
Un pont sur la Seine de Pauline Dreyfus est la chronique, presque ordinaire, d’une famille française dans deux villages implantés de part et d’autre du fleuve durant le XXᵉ siècle. Sans en avoir l’air, l’écrivaine retrace l’histoire d’une France de province, loin du centrisme parisien, sorte de « Clochemerle », autour d’un pont, élégant et ironique.
L’histoire commence en 1864 dans le petit village de Saint-Amand, en bord de Seine. Un bac amène sur l’autre rive, vers le village de Champagne. Germain Vernet est viticulteur cultivant un chasselas apprécié. Sa fierté est de savoir son raisin sur les tables des Russes richissimes à 1800 km de son village. Ses fils jumeaux, Lucien et Georges, éprouvent des envies complètement différentes.
Lucien choisit la tradition et reprend l’entreprise familiale. Georges se tourne vers le progrès et s’installe à Champagne profitant de la construction du pont et se fait embaucher à l’usine Schneider qui vient de s’installer.
Cinquante-deux mois de guerre continuent à élargir le fossé entre les deux frères. Lucien, le paysan, sert de chair à canon dans les tranchées. Yvonne et leurs enfants, Vincent et Adèle conçue lors d’une permission de retour de tranchée, reste seule avec le patriarche sur l’exploitation. Georges, tranquille pendant la guerre à fabriquer des obus, continue son ascension sociale en devenant ouvrier qualifié. Sont à ses côtés dans son appartement moderne Madeleine et leur enfant Germaine. Seulement la première lettre anonyme dénonçant son infidélité arrive en février 17.
Fresque sur le vingtième siècle
Pauline Dreyfus symbolise le rapprochement des hommes mais également leur rivalité avec ce pont entre les deux villages. De son ton léger et ironique, l’écrivaine chemine sur les événements marquants du vingtième siècle, enjambant les guerres, les avancées technologiques et les changements sociétaux.
Le pont devient, avec Pauline Dreyfus, une indication de l’ambiance sociale sur les deux rives, alternant régulièrement la définition de ce qu’est le bon côté de la vie. Témoin passif des deux guerres, de toutes les petites et grandes compromissions de part et d’autre, de l’exode de familles fuyant leur habitation, de l’eau servie aux réfugiés sans les faire payer, le pont est le personnage principal de ce roman. Détruis et reconstruis plusieurs fois, il symbolise les rivalités, les bassesses nées de la convoitise et des désirs inassouvis, des jalousies inavouées, des petites blessures de l’âme qui font les grandes tragédies.
Sa traversée montre l’espoir ou la régression. C’est le symbole du mépris envers l’autre fait de représentations sociales éloignées de la réalité. Il représente la peur, aussi, qui fait médire plutôt que d’apprendre à se connaître. Il représente l’Histoire, la petite surtout à l’échelle de cette famille, ballottée par les clins d’œil de la grande, et par ailleurs l’expliquant, la simplifiant ou la complexifiant à souhait, selon les désidératas de chacun. Sur ce pont ou à proximité, le lecteur croise le préfet, bien sûr, de loin le baron Empain, Dominique Strauss-Kahn, bien avant sa chute et même Nino Ferrer.
En conclusion,
Le texte de Pauline Dreyfus regorge d’anecdotes et de précisions vivantes sur les événements, mais également sur l’évolution des mentalités, de la conscience de classe et de genre. La belle ironie que le lecteur sent poindre dans ce texte la fait devenir une petite pépite littéraire.
Pour un roman qui retrace l’histoire d’un coin particulier de France, il comporte très peu de dates. Il suffit à Pauline Dreyfus d’évoquer un fait, un événement pour qu’on sache précisément de quand on parle. Découvrir un siècle de l’histoire de France avec le style élégant de Pauline Dreyfus est un vrai plaisir.
Pour en savoir plus


Le déjeuner des barricades – Le Président se tait
Puis quelques extraits

En 1900, les seuls hommes à se raser la moustache étaient les curés, les acteurs et ceux qu’on appelait alors les gens de maison.
Vous vous croyez libre, a-t-il répondu, parce que vous ne recevez pas de salaire ou de gages comme autrefois. Allons donc ! Vous êtes esclaves, du plus injuste des tyrans, ce climat qui peut ruiner en une nuit une année de travail, ou vous apporter des maladies qui saccageront votre vigne. Votre prétendue liberté est en fait un mirage.
Impossible pour les anciens soldats, d’oublier que, pendant quatre ans, ils ont été dirigés par le général Pinard. Leur meilleur compagnon d’infortune dans les tranchées. Le quart de mauvais vin de la première année de guerre était devenu un litre quatre ans plus tard.
(À vrai dire, on sera moins regardant avec le temps et ces handicaps cesseront d’être rédhibitoires à mesure que la boucherie exigera chaque année son lot de recrues fraîches – de même que la classe 18 sera enrôlée avec un an et demi d’avance). Mais, c’est une autre histoire.
Impossible pour les anciens soldats, d’oublier que, pendant quatre ans, ils ont été dirigés par le général Pinard. Leur meilleur compagnon d’infortune dans les tranchées. Le quart de mauvais vin de la première année de guerre était devenu un litre quatre ans plus tard.
Un tel déplacement était inconcevable pour une femme élevée dans la certitude d’être né du bon côté de l’eau.
Et, encore
Et puis, arrive toujours un âge où la curiosité de l’arbre généalogique l’emporte sur des réticences dont, au fond, on a oublié la cause.
En France, on n’a pas de pétrole, mais on a du patrimoine. L’avenir est dans le passé. Pourquoi voyager au bout du monde quand l’émotion peut nous cueillir au coin de la rue ? La France est un vaste musée, mais elle ne le sait pas encore. Chaque village chaque quartier, chaque ruelle est un musée Grévin qui s’ignore. À bien y réfléchir, cette notion de patrimoine était déclinable à l’infini, donc monnayable à l’infini : culinaire, religieux, industriel, littéraire. C’était juste un pli à prendre.
Les mots ont changé mais la réalité est la même, à la fin, il y aura des victimes et des survivants.
Et il avait théorisé son nouveau cœur de métier : nous vendons mieux que du rêve, nous avons des souvenirs.
(C’est un social-démocrate, autrement dit un ambitieux.)
Je me suis souvenu d’une phrase du peintre Bonnard, qui disait (je le cite de mémoire) que le plus beau dans un musée, c’est ce qu’on y voit par la fenêtre. Eh bien, comme lui, je préfère rester du côté de la vie.
Ici en bref




Questions pratiques

Pauline Dreyfus – Un pont sur la Seine
Rentrée littéraire 2025
Éditeur : Grasset – X : @editionsgrasset – Instagram : @editionsgrasset – Facebook
Parution : 27 août 2025 – EAN : 9782246838326 – Lecture : octobre 2025

Bonjour Matatoune, j’aime bien cette idée du pont comme symbole qui relie et qui sépare. C’est intéressant de raconter ainsi l’histoire du 20e siècle. Je note. Merci pour cette présentation 🙏😊 Bonne journée 🌞🍂🍁📚🤩
Pauline Dreyfus est une écrivaine reconnue qui sait par cette métaphore raconter la France ! Bon week-end à venir 🌬🍃📚
Bonjoiur Matatoune. Tu m’as donné envie de découvrir ce roman. J’aime beaucoup les ponts qui relient les mondes entre eux. Bonne journée
Oui tu as raison. Je pense qu’il devrait te plaire ! Bon week-end à venir 🌬🍃📚
J’ai longuement sur ce titre de la rentrée littéraire, et maintenant, je me dit que je devrais vraiment le lire. Mais il faut faire des choix à cette période littéraire. 😀
Les choix sont » cornéliens » . Je pensais avoir presque fini avec ma PAL de rentrée et je viens d’en rajouter deux 😆.Et les dernières sélections des grands prix vont arriver révélant leurs derniers choix, même si j’avais repoussé à plus tard leurs découvertes ! Je suis avec Laurent Mauvignier, un très fort roman !
Ah, arrête. 😝Tu ne fais que me tenter sur les livres, et faire des choix devient de plus en plus compliqué. Bon, ben je m’en vais regarder de quoi parle le roman de Laurent Mauvignier. 😀
C’est très original comme synopsis. Tu as le coup pour dénicher des ouvrages atypiques. Excellente soirée à toi Matatoune 🙂
Merci, c’est très gentil. Excellente continuation 🌬🍃
Cette maison d édition a l air de publier de bon texte.
En cette rentrée littéraire, je crois qu’il avait huit livres. J’aimé en général leur choix, c’est vrai !
Encore un livre original que tu me donnes envie de découvrir. Je le note. bonne journée
Il devrait être rapidement en audio, si ce n’est déjà fait ! Excellente continuation !