Rentrée littéraire 2024
Monologue féminin pour un témoignage dédié « aux victimes oubliées de la décennie noire »
Prix Transfuge Roman Français 2024 – Prix Landerneau des lecteurs 2024 – Prix Goncourt 2024

Témoigner du sort des femmes pendant les années de la guerre civile Algérienne, la décennie noire des années 90, peut valoir à Kamel Daoud, la prison à vie, dans son pays d’origine.
Houris, comme le lecteur, écoute la voix d’une femme, dans ce long monologue, qui raconte ce que personne ne veut entendre : le prix des souffrances que les femmes ont enduré pour exaucer les paroles « d’un prophète sénile » !
Aude, dans sa langue intérieure, ou Fahr, dans sa langue extérieure, tient un salon de coiffure. Elle hésite à maintenir sa grossesse ou à choisir l’avortement pour le fœtus qu’elle appelle déjà pourtant Houris.
Monologue féminin
Au fil de son récit, Kamel Daoud raconte le cri de cette femme que personne n’entend. Celui-ci est celui d’une fillette de cinq ans, devenue femme, sauvée des mains des islamistes, la dernière journée de 1999. Ils l’ont laissé égorgée après avoir massacré toute sa famille. Tour à tour hurlement, grognement et gémissement, ce monologue, inspiré par la poésie orientale, raconte le lent cheminement vers la restitution d’une parole audible pour la transmission des événements même les plus atroces.
1001 morts en une nuit, c’est le bilan du massacre de Had Chekala. Ici, Aude, imaginée seule survivante parmi deux cent mille morts, porte comme un défi sa vie de témoin. Aude se raconte à l’enfant qu’elle porte, pas à pas dans son quotidien, ses efforts pour maintenir sa liberté et combattre les préjugés qui imprègnent la société algérienne concernant les femmes.
Plusieurs prises de parole vont aider Aude à devenir audible. Un chauffeur hypermnésique des dates et des lieux de cette guerre civile remplit, lui son vide, d’une logorrhée folle rapportant la mémoire des années noires. Le corps de Mimoun le pêcheur pour lequel « elle ne sent pas le poisson » lui apporte sa sensualité. Même un Iman soutient Aude qui tente de revenir sur les lieux du massacre pour organiser sa mémoire.
Témoignage poignant
Quelle force dans cette écriture qui reprend tellement justement l’introspection féminine ! Bafouée, niée, la parole d’Aude est devenue inaudible, in entendable,par une loi de 2015, laissant exsangue un pays au nom de la « réconciliation nationale ».
Mais, imaginer rassembler autour d’une « concorde civile » portant amnistie sur les crimes perpétrés, contraint la société algérienne à la négation de dix années de son histoire la plus récente en effaçant les responsabilités des criminels. Elle oblige les victimes à se taire, à ne jamais rapporter leurs douleurs, à l’image d’Aude avec sa cicatrice lui barrant le cou d’un sourire grotesque.
Aux victimes oubliées de la décennie noire
Témoin des souffrances infligées, Kamel Daoud ne cache rien des destins des femmes de son pays d’origine : « si tu viens au monde dans ce pays, tu prends un risque. Il y aura des années tu mangeras à ta faim, d’autres encore où l’on te mangera, et d’autres encore où l’on t’égorgera. Tu paieras le rêve alambiqué d’un vieux prophète, et quelqu’un te violera. »
La seule arme de l’écrivain est la littérature avec son exil pour pouvoir en parler, pour éviter d’être obligé de se taire, à son tour. Car les livres ont cette faculté « que la vérité la plus importante soit recevable ». Houris, ce second roman, porte néanmoins toute la beauté de la littérature voluptueuse, poétique et envoûtante de cet Orient du passé, avec la force de son humanisme et la grandeur de ses avancées.
Les femmes telles que la narratrice se tiennent contre les « Houris du paradis« , ces femmes sublimes promises par le Coran aux Musulmans fidèles qui accéderont au paradis. Ces femmes imaginaires comblent parfaitement les désirs des hommes pour les récompenser de leur attachement à Dieu, au prix même de leur vie. Seulement, les femmes, les réelles, celles qui enfantent, ne sont pas des Houris. Alors lorsqu’Aude et ses sœurs appellent au « jihad des sens », on ne peut qu’adhérer à leurs souhaits !
S’exiler et témoigner
Le cri d’Aude ressemble tellement au cri de l’écrivain, poussé à quitter à jamais sa terre natale tant aimée. La description des paysages, des odeurs, en bref de la vie de son pays, chante son amour, sa tendresse pour cette terre qu’il ne peut plus fouler. L’exil, comme tant d’autres, est une souffrance que notre société occidentale n’arrive plus à entendre. Aucune loi de « concorde nationale » nous oblige pourtant à cette amnésie. Car, la Méditerranée devient de plus en plus une sépulture à ciel ouvert.
Avec le pouvoir de ses mots et la force littéraire de son « Houris », Kamel Daoud s’engage pour une femme libre. Houris prône la reconnaissance des responsabilités des terroristes pendant la guerre civile et invoque la puissance de la littérature pour reconnaître la souffrance de leurs victimes, si la société ne le fait pas.
Incontournable !
Pour aller plus loin
Zabor ou les psaumes – Kamel Daoud
Puis quelques extraits

Je suis la véritable trace, le plus solide des indices attestant de tout ce que nous avons vécu en dix ans en Algérie. Je cache l’histoire d’une guerre entière, inscrite sur ma peau depuis que je suis enfant. Ceux qui savent lire comprendront en croisant le scandale de mes yeux et la monstruosité de mon sourire. Ceux qui oublient volontairement auront peur de moi et de me regarder
Cette voix, c’est le muezzin. Il est 4 h 34 du matin. La grosse voix appelle à prier Dieu et crie fort pour secouer les dormeurs. C’est une langue d’exhortations et de menaces, elle rejoue la fin du monde du matin au soir.
Encore
Tu vois, petite étrangère imprévue, si tu viens au monde dans ce pays, tu prends un risque. Il y aura des années tu mangeras à ta faim, d’autres encore où l’on te mangera, et d’autres encore où l’on t’égorgera. Tu paieras le rêve alambiqué d’un vieux prophète, et quelqu’un te violera.
Oran est faite pour oublier, non pour se souvenir. Ici, il ne reste rien de la guerre que les égorgeurs de Dieu ont mené il y a quelques années. Rien que moi, avec ma longue histoire qui s’enroule et se déroule, t’enveloppant comme une corde nourricière. C’est ce qui rend les gens si nerveux autour de moi quand ils me croisent au bas de l’immeuble. Peut-être qu’ils se doutent que, par le trou de ma gorge, ce sont les centaines de milliers de morts de la guerre civile algérienne qui les toisent.
Quand j’étais encore enfant, pour m’expliquer ma nouvelle apparence, ma mère Khadidja me racontait que j’étais une sirène en quelque sorte. Une grande sirène inversée : le bas ce sont les pieds, les jambes, les cuisses, un sexe de femme, une poitrine moyenne. C’est ma part humaine. Le haut, en revanche c’est la moitié poisson, avec des écailles et de grands yeux ébahis comme le pauvre devant l’or et une bouche qui ne sert à rien, ouverte dans l’aquarium vide de ce pays.
Avec trois pilules, ou des pinces froides, des sirops interdits, des coups de poing au ventre, en sautant à pieds joints pendant des heures, en avalant de l’acide, en chutant volontairement dans un escalier ou en mâchant des herbes bannies. Ne viens pas ici, dans ce pays, s’il te plaît !
Pars.
Et encore
Que veux-tu ? Venir ici et devenir une chair morte ? Entends-tu les hommes dehors dans le café ? Leur Dieu leur conseille de se laver le corps après avoir étreint nos corps interdits à la lumière du jour. Ils appellent ça « la grande ablution », car nous sommes la grande salissure. Que veux-tu ? Toutes les femmes sont comme moi, même si elles ne possèdent pas de trou dans la gorge, ou de sourire stupide sur le visage, ou de langue étranglée dans l’agonie. C’est ça être femme ici. Le veux-tu vraiment ?
Certaines femmes choisissent leur camp très vite. Elles croient que le seul moyen de survivre dans une prison, c’est de s’en faire les gardiennes.
Je crois que c’est quand les images sont imprécises en soi que l’on se fait tatouer.
Quand ne survit qu’une seule personne d’une guerre entière, cette guerre devient le fait de son imagination, le seul endroit où elle possède à champs de bataille.
J’ai écrit que la guerre avait été terrible, encore plus que la première contre la France. Car la vie avait été menée par nous-mêmes contre nous-mêmes, ou par des prophètes comme des moutons, ou par des rêveurs contre des fils.
Quand on se fait égorger, on n’y croit pas, car ça ne fait pas mal, mais on est l’impression qu’on a agrandi la porte sur l’hiver et que le ventre prend froid.
Et encore, encore,
Je ne peux pas garder le silence, en raison de mon passé, de tout le passé de l’Algérie. Je ne le peux plus depuis que j’ai vécu ce que j’ai vécu. Un couteau a réveillé mon don en m’écorchant vif. Mon don, c’est de citer des chiffres et des prénoms, des lieux . Beaucoup. Par cœur. A chaque date, une autre date surgit comme un auto-stoppeur. Des noms, des prénoms, des lieux. C’est un don que je ne connaissais pas avant que commence mon histoire. Mais il faudrait savoir écrire et lire pour en faire un livre.
Dieu a fait de toi un murmure pour que nous nous taisions tous quand tu prendras la parole.
Je veux que tu lui parles, à ma sœur, et que tu négocies pour nous deux le droit de vie ou le devoir de mort.
La proie idéale des hommes de ce pays qui rêve de vierges et de déflorations perpétuelles. il est dit que lorsqu’une femme n’appartient a aucun homme, père, frère, mari, ni même à son fils, où la surnomme » errantes ». Les hommes parlent d’elles comme d’un terrain vague, une propriété qui saigne une fois par mois, une pièce de monnaie déterrée au sol, un butin.
Ici en bref




Du côté des critiques
Questions pratiques

Kamel Daoud – Houris
Éditeur : Gallimard
X: @Gallimard et Instagram : editions_gallimard
Parution : 15 août 2024
EAN : 9782072999994
Lecture : Août 2024

J’avais lu Meursault contre enquête, j’avais bien aimé l’idée de départ : qui est cet homme tué au début du roman L ‘étranger. Mais j’avais trouvé que le roman tournait en rond ..
L’écriture que je qualifie d’envoûtante ne peut plaire à tous ! Merci de nous transmettre ainsi ton ressenti et d’être venue ici nous le faire partager !
Bonne continuation 📚
Roman difficile à lire, en raison du sujet et d’un style peu accessible. Il faut vraiment s’accrocher pour le finir.
Oh, dommage !
Son style, pour moi, ressemble aux contes que l’on raconte avec ses répétitions, ses redites, etc.
Était-ce le premier de cet écrivain ?
[…] Vagabondageautourdesoi l’avait lu à la rentrée 2024, avant le Goncourt – je suis d’accord avec elle sur le « Incontournable » qui clôt son avis. […]
[…] Kamel Daoud – Houris […]
[…] Kamel Daoud – Houris […]
ça a l’air d’être un des grands romans de cette rentrée !
Oui, mais j’avoue que cette rentrée est d’un très haut niveau !
Bonjour Matatoune. Malgré ta belle chronique, je ne crois pas que je le lirai, du moins dans l’immédiat. Bonne journée
C’est un très grand roman, j’espère U’il va poursuivre sa quête de prix ! Bon week-end 😉
Belle écriture, j’apprécie beaucoup ces extraits ! Il faudrait distribuer ce livre dans certains pays, comme l’Afghanistan ou l’Iran. Merci de cette chronique, bonne journée 🙂
Peut-être serait-il lu dans certains pays, seulement ce sera en cachette. Kamel Daoud à du s’exiler pour le faire paraître. Une écriture très poétique ! Merci de ton retour ici. Bonne continuation 😄
Un roman que j’ai noté dans ma PAL depuis que j’ai entendu l’interview de son auteur sur France Inter. Ta chronique ne fait que renforcer mon envie de le lire.
Oui, un passage très fort. Du coup, à l’écoute, je me suis dit que c’était le roman de sa vie …être obligé de s’exiler pour faire paraître un livre …Quel désastre !
Un roman qui me fait de l’œil. Je l’ai vu circuler ici et là sur la blogosphère. Je le rajoute à ma PAL. Tu en parles très bien Matatoune. Merci pour ce partage ! 🙂
C’est un grand roman, Il est dans la première sélection du Goncourt, mais avec d’autres très bien aussi ! Philippe Claudel qui en a pris la direction va-t-il orienter vers la littérature de haut niveau comme Houris, pas si facile à lire, ou vers la littérature accessible au plus grand nombre…A suivre ! Bonne continuation 😄
Avec cette thématique forte tu m’as donné envie de le découvrir ! Merci à toi.
C’est un magnifique roman pour celui qui aime le style de cer écrivain !
La maltraitance des femmes dans ces sociétés est connu, je n’ai pas envie de me plonger dans ce récit qui doit être terrible. Bonne semaine
La régression du droits des femmes est à l’œuvre dans le monde, comme celle de la reconnaissance des différences, même si les jeux paraolympiques triomphent à Paris ! Kamel Daoud avec son talent de conteur » oriental » nous force à réflechir sur ce qui nous dérange et qu’on aimerait pouvoir ne pas voir, la progression de l’obscurantisme ! Difficile, tu as raison mais à mon avis, indispensable ! Bonne journée 😉