Dernière sommation – David Dufresne

@vagabondageautourdesoi.comDavid Dufresne a choisit la forme du roman pour raconter l’histoire presque en direct de l’insurrection qui a agité la France pendant l’hiver 2018/2019 et les violences policières qui ont été relevées sur Twitter par le # Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement. 860 tweets du compte @DavDuf interpellant le ministère de l’intérieur, relayés dans la presse un mois et demi après son premier tweet.

David Dufresne a reçu le Grand prix du journalisme 2019 pour son travail d’investigation qui l’a absorbé jours et nuits pour vérifier les informations qu’on lui transmettait, répondre aux nombreux courriels reçus, déjouer les comptes troll d’insultes, etc.

En créant Étienne Dardel, un « presque double en mieux » dit l’auteur, un journaliste indépendant qui, un jour, s’arrête sur un rond-point et découvre la colère de ses occupants. Par son passé d’ancien journaliste chez Actuel, à Libération puis à Médiapart qui utilise internet comme source d’information et contre-pouvoir, et après avoir vu le premier rond-point de France, l’Arc de triomphe, au prise à une violence de part et d’autre injustifiée, il devient dépositaire de messages, de vidéos et de témoignages qui rapportent les dérives d’un pouvoir confronté à un mouvement social spontané et insurrectionnel qui entre dans l’histoire de la France.

Ce personnage est entouré d’autres qui illustrent ces faits dans toutes leurs complexités : Vicky, femme de 40 ans qui perd sa main, sa mère dont les yeux pourraient s’ouvrir, un syndicaliste policier cynique et engagé de l’autre côté, un responsable qui ne se retrouve plus dans la nouvelle police, etc. Rien n’est tout blanc ou tout noir, tout fait partie d’un système très politique soumis à des influences diverses.

En utilisant la forme du roman, David Dufresne livre un décryptage passionnant de ces derniers mois qui ont bouleversés la vision politique en France. C’est aussi un formidable hommage à tous ceux qui ont osé prendre leur téléphone pour filmer et transmettre. Son enquête pose la question de la dérive de notre démocratie qui utilise la violence pour museler l’expression populaire, évolution condamnée par l’ONU et le parlement européen. En France, c’est un silence assourdissant alors que nombre de personne ont leurs vies brisées. Est-ce qu’un roman peut aider à comprendre! J’ y croit !

Pour aller plus loin:

La revue britannique The Lancet vient de publier une étude, réalisée auprès des CHU de France, sur la nature et le nombre de blessures recensées liées aux tirs de lanceurs de balles de défense (LBD). C’est la première fois que l’on établit des données scientifiques sur cette question. La suite ici – Novembre 2019

#Dernieresommation  Merci à #NetGalleyFrance et à @Grasset

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 » Et notre colère est grande, monsieur le directeur. Cette connasse, elle nous emmerde. Oui, C’ est bien fait pour sa gueule . Et les black blocs, ras le cul ! Tous les samedis c est la même rengaine. On prends des coups, par des manifestants. Des insultes, par les passants. Des saloperies, sur les réseaux sociaux. Et ces connards de journalistes, hein, ces raclures de bidet qui nous applaudissaient après Charlie, et qui maintenant nous chient dessus…Ce Dardel, qui nous colle au cul, comme une mouche à merde avec ses tweets pourris. Rien ! vous faites rien ! Pas même la moindre intimidation, pas la plus petite convocation bidon à la DGSI, ou un vieux machin sur lui qui sortirait… ( p 15)

C’ est la raison pour laquelle Dardel adressait chacun de ses tirets @Place_Beauvau et non @Policenationale : l’affaire était politique, Étienne Dardel visait moins ceux qui maniaient les armes que ceux qui les armaient; moins les flics que les politiques.

C’était probablement ce qu’ il avait le plus aimé dans ce métier, passer outre et passer les ponts, bousculer les us et renverser les coutumes, aller chez l’ inconnu ou chez l’ ennemi; sans autre levier que le culot et le sourire comme complices.

Vicky voulait appeler sa mère, lui raconter; sa mère refusait de rire à sa mauvaise blague, à son histoire de main arrachée et de perchoir, de République abattue et de mutilation., de sang et de pompiers. La douleur se réveilla à ce moment-là, la sécrétion d’ endomorphines ne pouvait plus rien, le mécanisme de protection céda- et la mère de Vicky comprit.
On ne jouait plus. (P18)

Ces drapeaux, il savait que cela marquerait quelque chose, sa vie, ou un nouveau projet. Un livre, un film peut être autre chose ; sa vie entière n’ était que ça, de toutes façons, une course sans fin de projet en projet, à bifurquer, de genres en styles, d’ expression en productions, le travail abattu comme arme contre l’abattement. (P21)

Une peur panique qui annonçait le fascisme de la langue, prélude à celui des armes.

..Benala, l’homme du président, frappant impunément un manifestant, c’était le signe annonciateur de ce qui adviendrait avec les gilets jaunes, un maintien de l’ordre improvisé, illégal, illégitime, au plus haut sommet de l’État, méconnaissant les doctrines, méprisant les règles, écrasant le droit.

Dans la Police, tu l’ouvre, on te descend. Alors, chacun garde ses problèmes pour lui. Jusqu’ au jour, bang, caisson pété.

l savait que la Machine n’ allait pas tarder à tout mettre en œuvre pour le broyer, c’était le prix du baiser qui tue.

Ce que Dardel voyait défiait ce qu’ il savait. Douze ans auparavant, il avait travaillé sur le maintien de l’ ordre, un livre, un film, pour laisser une trace de son passage ( neuf année) en Seine-Saint-Denis, qu’ il avait quitté après les émeutes de 2005, dégoûté par l’ indifférence de Paris; prélude à son exil canadien.

Il était très fier de ça- pionnier, c’est toujours bon à prendre, quels que soient l’eldorado et les défaites à venir.

dix ans qu’ il avait tourné le dos aux rédactions, qu’ il prenait pour des cimetières de la pensée, lui qui avait connu les empoignades enflammées, et sans fin – nocturnes et fraternelles chez Actuel, matinales et fratricides chez Libération., expertes et rudes chez Médiapart.

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

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Dernière sommation – David Dufresne

Éditeur : Grasset

Parution : 2 octobre 2019

ISBN : 2246857910 

Lecture : octobre 2019

17 commentaires

  1. Je vois très régulièrement les tweets de David Dufresne et n’avais pas vu qu’il avait sorti un livre sur le sujet ! Merci pour cette découverte, le livre a l’air vraiment bien écrit. J’ai presque peur de m’engager dans une telle lecture tant l’ambiance actuelle qui règne est déprimante et oppressante.

    • Le livre se lit très facilement et n’a rien de triste. Il dresse un constat et essaye de trouver explications. Merci d’être passée et peut être bonne lecture !

    • C’est, pour moi, un livre indispensable pour comprendre le fil des évènements. Et, je crains pour la suite car il est clair que la police a franchi des limites en toute impunité !

  2. 😉 Le monde change vite en effet ! Restons vigilants pour ne pas sombrer. Bon dimanche, Renée

  3. Je ne sais pas si il peux aider a comprendre en tous cas perso je ne pige pas ce qui arrive a la France, ni au monde d’ailleurs. Bisous

    • Oui, je l’ai vu, encore disponible. Serait ravie de connaître ton avis ! Bon dimanche.

  4. Coucou!
    Le regard de ce journaliste semble très intéressant! Le flux d’infos et de fakes était si intense qu’il n’était pas simple de faire le tri. Je suis curieuse d’en savoir davantage…!
    Merci et bon week-end 🙂

    • Merci Gwen. Difficile en effet de faire le tri entre les différents buzz qui alimentent la toile médiatique. David Duchesne a voulu coucher sur papier son vécu pour le mettre à distance et trouvé un semblant de compréhension aux événements qui se sont passés. C’est évidemment un avis orienté qu’il nous faut entendre pour rester vigilant aux évolutions politiques que nous vivons ! Bon weekend.

  5. Je viens justement de lire dans « La Revue des deux mondes » un numéro datant de juin 2019 qui parle de la « haine » lors de ce mouvement social très important. Il y aura un avant et un après. La disproportion de l’usage de la force contre des manifestants pacifiques (je ne parle pas des casseurs qui les infiltraient) m’a durablement marqué. On se serait cru dans la Russie de Poutine (j’exagère à peine). Ta note est passionnante tout comme ce livre doit l’être car nous devons aborder ces questions que je trouve importante. Excellent weekend Matatoune 🙂

    • Merci pour ton retour ! Ce récit si proche de notre vécu récent nous dévoile ce que nous voudrions oublier. Une marche est franchie par incompétence ou délibérément. Mais en tout cas, ce sera dur de revenir en arrière. La répression de la manifestation des pompiers nous le démontre encore … Bon weekend !

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