
La méthode, premier roman de David Djaïz, par ailleurs essayiste et haut fonctionnaire, raconte le combat de la médecine contre la rage, à partir du portrait d’un jeune scientifique et son envie de gloire et de reconnaissance. Ce roman permet la découverte d’un événement du XXᵉ siècle, parfaitement inconnu des Européens, une incursion réussie dans les débuts de la médecine moderne, dans l’avenir d’un régime pourtant prometteur et la conscience d’un scientifique.
Fin d’un empire
Début du siècle, Paul Remlinger, vétérinaire assistant de Pasteur, accepte d’émigrer à Constantinople pour diriger le centre antirabique de la ville. Pendant dix ans, il assume ses fonctions, sans subventions et sans véritablement soutien. Le régime dit des Jeunes Turcs, ultranationaliste, veut orienter la Turquie vers la modernité en l’engageant entre autres dans l’enseignement de la médecine et de la santé publique.
Il demande à Paul Remlinger d’envisager les moyens de supprimer les chiens qui, protégés par la tradition orientale, se sont développés de façon exponentielle.
Appuyé par des discours hygiénistes et les craintes liées à la rage, Paul Remlinger craint d’être la caution scientifique de cette décanisation, présentée comme une urgence de santé. Seulement, ce qu’il avait imaginé avec quelques collaborateurs, avec méthode et outils scientifiques, sera-t-il mis en œuvre ?
Événement prémonitoire
Premier roman de David Djaïz, La méthode raconte une époque, une ville et un univers si méconnu. Construit en trois parties, le roman documenté raconte, en prenant l’angle des chiens errants, la fin de l’Empire ottoman avec l’arrivée au pouvoir de nouveaux dignitaires, les Jeunes Turcs. Ceux-ci incarnent la modernité, une certaine libération et une volonté égalitaire bienvenue.
Seulement, soutenu par l’Occident, ce nouveau pouvoir n’a pas tenu ses promesses. Dès 1913, les modérés en sont évincés. Un nationalisme turc s’y développe en neutralisant toutes les minorités. La méthode devient une métaphore de ce pouvoir, qui devient absolu, les cadavres de chiens deviennent alors la préfiguration des opposants qui seront, plus tard, châtiés par le pouvoir.
Ville fascinante
Préalablement essayiste, David Djaïz abandonne ses démonstrations pour mettre en scène une multitude de détails qui forment l’atmosphère précise et documentée de la Constantinople du début du siècle dernier.
Difficile de ne pas avoir envie de s’y balader. Immergé dans cette ville aux multiples visages, le lecteur ressent la rumeur grouillante de cette porte vers l’Asie mais également l’influence occidentale indéniable et incontournable qui y est exercée à cette époque.
Médecine moderne
Le laboratoire de Pasteur et son équipe furent, pour ma part, une vraie découverte. Surtout que le lecteur le rencontre par les yeux d’une petite main, le jeune Paul Remlinger, bardé de diplômes, mais employé pour un travail de nettoyage et de préparation routinier et répétitif, indispensable. On a souvent tendance à imaginer Pasteur, isolé dans son laboratoire, comme sa photo célèbre le présente.
On découvre ici toute une organisation autour de la position du Maître, illustre scientifique. Alors, avoir imaginé Paul Remlinger rigoureux jusqu’à l’obsession, pour ne pas dire rigoriste, aimant par-dessus tout l’ordre, fasciné par l’hygiène, en renforce la puissance romanesque. Car, à la merci du nouveau pouvoir, il semble accepter l’innommable. Cette tension soutient l’intrigue.
Gloire avide
Jusqu’où est prêt Paul Remlinger à servir son ambition ? « En réalité, Paul s’interdit à peu près d’avoir des opinions sociales ou politiques. Seul lui importe de faire de la bonne science. Et la bonne science est expérimentale, la vérité ne se découvre que par et dans l’empirie. Ce n’est pas lui, scientifique, de décréter ce qui est urgent et important pour la société. » David Daïz ne construit pas une analyse, il utilise les ressorts du roman pour répondre à cette question cruciale éclairant toute démarche scientifique. Son héros est présenté comme un personnage vil, faible et obsédé. C’est tout l’art de l’écriture manifestée ici. Il suggère mais, en réalité, balade son lecteur et s’en amuse certainement.
« Chacun a vu assez d’horreurs pour une vie« . Je craignais cette partie au point que j’ai failli arrêter ma lecture tant elle me faisait peur, la décanisation de Constantinople entre l’Europe et l’Asie. En la transformant en constat plutôt qu’en description, David Djaïz respecte son lecteur, même si elle n’en est que plus évocatrice. Ainsi, l’écrivain prouve son art maîtrisé du romanesque
Je ne suis absolument pas prête d’oublier Constantinople, et ses derviches tourneurs, entre autres, Pasteur et Paul Remlinger, qui a évidemment existé. Sur sa fiche Wikipédia, sa décennie à Constantinople est assez courtement évoquée. Elle signale pourtant combien lors de son prochain poste, en Algérie, il donne toute la puissance de son talent, sa rigueur pour son sens de la recherche et du partage. Ainsi, David Djaïz propose, avec La Méthode, la construction de la morale d’un scientifique rigoureux et habité par une haute conception du service public sans jamais perdre l’attrait du romanesque. J’imagine bien qu’avec La Méthode, David Djaïz devrait se faire réellement remarquer lors de cette rentrée littéraire.
Pourquoi lire La méthode
Pour découvrir un épisode méconnu de l’histoire de la médecine, mais surtout pour réfléchir aux rapports ambigus entre science et pouvoir. À travers Paul Remlinger, David Djaïz interroge la responsabilité du scientifique lorsque la recherche, l’ambition personnelle et les exigences politiques finissent par se confondre. Une réflexion troublante, portée par un véritable roman historique.
Remerciements
Aux éditions Stock et à #Netgalley
Puis quelques extraits

Autant Paul considère que l’école de médecine allemande est pleine de tricheurs, autant l’école allemande de chimie, celle-là, Paul ne la traite pas de surcotée ; il la regarde comme on regarde une cathédrale : avec admiration et une légère méfiance pour ce que peut faire un peuple qui sait bâtir si haut.
La Turquie embrasse désormais la modernité à pleine bouche. Elle ne peut plus se satisfaire d’être un décor exotique pour écrivains occidentaux décadents. Il y va de la dignité nationale.
Et je vois que notre partenariat scientifico- opérationnel peut produire une solution optimisée à ce problème. Il ne manque qu’un feu vert politique discret de la part de DMHP. Le reste, comme je dis toujours, ce n’est que de la méthode. Tout n’est jamais qu’une question de méthode.
Ce plan qu’ils échafaudent dans le roulement de la conversation n’est peut-être que l’extension à grande échelle de cette soif d’ordre et de propreté qui taraude le monde entier en cette année 1910.
Et dans ce vertige, une pensée le traverse, simple comme une évidence : ils ont trouvé leur centre. Quelque chose qui les tient. Quelque chose qui les rassemble.
Le siège n’a pas dix ans et on fabrique déjà des substances capables d’être tour à tour des couleurs, des engrais, des matériaux, des instruments de mort.
Ces bribes de conversation atteignent Paul. Il sait bien sûr. Mais il n’aurait jamais imaginé voir. Et il avait voulu oublier.
Ici en bref




Informations pratiques

La méthode de David Djaïz
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Éditeur : Stock – X : @EditionsStock Instagram : @editionsstock – Facebook
Parution : 19 août 2026 – EAN : 9782234099272 – Lecture en août 2026

Comme toujours, j’apprends plein de choses en te lisant !
Moi aussi, je ne savais rien de cette décapitation. Un roman que je conseille vraiment et qui me semble fera parler de lui !
Je vais le recevoir par Babelio. J’avais beaucoup hésité en raison du sujet qui te faisait peur.
Non, pas de souci. Évidemment, cette partie décrit bien les choses, mais cela aurait pu être bien pire !
un angle différent pour découvrir Pasteur.
Complètement, en effet !
Ce livre a l’air très intéressant, je le note. Je te souhaite une belle semaine
Je crois en effet qu’il est à découvrir ! On entendra parler de lui !
Belle découverte de Constantinople à cette époque, mais le côté scientifique m’intéresse moins. Et surtout cette idée de décanisation !
Merci beaucoup pour ton analyse.
Bon dimanche ☀️
Merci Bonne lecture. Hâte de lire ton retour !
Bonjour Matatoune. Ce roman m’intéresse pour Constantinople que j’ai visitée et pour les rapports entre la science et le pouvoir. Bon dimanche
[…] La méthode de David Djaïz : la science face au pouvoir […]
Cela m’intéresse : science et politique, Istanbul. Je le note tout de suite.
Je pense qu’il est très intéressant à découvrir. Merci pour ta confiance !