
Voir venir de Lucile Novat n’est vraiment pas un roman tranquille. Quatre pensionnaires, Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne, et leur surveillante, Vanessa, nous racontent leur vie. Leur internat s’appelle la Maison d’éducation de la Légion d’honneur.
Cet ancien monastère magnifique est adossé à la cathédrale de Saint-Denis, avec ses gisants royaux. C’est un îlot de sagesse et de sérieux au cœur du département le plus sinistré de la Métropole.
Elle est ouverte pour accueillir gratuitement les filles, petites-filles et arrière-petites-filles de ceux qui ont été décorés de la La Légion d’honneur. Seulement, Lucile Novat nous conte cette entité que forment ces corps de filles. Et avec celui-ci né l’éveil de leur désir, leurs façons de jouer la vie de façon absolue comme une histoire qui n’a absolument rien de sage.
Le regard que nous portons sur ces filles est celui de Vanessa, ancienne étudiante de l’école publique, qui d’heure en heure, pour payer ses études universitaires, surveille tout en observant, respectant et même aimant. « Son rôle, c’est de voir, ce n’est pas forcément voir venir. »
Présentation combien prémonitoire !
Ce titre Voir venir vient du conte de Perrault, Barbe-Bleue, de cet univers sur lequel avait déjà travaillé Lucile Novat dans son essai « De grandes dents », où elle proposait une autre interprétation des contes (Freres Grimm et Charles Perrault).
Pour chaque adolescente, Lucile Novat nous raconte leur faille. Mais, elle décrit la force dégagée par leur amitié au quotidien pour leurs études mais également pour leurs rêves. Dehors sévit la violence sociale à deux pas de ce lieu où tout semble en apparence, si parfait, si sage et si protégé.
Seulement, ici s’il est question de conte, le merveilleux cache la monstruosité et la fin, une violence éclatante telle un tableau du Caravage. La langue y est travaillée comme une musique où la partition englobe à la fois la langue vivante de la banlieue que celle ampoulée de la maison, en passant par une inventivité de la construction grammaticale qui oblige même à relire certains passages pour en comprendre la portée.
Évidemment, Lucile Novat joue à dire et à écrire de façon jubilatoire en s’offrant (et nous offrant) une sorte d’extase linguistique comme les filles du roman jouent leur vie sur leur absolue amitié.
Difficile de lâcher ce court roman qui dénote une maturité d’écriture baignée par les romans gothiques. Seulement s’il y a bien transgression de tabous sociaux ou religieux, aucun ordre n’est rétabli à la fin. Au contraire, le chaos résonne et empêche même de pouvoir fermer les yeux !
En quelques mots
Dans Voir venir, Lucile Novat plonge le lecteur dans l’univers fermé de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, internat d’excellence pour jeunes filles. Entre amitié absolue, éveil du désir et violence sociale, le roman mêle gothique, conte cruel et expérimentation linguistique dans une tension croissante jusqu’au chaos final.
Puis quelques extraits

L’ennui avait gagné la partie. Vanessa était vaincue, vidée. Pendant des années, elle avait crié pour rien, rien. Alors, autant fermer sa gueule.
Que ça s’installe, les radiations. Un jour, bien des années plus tard, dans la poche amniotique, c’est ce que murmurait méchamment et depuis longtemps une sourde intuition à l’arrière de son crâne : ça finirait par se réveiller. Un pétillement empoisonné. La bulle, une seule suffirait, inoculerait le patrimoine à sa progéniture, léguerait ses dons viciés.
Tu vois Vanessa. Ici, c’est un peu Vol au- dessus d’un nid de cous coupés.
En ce matin de juin, I’aumônier de la petite chapelle sait bien qu’il époussette en vain le cabinet du confessionnal – mais détrompez-vous, en temps normal, il y aurait bien des volontaires. Pour certaines, le mot confessionnal n’évoque pas un cagibi de téléréalité mais bien un lieu solennel où il est possible de se recueillir. Quelques-unes s’adonnent toujours au rituel, ressentent encore le besoin, sinon vraiment d’inspecter leur âme, du moins de perpétuer une tradition, souvent familiale. Aussi viennent-elles nombreuses lui rapporter, repentantes et tête baissée une mauvaise note ou un rêve sulfureux.
Des flasques précieuses passent de main en main, les garçons s’enorgueillissent de leurs aïeux légataires. L’indifférence des filles à leur bavardage est éclatante. Avec le pensionnat, l’idée même de garçon a glissé dans l’oubli. Ils ne manquent à personne. Lorsqu’ils entrent ici, franchissent le seuil de la Maison d’éducation pour le bal annuel de la Légion, les filles jouent à les faire rouler entre leurs pattes, comme un chat une souris.
Ici en bref




Du côté des critiques : Télérama
Questions pratiques

Voir venir de Lucile Novat
Éditeur : Editions du sous-sol – X : @ed_sous_sol – Instagram : @ed_sous_sol –Facebook
Parution : 5 mars 2026 – EAN : 9782386630484 – Lecture en mai 2026

Je ne connais pas ce pensionnat ni ce roman que ton avis et sa si percutante conclusion me donne envie de lire !
les échos pour ce livre sont bons et votre critique incite aussi à la lecture. Je note.
C’est drôle, j’ai été pensionnaire à la Légion d’honneur quand j’avais 13 ans… J’ai détesté et ne suis restée que 3 semaines. Je me demande si la lecture de ce roman me plairait ! Merci pour la proposition 🙏 Bonne journée à toi Matatoune 🌞⛱️🌸