevoste décide de l’aider et de l’accompagner. Il y a de l’Homme de la Mancha et de Sancho Pancha dans cette association. Francesco est celui qui inscrit dans la réalité tient les finances et l’intendance du Maître.

Fin de l’errance

Greco entend dire par Louis de Castilla, le futur prieur principal de Tolède, que Philippe II essaye de construire le palais de l’Escorial à Tolède, centre culurel de la Castille en lien avec le concile de Trente qui tente de s’adresser à tous les fidèles. Pour combattre la poussée protestante, l’église catholique recherche de nouvelles images pour promouvoir la foi. Le souverain veut rassembler dans un immense complexe monastère, palais et bibliothèque ainsi que les tombeaux de la dynastie des Habsbourg. Il est à la recherche d’un artiste capable de peindre pour ce lieu, dans la veine du Titien dont il est un grand admirateur. Des artistes flamands et italiens affluent et  tentent leur chance. Il voyage jusqu’à Madrid avec son aide Francesco et réussit à avoir une commande. Il devient Greco.  Il croit au pouvoir de l’image. Elle doit exprimer et pas seulement raconter.

Tolède, ancienne capitale du royaume de Charles Quint, a toujours ses palais somptueux et ses fontaines rafraichissantes. Elle n’est plus la demeure du roi mais garde son rayonnement spirituel. Elle regroupe une trentaine de paroisses et une quarantaine de couvents. C’est une ville riche de l’or des Amériques avec une foule de boutiques de draps, de soierie et d’armurerie. Le clergé a tout pouvoir. L’inquisition a pignon sur rue. Il y a n cercle de prélat dans la lignée d’Erasme pour unir le profane et le sacré. Mais, à Tolède il n’y a pas encore de notion d’artiste. Tout est à inventer.

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L’adoration du nom de Jésus dit Le songe de Philippe II- 1579/1580 -Le Christ, Juge suprême, est symbolisé par les trois lettres IHS qui sont l’abréviation grecque de Jésus. Greco peint une toile rendant hommage au souverain champion du combat catholique et qui lui est destinée, probablement pour attirer son attention et le convaincre de l’engager – Dossier pédagogique

Le second tableau, (Le martyre de Saint Maurice) Philippe II le refuse mais ne le détruit pas. Il perd son emploi chez le roi et ne travaille plus pour l’Escurial. Sa première grande commande lui vient de Diego de Castilla, père de Louis, rencontré à Rome et doyen de la cathédrale de Tolède. Elle concerne le monastère de Santo Domingo El Antiguo de Tolède. Le tableau de l’Assomption constituait l’élément central.

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L’Assomption de la Vierge, 1577-1579 -Chicago, The Art Institute of Art – Ce tableau n’était pas revenu en France depuis 1904. C’est une des premières toiles du Greco à Tolède. Il invente là non seulement le grand format mais aussi favorise la peinture alors que c’était la sculpture qui avant illustrer les maîtres d’autel.

@vagabondageautourdesoiInspiré de l’Assomption du Titien, celle du Greco devait faire œuvre d’éducation. Il décrit le miracle de Marie avec l’étonnement des Apôtres et le bonheur de Marie qui part rejoindre son fils, devenu Dieu. Greco met à l’honneur Marie, la fille mère.

@vagabondageautourdesoi Les couleurs (jaune , bleu roi électrique, rose violet) rappellent l’époque vénitienne. On devine le début du travail sur les portraits qui est le talent du Greco

La Crète est envahit par les Turc, leurs sièges font de nombreux morts  En continuant son périple, il va participer au siècle d’or (du XVIème siècle au XVII) de Tolède et deviendra le plus espagnol des peintres grecs.

La découverte massive d’or lors des découvertes des Amériques et la réunification de l’Espagne font qu’un âge d’or artistique arrive. Tolède devient un grand centre culturel avec la présence plus tard de Cervantés, puis Vélasquès, plus jeune, qui clôturera cette partie.

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Portrait du cardinal Nino de Guevara – 1600 – Si la pose du cardinal de Guevara est traditionnelle, le détail des lunettes est intéressant : une petite cordelette passe derrière l’oreille pour les maintenir en place. Le port des lunettes est une grande nouveauté technique à l’époque. Dans la tradition, elles symbolisent la clairvoyance, physique et morale. Dossier pédagogique

Greco reprend la tradition vénitienne de faire des grands portraits. Il devient l’un des plus grands portraitiste de l’histoire de l’art, même si peu de femmes ont été représentées. Il cherche à approcher la personnalité de la personne. Ici c’est un grand inquisiteur réputé pour être libéral, représenté comme un homme lettré et érudit. Petit clin d’œil du Greco : avoir placé sa signature sur le petit papier au pied du cardinal ce qui oblige le spectateur à se prosterner pour le lire !

Par sa modernité, Greco annonce les portraits de Vélasquez et de Francis Bacon.

Greco domine complétement le marché de Tolède en l’inondant. Il impose ses prix et son jugement dans la peinture du moment. Il passe beaucoup de temps en procès car souvent les prix acceptés ne sont pas ceux payés.

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Saint Martin et le pauvre -1597-1599. Martin, le jeune légionnaire de l’armée romaine âgé de 18 ans coupe son manteau et en donne la moitié à un malheureux transi de froid. Cette scène, censée se produire au 4e siècle à Amiens est transposée par Greco à son époque. Le cavalier est vêtu d’une armure du 16e siècle et à l’arrière-plan en contre-bas la ville de Tolède apparaît. Dossier pédagogique

Devant le développement de la foi, chaque grande famille de Tolède souhaite faire construire des chapelles et des oratoires. Greco se dote d’un atelier pour pouvoir répondre aux commandes ordinaires. Lui s’occupe de l’extraordinaire et des nouveautés. Son fils Jorge Manuel Theotocopouli apprend le métier dans son atelier, comme Titien travaillait avec des membres de la famille. Le tableau Saint Martin et le pauvre pourrait être une façon de faire comprendre à son fils le passage de relais de la peinture, puisqu’il fait de Jorge son légataire universel. Greco prouve aussi son habilité à dessiner les nus, comme Michel-Ange.

Picasso découvre deux fois celui qu’il appellera le Maître. En Espagne, il découvre le premier peintre espagnol et à Paris, à travers l’interprétation de Cézanne, il découvre les émotions et les impressions des peintures du Greco.

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Le Christ chassant les marchands du temple – 1575 –

Je ne pense pas que Greco soit particulièrement un peintre de l’exaltation. Greco est un artiste du concret. Les ciels qu’il voit sont ceux de Tolède, le vert électrique qu’il voit est celui de la vallée de Tage…pas une nature réduite à ses apparences, mais une nature complexe, des températures, du mouvement, du temps, de la durée, des impressions… Guillaume Kientz – Commissaire de l’exposition.

 

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Les maîtres du Gréco : Titien, Giulio Clovio, Michel-Ange et vraisemblablement Raphaël.

Son style singulier caractérisé par le maniérisme extrême veut unir le profane et le sacré n’est pas apprécié de tous. Son mysticisme qui affleure au début de son arrivée en Espagne devient de plus en plus important tout au long de sa vie.

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La piéta – 1580/1590

Ce tableau est un hommage à Michel-Ange. L’icône de la Vierge Marie devient la figure artistique du 17ème siècle dans la Chrétienté méditerranéenne. Elle fut une figure de la peinture du Gréco, en sublimant le portrait de la jeune fille.

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La sainte famille –

A la fin de sa vie, El Greco est accablé de dettes. Vivant dans le faste, envahit par sa neurasthénie, il est réputé comme acariâtre et défend ses prérogatives de grand artiste.

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Partagé à la fois par les excès et la neurasthénie, El Gréco meurt . Il est oublié pendant trois siècles. Mais retrouve son influence avec l’arrivée des impressionnistes. Depuis, il ne cesse de nous ravir. 

 

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Ici La leçon de ténèbres de Léonor de Recondo

Sources :

Questions pratiques :

Grand Palais  – 16 octobre 2019 – 10 février 2020

Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, le musée du Louvre et l’Art Institute de Chicago.

Commissaires de l’exposition :

  • Guillaume Kientz, directeur des collections européennes, Kimbell Art Museum, Fort Worth.
  • Charlotte Chastel-Rousseau, commissaire associée, conservatrice des peintures espagnoles et portugaises, département des Peintures, musée du Louvre, Paris.
  • Rebecca Long, Patrick G. and Shirley W. Ryan Associate Curator of European Painting and Sculpture before 1750, the Art Institute of Chicago.

13 commentaires

    • Difficile de faire un choix dans les oeuvres proposées. Mais la découverte de l’Assomption de Marie fut un grand moment d’émotions. Pour  » Saint Martin et le pauvre » , les liens avec Picasso sont indéniables lorsque l’on découvre ce tableau. Là encore bcp d’émotions ! Ce fut un très bon moment !

  1. On a eu la chance d’avoir des expositions fabuleuses fin 2019 et celle de Greco fut pour moi passionnante. Un peintre incroyable parti de l’art de son pays natal avec les icônes byzantines et qui a  évolué par rapport à toutes les influences des lieux où il se rendra , ce qui donnera un style qui lui sera très personnel, très imaginatif,  expressif et parfaitement reconnaissable entre tous. Sans oublier qu’il fut un superbe portraitiste, réaliste et touchant. Merci pour ce très bel article fort bien présenté et richement illustré. Bel après midi à vous Tatoune 🙂

    • Merci bcp. Tout à fait Lisa, et je crois que nous avons encore en 2020 de quoi nous éblouir …Matisse, Révolutions, Noir et blanc, etc.

    • Merci. Mais avec plus de 70 œuvres venues du monde entier, cette exposition était vraiment extraordinaire.

    • Merci bcp. J’ ai pris bcp de plaisir à découvrir cette expo qui était magnifique. Bonne journée à toi aussi

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