Raozy Pellerin – Bibiche

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2022

Premier roman de Raozy Pellerin, Bibiche est le récit du parcours d’une réfugiée de République Démocratique du Congo à partir de son arrivée à Paris. De l’errance de la rue jusqu’aux papiers officiels, Bibiche dresse, par son récit, à la fois les méandres d’une administration opaque qui demande toujours plus de détails intimes pour accorder son sésame officiel et aussi un portrait de femme, volontaire et téméraire, qui chemine pour retrouver sa dignité.

Un brin d’histoire

Bibiche Nyandu Bilonda, on croirait à un nom d’emprunt !  Mais, c’est Anita Justine Makwanga, son nom d’emprunt, celui que les passeurs lui ont donné avec les faux papiers.

Au fil des pages, le passé de Bibiche, sa vie d’avant, se révèle, divers, varié, loin de nos représentations habituelles. Dans son pays d’origine, Bibiche est instruite ayant acquis une certaine liberté et autonomie depuis le départ de son mari du domicile conjugal et un statut social apprécié pour être à l’écoute des personnes de sa communauté. Ce n’est pas le rêve de la société occidentale ou le désir d’argent pour sortir de la misère sa famille qui fait partir Bibiche de son pays, la RDC. Non, ce sont des traumatismes répétés de son intimité qui l’obligent à fuir son pays.

Raozy Pellerin décrit le parcours de conquérante de Bibiche. De l’OFPRA à sa demande de statut de réfugiée, Bibiche raconte les démarches, les doutes, la solitude et ses égarements dans les méandres administratifs. Certes, l’exploitation des passeurs est rappelée mais on y découvre aussi celle des avocats privés, de l’administration devenant harcelante au motif de protéger, etc.. Les deux cents euros laissés par la narratrice entachent notre mémoire d’occidentaux d’une honte indélébile !

Et encore

Le récit Bibiche de Raozy Pellerin interroge aussi sur la difficulté de se construire une nouvelle vie lorsque celle-ci n’a pas été choisie. En plus des traumatismes et de la culpabilité subis, cette femme se doit de poursuivre son chemin. C’est cette renaissance que décrit Raosy Pellerin, un chemin semé de chagrin avec l’envie d’en finir au plus vite, mais aussi d’un espoir dompté au fil des jours. Madeleine et ses enfants, mais aussi la jeune Dinah et même la psychologue seront autant de béquilles lui permettant de progresser vers son renouveau. Bien sûr, il faut aussi noter Raoul et sa relation à la fois si intime tout à la fois pudique qui saura l’accompagner sans la brusquer.

Mais ce récit fait réfléchir aussi sur l’obligation à dire, pas se confier, non, d’expliquer pour convaincre de la nécessité de l’asile. Se mettre à nu. Sur l’intime vécu. Sur l’intime broyé. Sur l’intime en miettes. Sur l’intime source de folie.

Ce voyeurisme de l’administration est ici décrit de façon froide, distancée. A celui qui saura raconter pour émouvoir, aura plus de chance de convaincre. Aucun critère factuel pour la protection obtenue. Juste des émotions à susciter. Ici, Raozy Pellerin décrit une violence institutionnelle, connue, acceptée et même revendiquée pour trier les bons des « mauvais » réfugiés, ceux qui pourraient sans raison profiter d’un système si attractif ! Mais, est-ce qu’on quitte son pays, sa famille, son univers juste parce que les lumières d’un pays sont plus vives ?

Ici, l’administration agit avec ses repères culturels sans comprendre l’immense violence qu’elle inflige à ces femmes, ou ces hommes, obligés de dire ce qui, dans leur pays, restent cachés par pudeur et dignité culturelle. Même Bibiche ne posera jamais les mots dans ce texte si fort. Son corps et son esprit montrent son vécu, mais les actes ne seront jamais nommés sauf de façon détournée.

En conclusion,

Bibiche a une voix feutrée, étouffée, censurée par sa propre mémoire. Même quand les cauchemars se feront plus pressants, racontés par de courts chapitres en italique, Raozy Pellerin s’interdit de plonger son lecteur dans le glauque, la violence des mots et respecte ainsi la pudeur des femmes de ce pays. Mais aussi, elle démontre qu’il n’est pas nécessaire de décrire pour transmettre un ressenti. Malgré la noirceur du vécu, les mots sont maniés avec poésie et respect.

Ce que ne rappelle pas Raozy Pellerin, mais qu’elle nous montre par ce récit singulier c’est que, en RDC, les abus sexuels frappent les femmes depuis plus vingt cinq ans dans les zones de guerre mais aussi dans les régions stables. Plus de 400 000 viols sont commis chaque année, une par minute. Des chiffres terribles que le récit de Bibiche corrobore.

Bibiche de Raozy Pellerin est un premier roman particulièrement réussi sur le cheminement d’une femme qui tente de se reconstruire après des traumatismes répétées sans l’appui de son entourage habituel. Car, s’ajoute à sa situation son parcours d’émigrée. Ravie d’avoir pu découvrir cette nouvelle écrivaine ! Sûr que Bibiche fera parler d’elle ! 

Remerciements

à Charlotte des @editionsplon pour #Bibiche de @raozypoesie

Puis quelques extraits

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n siège éjectable, soumise à une décision arbitraire, semblait illusoire. Dépendante apparemment de la bonne volonté d’un avocat pour qui elle n’était qu’une Congolaise parmi tant d’autres et bientôt d’un juge pour qui elle ne représenterait qu’un numéro de dossier.

L’Administration ignorait qu’elle testait elle-même sa volonté de survivre.

Parler de soi dans le vouvoiement, drôle de manie française.

Le plus difficile, c’est de se retrouver dans un endroit inconnu. Dans un pays étranger.

Ce fantasme belge à portée de main l’avait souvent obnubilée durant ce mois d’errance, ce petit royaume qui avait contrôlé son immense terre d’une main de fer.

Envisager l’avenir alors qu’elle se trouvait sur u

La folie est la première visiteuse de ces lieux.

Deux femmes sans âge qui se tenaient par la main pour avancer sur le fil d’une vie qu’elles n’avaient pas choisie.

Dieu n’a rien à voir là dedans. Il nous a déjà abandonné.

Et, encore

Toujours la même lutte : celle d’une parole, sa parole, de la vérité contre celle des autres, de l’Administration de la justice. Les demandeurs d’asile étaient avant tout des suspects qui ne pouvaient s’en sortir sans l’assistance d’un conseil. Les juges remettaient d’emblée en cause ce qu’ils avaient vécu.

Pas de tribunal ni de juge pour entendre ce que Blaise ou Kangi avaient à dire sur les souffrances qu’ils avaient infligées. Pas de procureur pour les questionner, remettre en cause leur parole. Bibiche était la victime, le témoin et l’accusée. Elle était aussi l’avocate de la défense, pour défendre son histoire, son passé.

Alors qu’elle était venue en France pour oublier, on lui demandait constamment de tout se remémorer.

Vous êtes dans une période d’attente, une période d’errance, même. C’est aussi l’exil qui veut ça, vous avez traversé le pire. Vous errez entre la vie et la mort.

En prison, c’étaient ces différences qui me terrorisaient le plus. Cette part d’inconnu dans la violence quotidienne, vous voyez ? Je ne m’habituais pas à toute cette violence ou à ces humiliations, malgré tout je pouvais au moins m’y préparer. Mais je n’avais jamais assez d’imagination pour me préparer à la cruauté à venir. C’est ça qui m’a rendue… folle, en quelque sorte.

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

vagabondageautourdesoi.com - Raozi Pellerin
Un premier extrait
vagabondageautourdesoi.com - Raozi Pellerin
Second extrait
vagabondageautourdesoi.com - Raozi Pellerin
Puis un dernier !

Questions pratiques

Raozy Pellerin – Bibiche

Éditeur : Plon

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Parution : 17 août 2022

EAN : 9782259310888

Lecture : Juillet 2022

Littérature contemporaine

Auteurs commençant par O, P, Q

Chroniques littéraires

13 commentaires

  1. Ta présentation me donne très envie de découvrir ce livre sur un thème malheureusement toujours d’actualité. Bonne journée

  2. je suis très tentée par ce thème surtout si l’auteur évite le misérabilisme. Merci

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