Antoine Sénanque – Adieu Kolyma – #rl2025

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Le roman commence en Hongrie et suit Sylla Bach au service du tanneur Varlam. Il l’avait libéré à onze ans des popes, mais surtout des cosaques et des autres filles de l’orphelinat, et l’avait recueilli. Quarante-cinq ans, la vue perçante depuis son enfance, Sylla est habituée à vivre dans les ténèbres, comme une ombre. Elle vit cachée tout en protégeant celle qu’elle a aimé dans l’enfer du goulag : Katarina Semionovna, surnommée Kassia, qui est infirmière. Elles ont partagé, en secret, leur passion à Kolyma.

Seulement, Sylla est consciente que des ennemis assoiffés de vengeance la poursuivent. Elle porte en tatouage « l’étoile à huit branches des criminels affiliés aux gangs » et « des larmes de sang en pluie pour chacune de ses victimes ». Son travail, à Kolyma, était de tirer une balle dans la nuque de ceux qu’on lui désigne, dans la prison maudite de Serpentine : les coupables et les innocentes.

Seulement depuis sa trahison avec son ancien maître Pal Vadas, elle est consciente qu’elle n’échappera pas à son sort. Depuis neuf ans, elle tente d’échapper à cette menace. Est-ce qu’un vieux commissaire hongrois, Ferenc Balázs, pourrait changer son destin ?

Thriller historique

Antoine Sénanque bâtit son roman sur fond de vengeance entre deux frères qui se disputent la gérance d’un cartel de trafiquants. En mettant « la tueuse de chiennes » Sylla, au centre de cette situation, il le transforme en un thriller sombre et dense où l’âpreté du propos n’est rien face à la dureté du vécu.

Deux portraits féminins s’opposent : Sylla la tueuse de sang-froid aime le goût de fer que procure le sang. Kassia, la sauveuse, par ses doigts agiles remplace, pour les sutures, les chirurgiens les plus expérimentés. Leur improbable amour, né dans l’enfer de la Kolyma, leur a permis de survivre au goulag. Un pacte avec le diable leur permettra d’en sortir.

C’est ingénieux de la part d’Antoine Sénanque de doter son tueur du sexe féminin. Fille sans passé, deux hommes lui ont donné la chaleur nécessaire pour qu’elle ne soit pas qu’un bourreau. Le premier fut un moine qui lui apprit la musique sur « un clavier sourd ». Le second, Valam, ce père adoptif qui, à sa manière, la protégeait, même si c’est lui qui l’a fait entrer dans le gang.

Personnage à part entière

Seulement, le personnage principal de ce roman très noir est la Kolyma elle-même. Environ vingt millions d’individus ont été internés dans un goulag, et deux millions y ont trouvé la mort.
Ce lieu habité par les Yacoudes, sortes d’Esquimaux, fut sujet à beaucoup de convoitise. Ses vallées envahies par la taïga et la glace de l’hiver ont des ressources profondes et exploitables. On parle au moment du goulag d’un kilogramme d’or produit pour chaque vie humaine perdue. Il y a aussi de l’étain, de l’or, du tungstène ou de l’uranium.

En toile de fond, Staline est omniprésent. Le roman se situe tandis que Khrouchtchev reconnaît (un peu) les crimes du Guide que fut ce chef sanguinaire. Il suffisait d’une parole, d’un geste, d’un souffle peut-être, pour être envoyé au goulag. De 1935 à 1953, date de la mort de Staline, 350 000 morts sur 800 000 détenus.

La corruption est l’autre composante de ce thriller. Antoine Sénanque montre qu’elle est au cœur du régime soviétique, comme si elle n’avait jamais quitté l’histoire russe. Évidemment, le lecteur pense à l’actuelle Russie et ses oligarques et, bien sûr, la guerre en Ukraine.

De la place Dzerjinski à Moscou à Budapest, en parcourant l’Ukraine et la Sibérie mais également la Roumanie et qui finit à Magadan, la capitale. Adieu Kolyma raconte le monde soviétique des années 1956 où le règne de Staline de vingt-quatre ans tente d’être oublié, mais où les trafics continuent de prospérer. Antoine Sénanque construit un thriller historique où corruptions et violences voisinent au sein d’un texte d’une beauté rude et haletante ! Encore une fois, Antoine Sénanque m’a fait passer un excellent moment de lecture. Quel plaisir !

Pour aller plus loin

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Croix de cendre

Puis quelques extraits

Ce n’était pas pour sentir le parfum de Kassia que Sylla rôdait près d’elle jusqu’aux heures avancées de la nuit, mais pour sentir celui de ses ennemis. À la moindre alerte, elle s’éloignait vers un autre quartier pour revenir plus tard par peur de mener à Kassia, ceux qui la traquaient.

Ceux qui avaient connu l’extrême souffrance pouvaient perdre leur cœur, leur bonté, mais l’Impassible avait perdu beaucoup plus. Sa nature. Les loups de la taïga, disait-on, le reconnaissaient comme l’un des leurs et aucun chien n’aboyait jamais sur lui. La souffrance n’avait plus rien à y voir. L’impassible ne souffrait plus. Il respectait la dernière volonté de son âme brûlée, où aucun désir ne subsistait, ni pour la vengeance, ni pour quoi que ce soit, juste l’ultime volonté de ne plus rien avoir à partager avec le genre humain.

Avant que je lise Adieu Kolyma d’Antoine Sénanque, cette région extrême de la Russie, le « Grand Est » de Sibérie, m’était complètement inconnue. Elle servit à Staline à y envoyer tous ses opposants y compris des prisonniers de droit commun. Des mines d’or et un climat avec lequel les -50° sont des choses habituelles.

Les criminels assuraient un supplément d’ordre et de sécurité pour les gardiens et l’administration du Dalstroï. Sans l’aide des truands, l’État n’aurait jamais pu obtenir une telle soumission des prisonniers de la Kolyma.

Depuis 1932, presque un million d’êtres humains étaient passés par la Kolyma. Ilvrestzit aujourd’hui environ deux cent mille détenus dans le camp. En dix ans, la production de l’or avait quintuplé.

Les bolcheviks ne parlaient qu’au singulier, comme tous les hommes dont il faut se méfier. Le peuple, le monde, l’avenir… Le pluriel déchaînait leur rage et les individus qu’ils égorgeaient étaient offerts en sacrifice au bonheur de l’humanité singulière.

Et, encore

Dieu ne protégeait pas plus les prières que les crachats.

Les bolcheviks ne tatouaient pas leurs prisonniers comme les nazis, l’ulcère trophique s’en chargeait. Il imprimant la marque de la faim.

Staline avait promis une amnistie aux truands du goulag s’ils s’engageaient dans les rangs de l’Armée rouge pour combattre l’envahisseur nazi. Malgré le code donné, beaucoup d’autres acceptèrent le contrat pour la liberté.

Staline ne laissait jamais derrière lui de témoins vivants de ses œuvres secrètes.

Chacun savait que le bonheur portait malheur et qu’une aumône de quelques roubles pouvait retenir la chance.

La seule manière de combattre l’État, c’est de le pénétrer pour le pourrir de l’intérieur, suffisamment pour qu’il se décompose.

Ici en bref

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Du côté des critiques : Télérama

Questions pratiques

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Antoine Sénanque – Adieu Kolyma

Rentrée littéraire 2025

Éditeur : Grasset – X : @editionsgrasset – Instagram : @editionsgrassetFacebook

Parution : 27 août 2025 – EAN : 9782246838432- Lecture : Octobre 2025

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25 commentaires

  1. J’ai bien aimé ce livre et ai la chance de le rencontrer à la librairie Voyelle la semaine dernière. Je vais lire Croix de cendre.

    • Beaucoup moins violent, mais de la même veine au niveau de l’ampleur du style et de la documentation ! Bonne lecture 🌞

    • J’ai en effet bcp aimé. Il passera à la Grande Librairie la semaine prochaine ! Excellente continuation 🍃🌬📚

    • C’est un écrivain qui me fait entrer dans des moments d’histoire oubliées que j’apprécié beaucoup !

  2. Bonjour, j’ai lu avec attention ta chronique que tu termines en parlant d’un « excellent moment de lecture ». Pour moi ce fut un pensum que j’ai poursuivi jusqu’au bout car j’avais reçu ce récit dans ma sélection de juré du prix Fnac. Il y avait trop de violence pour moi.
    Pourtant, il est primordial de rappeler ce que fut le goulag où tant d’hommes et de femmes ont vécu l’inimaginable et peu ont survécu. Et dire qu’après la guerre les responsables ont continué tranquillement leurs petits trafics avec des hommes de main (ou comme ici une femme) pour faire le sale boulot !
    Moi aussi je ne connaissais pas Kolyma.

    • La violence est omniprésente, mais comment décrire cette période autrement ! Mais, c’est vrai, je ne l’ai pas lu à sa sortie, et surtout pas en étant obligée, je savais que ce serait une lecture difficile ! Merci pour ton retour 🙏

      • Oui, c’est violent, comme je crois que l’époque le fût ! Pas sûre que cela soit actuellement moins violent, mais, beaucoup plus retors, c’est sûr avec l’empoisonnement des oposants et les liens avec les trafics de toutes sortes 🤔

    • Se replonger dans cette période, c’est aussi comprendre l’emprise autocratique du peuple russe actuelle !

  3. J’avais bien aimé Croix de cendres … Et celui-ci est aussi un roman historique, plus thriller que le premier. Alors pourquoi pas ?

    • Si tu as aimé son style et sa manière de traiter l’histoire dans Croix de cendres, celui-ci devrait te plaire . Mais, attention bcp de violences !

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