Rentrée littéraire 2024
Contes de l’Indigène et du voyageur

Le roman, Nord Sentinelle de Jérôme Ferrari est un délice de finesse, d’humour, de dérision et de réflexions ! En convoquant la figure sans scrupule du premier explorateur du monde, Richard Francis Burton, Jérôme Ferrari dénonce les touristes, les autochtones, tout le monde en fait, dans son roman, dont le sous-titre est Contes de l’indigène et du voyageur, en prenant exemple sur son île de beauté, la Corse.
Premier opus d’une trilogie annoncée, Nord Sentinelle démarre par le geste criminel, insensé, du cousin du narrateur, issu des puissants Romani, qualifié rapidement de « con » et de » parasite alangui, violent ».
Un soir de terrasse pleine, tout juste après la pandémie, le jeune Alexandre Romani s’en prend à un touriste, Alban Genevez, étudiant en médecine et le poignarde. Aussitôt, emprisonné, le meurtrier ne regrette rien, et même continue à être fier de son acte. On apprendra plus tard les raisons de son geste, assez dérisoires, en fait !
Explorateur et autochtone
Convoqué Richard Francis Burton au début du roman, c’est accepté le constat d’un sultan, semble-t-il illustre, qui après lui avoir offert l’hospitalité n’a pu que le regretter : il avait souillé la terre de sa ville sainte. Ainsi, Jérôme Ferrari laisse entendre que tous touristes seraient » à tuer » pour éviter une contamination dangereuse. Il fait un parallèle avec son petit-cousin Alexandre, autochtone indéniable, qui lui, un jour, a accompli le geste que le sultan aurait tellement dû faire. Le style est alambiqué, complexifié comme s’il s’agissait d’une écriture du 19 ème siècle au début.
En remontant le fil de ses souvenirs, avec une écriture en italique que le narrateur adresse à Catalina, la mère d’Alexandre, pour qui il garde une attirance certaine, le narrateur commence à distinguer les autochtones. Car, Philippe, choisit par la belle Catalina, le père d’Alexandre, est aussi son ami d’enfance. C’est dire que le narrateur connaît bien cette famille qui domine son île natale depuis des siècles.
Seulement, au fil des chapitres, où l’écriture de Jérôme Ferrari se libère de ce carcan imposé du début. Elle devient rapidement ironique, savoureuse et même hilarante avec la description de scènes mémorables.
Ainsi, les propriétaires actuels, vivants de cette industrie du tourisme ont tendance à oublier que leur respectabilité, acquise au fil des ans, ne repose que sur une criminalité du passé, comme l’histoire de Nicolas Romani le signale.
En conclusion
Seulement, aucun manichéisme chez Jérôme Ferrari, car sa famille n’est pas uniquement liée à celle des Romani par la traîtresse Catalina. Tout est imbriqué. La famille du narrateur a choisi la connaissance à la criminalité. Mais, à chaque souvenir, les Romani sont présents.
Rien ne permet de s’extraire de cette mélasse, ni l’exil, ni la politique !
Constat pesant et inexorable de Jérôme Ferrari, répétant dans cette fin, d’une seule phrase, le destin de chacun à assumer dans sa solitude sa responsabilité d’être humain.
Jérôme Ferrari raconte, sous forme de contes mis en lumière par la table des matières, l’histoire de vies marquées par des destins différents, où chacun doit assumer son libre arbitre dans une solitude totale, en prenant pour exemple ses sujets favoris : sa terre, les hommes qui la composent et les touristes qui l’envahissent.
Brillant, sarcastique, détonnant et puissant !
Pour aller plus loin
Puis quelques extraits

Peu d’efforts semblaient pourtant requis pour qu’il prenne sa place dans une lignée de branleurs; Pour autant que je sache, les Romani s’étaient contentés pendant des siècles de profiter du labeur de la plèbe à laquelle ils louaient leurs terres et leurs maisons et ils n’eurent donc pas à lever le petit doigt pour subvenir à leurs besoins tant que dura la période bénie de la féodalité, c’est-à-dire, sur notre terre qui ignorait les majestueux courants de l’histoire et du progrès, à peu près jusqu’aux années trente du siècle dernier ce qui constitue une estimation d’une extrême prudence.
Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d’innombrables calamités.
Dans le monde impitoyable de la presse à sensation, expliqua la journaliste à Pierre-Marie, la vérité ne se suffisait hélas pas toujours à elle-même et si l’on voulait qu’elle fût connue, il fallait paradoxalement se résoudre à lui faire subir de subtiles altérations cosmétiques pour la rendre plus séduisante et plus conforme à l’idée que les lecteurs s’en faisaient.
Qu’est-ce que tu veux que ça me fout ?
Il y a quelque chose chez Philippe, en plus d’un véritable talent pour exprimer son point de vue avec concision, que je ne peux m’empêcher d’admirer et qui relève de la force véritable : son indifférence à l’ensemble du genre humain, au-delà du cercle de ses intimes, bien sûr, indifférence si totale, si absolu qu’elle le rend pratiquement invulnérable.
Et encore,
Depuis lors,tout a été bouleversé, bien sûr, sauf, dit-on, ceci : chaque enfant qui naît ne reçoit de Dieu que la vie et doit attendre, pour que s’ouvrent les yeux de son esprit, que le très puissant Djinn effleure ses paupières.
– Tu fuis la mort vers Samarcante mais c’est à Samarcande que la mort t’attend car c’est là qu’elle a depuis toujours rendez-vous avec toi. À Samarcande.
Au bout de combien de temps devient-il décent de quitter le survivant d’une tentative de meurtre pour l’abandonner à ses traumatismes et à ses séquelles ?
Chaque possible porte en lui sa souillure – le chagrin souillé d’un lâche soulagement, le soulagement souillé d’un irrémédiable chagrin.
Depuis lors, comme je le découvre avec effroi, en plus de nos touristes habituels, nous devons subir, d’avril à octobre, le déferlement ininterrompu sur nos rivages, depuis les entrailles de bâtiments gigantesques crachant vers le ciel bleu leurs grasses fumées noires, de hordes de retraités libidineux qui parcourent la ville par petits groupes hostiles et vociférants, exposant à la vue de tous l’obscénité livide de leurs jambes variqueuses et leurs orteils dénudés.
Et encore, encore,
(…) il est triste de penser que rien ne nous changera jamais, oui, c’est une triste vérité, bien qu’elle soit triviale, (…)
(…) ce garçon a le sang mauvais, disait ma mère à ton sujet, en se référant, je suppose, au sang des Romani mais elle avait tort, le sang mauvais qui coule dans tes veines est le nôtre, c’est notre sang qui t’interdira à jamais, quelles que soient tes illusions, de devenir ton père, le sang qui fait de toi un faible, comme moi, même si tu crois ce soir que tu as réussi à surmonter ta faiblesse parce que tu t’es armé d’un couteau pour réclamer le prix de ton humiliation sans savoir qu’il te faudra toi aussi payer un prix exorbitant, un prix que devront aussi payer ton père et ra mère inconsolable (…)
(…) et je sais, mon petit garçon, que tu dois encore avoir envie de pleurer mais je ne suis pas là, ce soir, pour te prendre dans mes bras, tu es tout seul – oh, tu es si seul ! – (…)
Ici en bref




Du côté des critiques
Du côté des blogs
Questions pratiques

Jérôme Ferrari – Nord sentinelle
Éditeur : Actes sud
X : @ActesSud Instagram : @actessud
Parution : 21 août 2024
EAN : 9782330194413
Lecture : Août 2024

[…] A son image – Nord sentinelle […]
Alors s’il est brillant je ne peux que succomber à la tentation.
Pour moi, tout à fait ! Merci pour ta confiance 😉
Je ne suis pas trop attirée par ce roman. Bonne semaine
Jérôme Ferrari est un des écrivains dont je ne rate aucune sortie ! Alors, cette trilogie je risque d’en reparler 😅. Bonne continuation !
Bonjour Matatoune. Je suis impressionnée par tous les romans de la rentrée littéraire 2024 que tu as déjà lus. Bonne journée
Mais, t’inquiète j’avais commencé depuis juillet 😅 Bonne journée !
Un roman que j’avais repéré, et qui, sous couvert d’humour sarcastique, semble pousser à s’interroger. En tout cas, l’histoire a l’air originale.
On peut reprocher à Jérôme Ferrari de ressasser sans cesse sur son île. Pourtant, je trouve la forme de celui-ci très nouvelle et du coup, je me suis encore bien régalée !
Merci de passer ici pour échanger les impressions autour de la lecture
Il me semble assez spécial mais pas dénuer d’intérêt a voir….Bisous bon dimanche
Son style peut rebouter certains ! J’avoue que j’ai un grand faible pour cet écrivain et je n’ai pas encore été déçue 😞 Bonne semaine
Je trouve son écriture très complexe
Peut-être que les extraits longs viennent de la première partie où Jérôme Ferrari semble imiter un style du début du siècle dernier. Bon dimanche 😉
L’adjectif « sarcastique » me plait bien … Et j’avais beaucoup apprécié son style dans Le sermon sur la chute de Rome », alors pourquoi pas ?
Ravie ! Jérôme Ferrari écrit avec bcp de talent.
Bon dimanche 😉
Bonjour Matatoune. Ce roman semble originalet plein d’humour. Je le lirai si j’en ai l’occasion. Bonne journée
Un ton et un style que j’aime toujours bcp
Bon dimanche 😉
Ah, celui-ci, je ne l’avais pas repéré. Merci pour cette découverte. 🤩
Quel ravissement de retrouver le style de Jérôme Ferrari ! Et bientôt l’adaptation de son roman à l’ecran A son image ! 😍