Manuel Carcassonne -Le retournement

Rentrée littéraire hiver 2022

vagabondageautourdesoi.com - Manuel Carcassonne Manuel Carcassonne livre son premier roman, lui le grand de l’édition, actuellement, directeur général des éditions Stock. Au départ, son souhait est de s’interroger sur son identité. En effet, lors de la cérémonie du baptême de son fils, il convient de l’étrangeté de la situation : Que deviendra Hadrien né d’un père juif laïc et d’une mère appartenant à la minorité chrétienne du Liban ?

En revenant sur le massacre de Sabra et Chatila en 1982, Manuel Carcassonne prend conscience de l’étrangeté de son univers. Lui , le représentant de cet état d’Israël qui n’a pas respecté les civils et qui, documents à l’appui, à perpétuer une tuerie dont on ne connaît toujours pas le nombre exact de victimes (entre 460 à 3600 ) avec la complicité des américains !

Pourtant, en partageant ce Liban, pays de sa bien-aimée, il découvre ce que deviennent les fêlures de l’histoire dans le quotidien du couple, lui qu’on accepte tout juste car il est l’amant de Nour, sa femme. Ici, les détails s’accumulent pour montrer combien l’incommunicabilité est de règle, comme ce mur frontière au Sud-Liban qui comporte une porte qui ne peut s’ouvrir !

Ses ancêtres sont issus à la fois d’une famille juive ashkénaze alsacienne du côté de sa mère, essentiellement des diamantaires, quelques fois convertis, et de sa famille paternelle issue des juifs de Provence, ou juifs dits du pape, sorte d’aristocratie de la communauté. Ces derniers n’ont pas bougé pendant des siècles inventant par leurs statuts de négociants, de viticulteurs, de médecins, de drapiers et même de banquiers, la mondialisation avant l’heure.

Manuel Carcassonne était un gosse de riche, habitué à fréquenter un petit espace du seizième arrondissement très aisé et préservé. Souvent, « La règle du jeu », film de Renoir, est citée et représente assez bien son milieu, tel que je l’imagine ! Sa famille est laïque et assimilée. Seulement, à chaque fois, on le ramène à sa minorité religieuse, présumée, ce qui n’a aucun sens pour quelqu’un qui est athée.

En remontant ses souvenirs, comme dans chaque famille, Michel Carcassonne redécouvre les failles qui teintent de souffrance des événements traumatiques, comme le décès des parents et du frère de sa mère. Celle-ci ne peut le dépasser. Ainsi, chaque année, le devoir de mémoire se fait à la date anniversaire sans que jamais le temps n’efface l’intensité de la souffrance ! C’est comme, si j’ose, un pied de nez à une communauté qui a fait du devoir de mémoire une éthique, pour ne pas oublier. Même si les survivants de la Shoah n’ont pu rien en dire avant longtemps, tellement ceux qui écoutaient ne pouvaient entendre l’indicible !

Ainsi, en recherchant son identité, Manuel Carcassonne explique les mélanges, les influences, les détails généalogiques d’une histoire qui remonte à loin, très loin. L’écrivain a la chance d’avoir des ancêtres célèbres. Imaginez même Nostradamus, qui ne serait pas le plus célèbre, fait parti de ses ascendants !

Évidement, je n’ai pas la culture de ce primo écrivain pour analyser ses arguments, car les références littéraires sont nombreuses mais jamais pédantes, toujours éclairantes. Ainsi, des pistes de réflexion s’ouvrent. A travers l’histoire des minorités se profile une conscience de la précarité où rien n’est complétement acquis, où tout peut s’écrouler. Mais, l’avantage de ce melting-pot reste l’enrichissement apporté par tous les courants, ces mélanges d’identité d’où nait la diversité. Et, Le retournement en célèbre l’importance.

Je me suis passionnée pour cette autobiographie qui s’éclaire avec des éléments de fiction. L’histoire d’amour avec Nour, qui signifie Lumière, vient alléger une histoire française que j’ai découverte, mais aussi des éléments de l’histoire du Portugal, de l’Italie, etc. Du juif minoritaire au juif invisible, Manuel Carcassonne se révèle juif alors qu’il ne se savait pas l’être !

Avec Le retournement, Manuel Carcassonne fait le récit de la reconquête d’une histoire intime qui devient universelle par la similitude qu’elle se découvre avec l’histoire des minorités. Imaginez deux milles ans d’histoire en plus de trois cents pages ! Étonnant par sa documentation, souvent drôle par son ton, pas toujours dans le politiquement correct de sa communauté religieuse, Le retournement capte et absorbe dans un tourbillon extraordinaire, l’histoire de l’humanité. Quelle découverte !

Merci à @NetGalleyFrance pour la découverte #Leretournement de @carcassonnemanu paru aux @EditionsGrasset

Puis quelques extraits

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L’insistance de ma mère, jusqu’à aujourd’hui, à poser en principe fondateur l’amour inconditionnel que ses parents se portaient et celui radicalement réciproque qu’elle leur portait, oblige. L’enfant croit, que peut-il faire d’autre ? que le seul moyen d’affirmer une loyauté elle aussi inconditionnelle, c’est de suivre sans broncher, sa mère vers l’abîme névrotique.

Ce qui est arrivé à nos pères arrivera à nos fils.( Préface à la Selihot le-yom ha’esrim le Divan, écrite en souvenir des pogroms de 1648 à Prague)

La psychogénéalogie analyse les psychoses par la répétition  » d’évènements marquants, heureux ou malheureux, voire dramatique à la même date ou au même âge ou à la même période spécifique. Le fonctionnement du syndrome d’anniversaire s’explique par les loyautés familiales invisibles » ( Anne Ancelin Schützenberger )

Ma jeunesse fut un mensonge. Je n’aimais que les chrétiennes ardentes qui s’étonnaient de ma circoncision, mais toujours trop tard pour reculer.

Ce livre ne porte pas sur l’antisémitisme. Il existe. Et alors? C’est un fait historique, né d’une longue tradition de l’antijudaïsme chrétien. A vrai dire : je m’en fous. Ce qui importe, c’est de renouer avec la joie du texte, la séparation d’avec le monde incroyant, de susciter le même et l’autre, en moi. Susciter, ressusciter.

L’adulte cousu d’enfant ne se décolle pas plus que le juif cousu d’arabe que je suis devenu malgré moi.
Comment ferais- je alors pour opérer ma métamorphose, mon retournement, ma sortie de la dualité ?

Tout Beyrouth est un mémorial sans mémoire.

C’est de cela , aussi, que parle aussi ce livre obsessionnel : il parle d’une fidélité, malgré tout.
Elle m’oblige.

Je voulais jouir de ma dualité, de tous les astres, de toutes mes tromperies.

Et, encore,

Je viens de Jérusalem comme de la rue d’à côté – le judaïsme transporte tout avec lui, les siècles enfouis depuis l’exode et le petit nombre de rescapés, qui s’agrège telles les billes de mercure, pour former partout un reste d’Israël,  » che’erith d’Israël » – une sédimentation qui me paraissait mythiquement osciller de l’esclavage babylonien aux cousines bien en chair de ma mère, ces « tantettes » très du seizième arrondissement pour prendre le mot libanais que j’adore, ces dames manucurées et coiffées qui ressemblaient à Barbra Streisand, en moins sexy, et venaient déjeuner, gourmandes, à la maison.

 » L’identité est comme le style : évidente et insaisissable » écrit François Roustang. Oui , c’était évident et impossible à saisir, comme la mémoire d’une mémoire.

Sans doute, si je dois m’ausculter davantage, je lui reproche de m’avoir laissé si seul entre une mère endeuillée et un frère absent.

Il ( mon fils) est grec- catholique, melkite par sa mère, juif d’esprit par son père, minorité shismatique persécutée d’un côté, minorité persécutée de l’autre . Quel héritage, malgré lui. Voilà qui fait un être bien seul contre les majorités envahissantes. (…) Le voilà qui court dans tous les recoins de la synagogue de Carpentras, comme s’il chassait les fantômes de la famille, attroupés invisibles au-dessus de nos têtes, sous la coupole bleue étoilée.

J’y vois désormais l’héritage de siècles à marchander et s’enrichir, s’appauvrir et emprunter, fuir d’une ville à l’autre, mais avec le temps qui fabrique une lignée, cette usure du temps qui finit par polir même la souffrance.

 » A quelque nation qu’appartiennent les accusés, c’est la France qui doit leur servir de sauvegarde jusqu’à l’heure de la conviction légale » Adolphe Crémieux.

Ces mots me réjouissent,car ils révèlent au sein d’un peuple persécuté, stigmatisé,du port de la rouelle jusqu’à la tradition dite de la « colophisation  » qui consistait, depuis l’an 1020, à gifler un juif le jour du vendredi saint à la porte de la cathédrale pour se venger d’Israël,on raconte que le chamoine Almeri de Rochefoucauld en soufflera un si fort qu’il lui fit sauter les yeux et la cervelle,oui au sein de ce peuple sans repos, il y avait un sentiment de sa supériorité. Celle d’une stabilité, une fixité qui tient lieu d’aristocratie des opprimés.
Un retournement.

« Les chrétiens d’Orient occupent dans la représentation musulmane la fonction symbolique que la société européenne a longtemps assigné aux juifs » Jean-François Colisimo.

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

vagabondageautourdesoi.com - Manuel Carcassonne
Un premier extrait
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Puis un second

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Puis un dernier

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Manuel Carcassonne – Le retournement

Éditeur : Grasset

Twitter : @carcassonnemanu  Instagram : #manuelcarcassonne

Twitter : @EditionsGrasset Instagram : @editionsgrasset

Parution : 5 janvier 2022

EAN : 9782246755012

Lecture : Janvier 2022

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16 commentaires

  1. je viens de le terminer. je ne suis pas aussi enthousiaste que toi. Ma critique est déjà en partie sur babélio et para^tra le 2 mars sur mon blog (il y a embouteillage dans les tuyaux).
    J’ai beaucoup aimé la partie qui concerne l’histoire de ses ancêtres provençaux et les diamantaires. Moins l’exégèse des philosophes qu’il vaut mieux étudier par soi-même si on en est capable (Derrida et Levinas c’est de la philo, benny Levy de la religion, Cela ressemble à une bibliographie universitaire.

    • J’ai lu ta chronique et ton avis semble plus mesuré qu’exprimé ici ! En tout cas, la recherche de son identité est un voyage passionnant !

    • Alors, je croise les doigts pour qu’il te plaise 🙂 j’attends ton avis avec impatience !

    • Oui j’ai été très étonnée par la richesse du propos, sa simplicité dans l’énonciation et l’humour jamais loin ! Bonne fin de week-end

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