
D’où nous vient l’idée que le voyage nous changera ? Jérôme Ferrari continue à convoquer Burton, le grand voyageur du 19ᵉ pour illustrer ce nouveau « Conte de l’indigène et du voyageur », consacré à l’altérité, Très brève théorie de l’Enfer, second de sa trilogie, qui démontre, entre autres, l’incommensurable fossé entre l’expatriation et l’immigration.
Au cœur d’Abou Dhabi, lorsque le narrateur, professeur expatrié avec femme et fille, doit faire réparer un pare-chocs, abîmé par une petite collision, non déclarée comme l’impose la loi, il découvre un autre univers parallèle où l’ailleurs n’est plus exotisme, mais survie. Celle qui lui ouvre les portes est Kaveesha, la personne qui s’occupe de son ménage et de sa fille. Elle est d’origine sri-lankaise, immigrée depuis plus de trente ans et considérée comme esclave par ses précédents employeurs.
La recherche des traces laissées par son grand-père, né en Algérie, lui inspire sa première expatriation. Le charme de l’exotisme a permis son mariage avec Nardjess, qui l’a converti à l’islam, sans que vraiment cela soit un choix véritable. Alors, lorsqu’il débarque avec sa femme et sa fille, attiré par une situation financière, qu’aucun professeur français ne pourrait prétendre, il est confronté à un univers particulièrement hostile et à une foule multiculturelle maintenue dans des univers où les rencontres sont impossibles et les échanges pervertis.
Incommunicabilité au pays du pétrole
Afisaneh, le prénom de sa fille est aussi le titre d’un poème persan qui commence ainsi
« Je suis un instant qui passe comme l’éclair, la larme chaude d’un œil humide« . Cette Très brève théorie de l’enfer ressemble à cette larme chaude, comme l’émotion que l’on découvre au fil du roman. Pourtant le roman possède son ironie habituelle que j’aime tant. Même si le voyage lui permet d’appréhender des pays si différents, il reste, même avec empathie et respect, empli de son confort culturel qui l’accompagne partout et depuis toujours. Cette supériorité que le narrateur se doit d’assumer !
La ville de la démesure, Abou Dhabi, n’a rien à voir avec celle, merveilleuse, décrite par les influenceurs. Le narrateur qui se perd dans un quartier de la ville en est une illustration tragique : chaleur torride, aucune indication, hors des circuits habituels, aucune population, un pays d’une telle hostilité qu’il ne fait vraiment pas rêver.
Les immigrés, les Bédouins actuels
Tel l’explorateur Wilfried Thesinger évoqué par Jérôme Ferrari, le narrateur se sent étranger dans son propre univers. Il a cru à des chimères, comme les Bédouins au siècle dernier qu’il a cru immortalisé. Mais, il reste irrémédiablement anglais, comme le narrateur reste européen dans cette découverte de ce qu’est l’immigration. Et, malgré la position du narrateur, qui ressemble tellement à la nôtre, sa responsabilité est complètement engagée dans ce constat.
J’ai, bien évidemment, réellement aimé cette leçon romanesque de philosophie pratique. Comme pour Nord Sentinelle, son précédent, deux axes s’opposent et de cette confrontation naît la réflexion sur notre condition. Même si celui-ci est plus noir, Très brève théorie de l’enfer nous parle de jeux de pouvoir. Tout s’oppose dans cet univers entièrement hostile, malgré sa modernité. Aucune complaisance donc de la part de Jérôme Ferrari ! Encore un excellent roman qui conduit à la réflexion.
En quelques mots
Le roman de Jérôme Ferrari explore l’illusion d’un voyage transformateur en opposant expatriation et immigration. À Abou Dhabi, un professeur découvre, grâce à Kaveesha, la réalité brutale des travailleurs immigrés. Entre choc culturel, incommunicabilité et rapports de domination, il prend conscience de son privilège et de sa responsabilité dans un univers moderne mais profondément hostile.
Pourquoi le lire
Pour une réflexion percutante sur le voyage : le roman démonte l’idée séduisante selon laquelle partir ailleurs nous transforme profondément. Pour comprendre le fossé entre expatriation et immigration : Ferrari met en lumière deux réalités opposées, souvent confondues. Pour la force de son regard critique : sans complaisance, il dévoile les rapports de domination et les illusions de l’exotisme. Pour son ancrage contemporain : Abou Dhabi devient le symbole d’un monde moderne, riche mais profondément inégalitaire. Pour une littérature exigeante mais accessible : entre ironie et gravité, le roman mêle récit et philosophie avec efficacité.
Puis quelques extraits

– personne ne se résigne à vivre volontairement dans la peur quand il existe une alternative,-
– faire plutôt valoir les avantages merveilleux de la vie aux émirats verrouillés aux premiers rangs desquels il fallait compter un niveau de sécurité inégalable et le montant faramineux de la prime d’expatriation qui nous mettait à l’abri du besoin pour longtemps.
En trente ans, même si elle ne veut pas se l’avouer, elle s’est accommodée de son absence. Elle a appris à l’aimer comme on aime une idée abstraite.
Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles, mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l’obscurité, son incandescence continue d’embraser les profondeurs de la nuit.
Et, encore,
En trente années, la frénésie des bâtisseurs n’a pas connu un seul moment de répit, les grues se dressent encore à l’horizon et, de tous les pays de misère, les hommes ne cessent d’accourir pour se hisser sur les échafaudages vers un rêve qui ne se réalisera jamais.
Elle s’est désormais que, pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible.
-la profusion de ce confort matériel qui donnait à la moindre succession au jour l’éclat d’un écrin étincelant dans le seul effet était d’en rendre l’ennui et la vacuité, encore plus palpables.
– rien n’est plus volatile que le parfum de l’exotisme qui finit toujours par devenir mortellement familier —
Vous ne comprenez pas : vous n’êtes pas ivre parce que vous ne pouvez pas l’être. Et vous ne pouvez pas l’être pour la bonne raison qu’il n’y a pas d’alcool dans le royaume.
Je sais que je me trompais: nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et nous ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs, notre assentiment.
Ici en bref


Du côté des critiques : Le Monde
Pour aller plus loin


A son image – Nord sentinelle
Questions pratiques

Jérôme Ferrari – Très brève théorie de l’Enfer
Éditeur : Actes Sud – X : @ActesSud – Instagram : @actessud – Facebook
Parution : 3 mars 2026 – EAN : 9782330216382 – Lecture en mars 2026

[…] aussi l’avis bien troussé de Matatoune (Voagabondageautroudesoi) qui souligne que c’est une littérature exigeante mais accessible oscillant entre ironie et […]
Bonjour Matatoune. Je n’ai jamais lu cet auteur et le sujet dot être émouvant alors pourquoi pas ? Bonne journée
Celui-ci est très réussi ! Je le conseille ! Bon lundi de Pâques 🌺
J’aime beaucoup la plume de cet auteur. Je note ce titre.
Il devrait te plaire, alors !
Bonjour Matatoune. J’avais bien aimé « le sermon sur la chute de Rome », qui remonte déjà à plus de dix ans. Je n’ai pas relu J. Ferrari depuis. Le thème de celui-ci me plait assez. Merci, belle semaine à toi
Évidemment, comme la chronique l’indique, je n’ai pas été déçue ! Bonne semaine 🌼❤️🌸
Pas vraiment mon genre de lecture. Bonne semaine
Je suis sûre que celui-ci te plairait ! Bonne semaine ✍️ 📚
le thème me parait très intéressant, l’écriture exigeante me freine un peu mais pourquoi pas.
Idem pour moi, je n’ai jamais lu cet auteur !
C’est un de mes auteur dont j’attends avec impatience son prochain !
C’est son image de prof de philo qui le poursuit. Seulement il utilise le roman pour explorer, non pas la psychologie, mais les forces qui traversent l’humain. J’aime bcp ! 📚✍️🌸
J’hésite : j’ai détesté Nord sentinelle
Alors, n’essaye pas ! 😆 Moi, beaucoup de plaisir à découvrir celui-ci !