
Laurent Saulnier signe un second roman puissant, précis et documenté qui raconte, à partir d’un monologue, le repentir du cuisinier de Hitler, à la fin de sa vie, harcelé par sa culpabilité. À partir de la métaphore d’un homme centenaire dont les souvenirs lui reviennent, Le diable dans l’assiette apporte des clefs de compréhension de la montée actuelle des idées fascistes.
À la fin de la guerre, Heinrich Uffen aurait voulu disparaître. Mais, il n’en a pas eu le temps. Les troupes américaines l’ont emprisonné, voulant tuer les « lâches ». Seulement, leur action s’est limitée à une « dénazification » qui laissa, après quelques mois, chacun reprendre une vie tout à fait normale. Allemand consentant, Heinrich avait voté pour le parti nazi en 1931. Puis, il avait participé, en les approuvant, aux exactions des SA, à partir de la brasserie dans laquelle il travaillait comme cuisinier. L’apogée avait été de se faire embaucher comme le cuisinier du Führer de mars 1943 jusqu’à la fin de la guerre 1945. Heinrich le trouvait gentil et aimable !
À cent huit ans, de maison de retraite en hôpitaux, le vieillard retrouve la mémoire et se souvient de la terreur qu’entretenaient les nazis. Il se rappelle aussi de sa participation et ses actions. Alors, sa culpabilité infuse tous les axes de sa vie. Néanmoins, elle ne l’a pas guéri des idées auxquelles il a adhéré, à l’époque, même si elles sont plus silencieuses maintenant. Laurent Saulnier entretient le trouble. Son narrateur, héros fictif, apparaît sympathique en vieillard repentant. Seulement, le lecteur s’interroge au fil des pages sur sa soit disant naïveté ou une certaine perversité assumée.
Second roman controversé ?
Le choix fictionnel de Laurent Saulnier est ardu et complexe. Il faut lire jusqu’au bout Le diable dans l’assiette pour en prendre toute la mesure et comprendre sa démarche. Ainsi, il nous demande, à travers son roman, si la culpabilité éprouvée par son héros efface sa responsabilité. Se repentir pour être lavé de tout ou se repentir pour assumer ? Un sujet hautement actuel posé par ce roman exceptionnel. Les avis des lecteurs devraient largement diverger.
Parfaitement documenté, Le diable dans l’assiette détruit aussi la version historique d’un Hitler sortit de nulle part et s’imposant seul au sommet de l’état allemand. Laurent Saulnier raconte l’ordinaire des Allemands, côtoyant les SA, participant à leur liesse, encourageant leurs méfaits. Il raconte la montée de la fierté bafouée et étouffée. La responsabilité de tous est ainsi décortiquée et analysée.
Garder de tels secrets durant autant d’années, Laurent Saulnier montre combien, au début, celui-ci a empêché de vivre son héros, trouvant dans la solitude et la lecture une sorte de rédemption. Puis, la vie a repris et les souvenirs se sont effacés. Les bâtisses ont été détruites, mais les hommes sont restés.
En effaçant les traces, les cartes se sont brouillées. Mais la peur des « rouges » est toujours présente. Les « noirs », et les « Arabes » ont remplacé les « juifs ». Le racisme est plus silencieux. Pourtant, il est toujours intact. Les réactions du bon petit vieux sous les traits de Heinrich le démontrent. Devant la précarité et l’inquiétude pour l’avenir, les idées fascistes sont le miroir aux alouettes de notre monde perturbé.
Un roman réussi
Encore une fois, Laurent Saulnier met le trouble dans l’esprit de son lecteur. En rendant aussi sympathique son vieillard, ses méfaits sont presque pardonnés. Pourtant, on ne peut nier son ambition à se placer au sommet de l’état nazi. Ainsi, comme son assistante de vie polonaise, il faut bien se réveiller et regarder les choses en face : Le mal existe toujours, même s’il prend des airs aimables et souriants comme ce vieillard ou l’actuelle dirigeante de l’AfD ou même d’autres, toutes aussi sympathiques, en apparence !
Laurent Saulnier n’a pas choisi la facilité avec ce roman Le diable dans l’assiette. Il devrait soulever pas mal de polémiques. Ne l’oublions pas, son Heinrich est fictif ! Seulement, il en existe des semblables et beaucoup plus jeune encore, ceux-là bien réels ! Un roman que j’ai trouvé très réussi !
Remerciements
Aux Éditions Buchet-Chatel et à #NetGalleyFrance
Puis quelques extraits

Les nazis ? Envolés ! Où se cachaient-ils, à présent, ceux qui nous avaient conduits là ? Ils étaient apparus au tournant des années vingt et trente. Un peu comme pour les nuisibles, on n’en avait d’abord aperçu qu’une poignée, leur présence n’avait affolé personne. Puis on avait réalisé qu’ils appartenaient à une grouillante colonie.
Pour être honnête, je comptais bien emporter ce secret avec moi, dans ma tombe. C’est mon fardeau, mon boulet, ma croix Je la traîne depuis bientôt trois quarts de siècles. Au fond je n’ai jamais vécu seul. Il était toujours là, prêt à surgir, à me bouffer la vie, les mêmes images, les mêmes questions, les mêmes regrets depuis soixante-quinze ans…
Et maintenant, quoi ? J’ai honoré ma promesse, j’ai dit tout ce que j’avais à dire, et il ne se passe rien.
Ils avaient beau jouer les étonnés, et souvent les victimes, je crois qu’ils avaient aussi bien compris que moi de quoi ils retournaient. Tous, on savait. Le jour où l’économie repartirait, nos anciens Blockleiters se promèneraient à l’air libre, les gros bras de la SS couleraient des jours débonnaires à l’ombre de leur caisse enregistreuse et d’honorables médecins de famille auraient oublié qu’ils exerçaient dans la SS, soit dit en passant, ils soignaient peu de monde.
(Blockleiters : Cadres subalternes du NSDAP)
La vérité, c’est que le III Reich ne nous est pas tombé dessus comme une chape de plomb, un couvercle monstrueux. On ne le voyez pas comme un fléau. On était mûrs pour l’accueillir. Tellement nombreux à en avoir envie…
Ici en bref




Questions pratiques

Laurent Saulnier – Le diable dans l’assiette
Rentrée littéraire 2025
Instagram : @laurent_saulnier_auteur
Éditeur : Éditions Buchet-Chatel – X : @buchetchastel Instagram : @editionsbuchetchastel –Facebook
Parution : 21 août 2025 – EAN : 9782283040485 – Lecture : Juillet 2025

Tu m’intéresses là ! 😀
Je ne comprends pas les lecteurs qui semblent ne pas être satisfaits. Pour moi, il n’y a aucune ambiguïté !
Belle chronique de ce roman qui doit être dérangeant, même si le narrateur a 106 ans. Bonne journée
C’est une vaste question: le pardon et une notion très judéo chrétienne même si la religion catholique a inventé le concept de confession qui efface miraculeusement la culpabilité et la responsabilité ! En tout cas, un roman qui pose des questions !
Excellente semaine 📆
Pour les clefs de compréhension de la montée actuelle des idées fascistes.
Oh je crois que on les connaît mais, c’est bien de les rappeler !
Je ne l’avais pas retenu, mais tu me donnes envie de le lire ! Merci pour cet avis très intéressant 🙂
J’ai été intriguée au départ par ce parti pris puis conquise par sa narration. Merci pour ta confiance ! 🏖⛵️📚
Je le note, ce livre m’intéresse. C’est vrai que notre époque semble rejouer celle du siècle précédent. Bonne journée
Il me semble en effet U’il est à découvrir ! Merci pour ta confiance 🏖
« Se repentir pour être lavé de tout ou se repentir pour assumer ? » c’est une question que l’on devrait se poser, à moindre échelle bien sûr j’espère mais effectivement, tu m’as donné envie de le lire ce roman.
Bien sûr ! Seulement le roman pourrait être déjà controversé aussi, je n’ai pas voulu y ajouter trop de références à nos actualités ! Merci pour ta confiance. Hâte de lire ton avis !