Annie Cohen-Solal – Un étranger nommé Picasso

    Prix Fémina Essais 2021

Aucune exposition, aucune étude n’avait abordé l’angle qu’a choisi Annie Cohen-Solal pour comprendre l’homme Picasso au prise avec son statut d’artiste en France de 1900 à sa mort. Un étranger nommé Picasso est une enquête inédite, magistrale et extrêmement fouillée sur l’artiste et son œuvre, concernant aussi sa situation avec l’administration française.

Tentative de présentation

Parce que Paris était la capitale des arts au début du XXè siècle, nombre d’artistes étrangers viennent en France pour participer au foisonnement créatif de l’époque. Picasso, enfant prodige, arrive à Paris à 19 ans, en 1900.

Comme tous migrants, à son arrivée à la gare d’Orsay, Picasso accompagné de Casagemas, son ami, rejoint la communauté des catalans exilés de Montmartre.

Ils y restent suffisamment de temps pour s’enivrer aux plaisirs de l’alcool et du sexe, en bref, s’exalter de tous les excès qu’offrent la capitale. Après quelques mois, ils rentrent à Barcelone. Casagemas revient seul à Paris en février 1901 pour revoir une jeune femme qu’il aime passionnément. Mais, il se suicide devant le refus de celle-ci.

Annie Cohen-Solal donne vie à son enquête en partageant ses recherches au fil de ses questions, de ses trouvailles et de ses intuitions auprès des différents lieux d’archives, par exemple celles du  Musée Picasso de Paris, celles de la Préfecture de police, archives nationales, etc.

Dès 1901, Picasso fait l’objet d’une surveillance par des individus attachés à suivre les agissements du groupe anarchiste catalan (et notamment, l’obscur Manach, son premier marchand). Ils enquêtent pour le compte du commissariat de la police locale. Du coup, le commissaire André Rouquier conclut  » …de ce qui précède, il résulte que Picasso partage les idées de son compatriote Manach qui lui donne asile. En conséquence, il y a lieu de le considérer comme anarchiste. « , même si rien de tangible n’est trouvé !

Finot, Foureur, Bornibus et Giroflé, ces pieds nickelés délateurs, réussissent à ouvrir sur l’artiste un dossier à la Préfecture de Police de Paris, dossier qui le suivra toute sa vie !

Une enquête d’historienne

A partir du travail de recherche expliqué pas à pas, Annie Cohen-Solal apporte de nombreux détails concernant les réserves que ne cessent de mettre en place l’administration française pour considérer cet artiste précurseur comme un génie inégalé.

A partir de cette situation, c’est toute la politique française face à l’immigration qui est décodée. Après avoir exploité la main d’œuvre étrangère, la France n’a de cesse de développer la xénophobie et multiplieles renvois arbitraires.

Picasso n’échappe pas à cet ostracisme. Sa carrière décolle en Russie, comme l’a montrée la présentation de la collection Sergueï Chtchoukine à la fondation Vuitton et aux États-Unis de 1929 à 1939 en quadruplant sa côte. Son tableau Guernica présenté en 1937 est de renommée internationale. Et, pourtant, son dossier de naturalisation déposé en 1940 est refusé !

Annie Cohen-Solal démontre, toujours à partir de diverses archives, comment Picasso, en stratège appliqué, se constitue, à chaque étape de son essai d’intégration, un réseau sur lequel il s’appuie pour accomplir la mission qu’il s’est fixé, celle de révolutionner l’art mondial et d’être reconnu de tous.

Le premier cercle composé d’Apollinaire, Max Jacob, Braque, Daniel-Henry Kahnweiler, etc. explose avec la première guerre mondiale, la saisie des biens des étrangers et la non intervention de l’Espagne dans le conflit. Picasso reste « avec les femmes, les retraités et les expatriés ».

De même, pendant la seconde guerre mondiale, Picasso passe au travers de cette France occupée et sait composer avec les collaborateurs, même si son œuvre est qualifiée d’art dégénéré.

Des essais d’explication

Comme le suggère Annie Cohen-Solal, ce statut précaire et incertain a entretenu sa duplicité le faisant souvent louvoyer entre les différents bords tout en sachant s’entourer de soutiens nécessaires devenus indispensables. Seulement, les périodes sont troubles et peu sûres, même pour un tacticien qui a appris de ses erreurs !

Comment expliquer autrement son attitude au moment de la déportation à Drancy de son ami Max Jacob, son premier ami à Paris. Solliciter par Cocteau, Picasso n’a rien fait ! De façon prémonitoire,  Picasso avait écrit dans une lettre le 11 avril 1913 à son marchand Kahnweiler   » je me conduis très mal avec tous mes amis je ne ecris à personne mais je travaille je fais des projets et je ne oublié personne et vous ». !

Après la seconde guerre mondiale, lorsque ses idées politiques rejoignent, avec l’aide d’Aragon et d’Eluard, le parti communiste français, Picasso l’utilise à la fois comme tremplin (sa fameuse colombe est connue de beaucoup), comme bouclier (l’artiste donne a de nombreuses communes des dessins), et comme passeport (impossible dans ses conditions, d’envisager que l’administration le marginalise comme un immigré).

Une enquête exceptionnelle

Présenter cette enquête en si peu de mots est pour moi frustrant, tant Un étranger nommé Picasso m’a éblouie de précisions sur la vie de cet artiste exceptionnel.  Annie Cohen-Solal détaille son travail d’historienne complété par sa connaissance des arts et la vision sociale de ses recherches dans un souci constant de simplicité et de documentation argumentée.

Annie Cohen-Solal dédie son travail A l’artiste qui, pour construire sa carrière, est entrain de traverser l’Afrique à pied ou la Méditerranée sur un canot de fortune. Car évidemment, l’histoire de Picasso renvoie vers notre présent et au futur dont nous devrons, un jour,  rendre compte !

A la lecture des mots, puis des poèmes de l’artiste, la solitude de l’émigré se montre nue et le contraint à la réussite par rapport à sa famille ou sinon c’est l’immense oubli. Par contre, ressenti comme étranger par ceux qui l’accueillent, son isolement est encore plus criant, jamais totalement un parmi d’autres ! L’administration ne fait que refléter le climat sociétal. Et, aujourd’hui, il faut rappeler encore et encore notre humanité. Alors, cet essai et l’exposition présentée au Musée de l’Immigration à l’automne pourra peut-être en convaincre quelques uns !

En conclusion

Faut-il aimer les vieux papiers pour découvrir cet essai ?  Faut-il aimer l’histoire moderne et particulièrement celle de l’art ? Faut-il aimer les secrets, les non dits, etc ? Oui, triple oui, bien sûr !  Sauf que Annie Cohen-Solal raconte l’histoire d’un étranger dans la France du XIXè siècle, si peu éloignée de celle d’aujourd’hui. La notoriété de Picasso montre qu’un dossier arbitraire peut être constitué dès l’arrivée dans notre pays, comme un fichier S, arbitrairement désigné, qui pourrait en plus aujourd’hui être soumis à la vindicte des réseaux   !

Puis quelques extraits

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Baisers en public, caresses en privé, couples enlacés sous le bec de gaz : nombreuses sont les œuvres sur le thème de l’étreinte que Picasso réalise alors.

Dans la ville où les rois de France ont chacun apposé leur marque, dans la capitale façonnée par le baron. Hausmann et magnifiée par les fastes du Second Empire pendant les décennies précédentes, dans la ville triomphante de l’Exposition universelle de 1900, Pablo Ruiz Picasso pénètre par la porte de service, et sa confrontation avec Paris aura encore pour lui pendant quelques années le goût amer d’un rendez-vous manqué.

Avec son air d’oiseau blessé, son interminable nez qui pointe vers le ciel et son menton fuyant, Casagemas est un jeune homme maladif, trop long, trop mince, trop frêle, au casque de cheveux noirs surmonté d’un chapeau.

Ce sont eux Finot, Foureur, Bornibus et Giroflé, les filateurs du commissariat de police local qui, obéissant aux ordres de leur préfet, commencent à mettre en place la mécanique infernale en préparant le premier dossier de police de Picasso.

Ainsi, la bénédiction du réseau catalan qui avait accueilli Picasso sur la butte Montmartre- ce territoire parisien où » le monde du plaisir rencontrait le monde de l’anarchie  » – allait très vite le marquer comme une véritable malédiction pendant plus de quarante ans.

Malgré les innombrables déplacements, les innombrables rencontres, les innombrables amours, les pirouettes esthétiques, les métamorphoses et les vies successives de Picasso, sa propre mère l’assurera de son indéfectible affection jusqu’au jour de sa mort.

D’autres encore

Toute sa trajectoire est tendue vers le travail, l’exploration sociale, l’intégration et le dialogue avec les maîtres.

La ville de Paris avait intimidé un homme aussi hardi que Picasso? Les Catalans lui avaient ouverts les portes de Montmartre ? L’ami Max lui avait donné accès à la langue ? L’amitié avec Apollinaire, aiguillonnant le peintre face à la métropole moderne, fera sauter un verrou supplémentaire dans ce labyrinthe initial.

En fait, c’est progressivement que Picasso parvient à affirmer son identité dans le labyrinthe parisien, à travers une odyssée en cinq étapes. Et ce sont la plupart du temps d’autres parias- des groupes ou des individus- qui jouent pour lui la fonction de gate- openers: le réseau des Catalans de Montmartre ( dont la générosité devient une malédiction); Max Jacob ( qui donne accès à la langue et aux premiers codes); Guillaume Apollinaire ( qui donne accès à la toute- puissance de la poésie, à l’audace du créateur); les Stein (qui fournissent les moyens financiers et la liberté du choix esthétique); la communauté de Gòsol, enfin (qui permet l’accès à une identité intégrée).

Et d’autres

Depuis des semaines, je tourne autour du mystère de la rue Vignon : comment une minuscule galerie parisienne de quatre mètres sur quatre, coincée derrière l’église de la Madeleine, dans laquelle un apprenti marchand s’installe dans ces conditions, devient-elle, en seulement sept années, le tremplin unique pour la conquête d’un territoire de vingt-huit millions de kilomètres carrés, aux frontières exaltantes et extensibles ?

Un dilemme résolu pour Kahnweiler, Du Bois et Picasso par le choix de vivre intérieurement la fêlure et de s’assumer comme étranger brisé- là où d’autres, juifs, Noirs ou immigrés, ont cherché à combler la faille et à devenir plus allemands que les Allemands, plus américains que les Américains, plus français que les Français.

Picasso décide de se soustraire à la temporalité archaïque des rituels familiaux, (le mariage de sa sœur) de se dégager de l’emprise étouffante incarnée par sa mère : il se dédouane à son égard par une transaction financière en achetant sa liberté. Ce n’est qu’au prix de ce double mouvement- émancipation et intégration-, il le sait, qu’il pourra avancer.

Et encore …

N’est ce pas une illustration parfaite, pour cette période, d’une histoire de ces réseaux marchands impliqués dans le capitalisme occidentale au XXe siècle, dans un schéma eschatologique, comme naguère le réseau des juifs séfarades, chassés d’Espagne, assura le commerce autour de la péninsule Ibérique en Europe, en Afrique, et bien au de-là ?

Pour une frange de la société française, Picasso devient l’archétype de !a menace, puisqu’il va représenter de plus en plus, tout ce que les patriotes détestent : il est riche, célèbre indéchiffrable, incontrôlable, cosmopolite.

Et c’est au cours de ce voyage que le 3 avril 1940, Picasso dépose auprès du garde des sceaux, pour la première et dernière fois de sa vie, une demande de naturalisation, dont à peine quatre ou cinq personnes étaient informées et dont il ne s’ouvrit jamais, plus tard, à personne.

Dans ces conditions, il le sait, sa marge de manœuvre est réduite et le moindre faux pas peut avoir des conséquences désastreuses. Sa célébrité le protège et l’expose tout à la fois.

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

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Premier extrait !

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Encore un extrait

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Un extrait

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Du côté des Critiques

La Croix

Questions pratiques

Annie Cohen-Solal – Un étranger nommé Picasso

Éditeur : Fayard

Twitter : @EditionsFayard  Instagram : editionsfayard

Parution : 21 avril 2021

EAN : 9782213711447

Lecture : Juin 2021

Essais

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16 commentaires

  1. Un homme fascinant. L’exposition vu à Landerneau il y a quelques années m’avais plus qu’impressionné ! Je ne connaissais pas ce pan de son histoire personnelle. Merci Matatoune pour cette belle chronique 🙂

    • Oui j ‘ ai été moi-même étonnée de l angle pris par cette auteure. Je recommande, vraiment ! Bonne soirée

  2. Merci pour ce reportage ! Ce livre semble très fouillé et instructif. Je ne connaissais pas ce côté sombre de Picasso qui n’est pas parmi mes favoris…

  3. Effectivement un sujet que l’on aborde peu en parlant de Picasso, je note c’est un artiste qui est complexe et qui mérite d’être découvert, aimé et détesté !

  4. Bonjour Matatoune. C’est sans doute un très bel ouvrage, une enquête riche et documentée sur la vie de Picasso, mais qui ne me tente pas vraiment, car l’homme, même malmené par la vie, jalousé me semble être une anguille qui n’a pas cherché à aider ses amis. Bonne journée

    • C’est vraiment son talon d’Achille ! Il a pourtant aidé les républicains espagnols en les soutenant, les hébergeant, etc. Mis,c ‘est vrai que le fait qu’il n’ai pas soutenu Apollinaire lors du procès des statuettes, ni Max Jacob reste incompréhensible. Maintenant, un homme, ou une femme bien sur, aussi génie soit-il (elle) a des faiblesses, défauts etc, comme tout à chacun. Seulement, eux, leur vie est passée au crible de la postérité …

  5. Ce livre a l’air complet et complexe, je ne m’intéresse pas assez à ce peintre pour être tentée.. Bonne soirée

    • Oui, Picasso est un ogre dans sa vie, un minotaure avec les femmes mais un génie de la peinture !

  6. Très envie de découvrir « Un étranger nommé Picasso » après vous avoir lue ! Merci pour cette chronique riche et alléchante.

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