Laurent Mauvignier – Histoires de la nuit

Rentrée Littéraire 2020

@vagabondageautourdesoi
Couverture

Histoires de la nuit est un roman sur la violence subie, maitrisée, apprivoisée et dominée comme les histoires que la mère du roman lit le soir à sa fille pour lui apprendre à n’avoir pas peur des divers loups. Laurent Mauvignier est parti d’un scénario de 35 pages pour faire le récit d’une séquestration de plus de 600 autres.

A la Brassée, le lieu-dit dont la pancarte indique depuis toujours L’Écart des trois filles seules, trois maisons forment le hameau. Une est inhabitée et à vendre.

L’autre abrite Christine, artiste peintre, installée là depuis vingt cinq ans pour continuer à vivre et à peindre loin des tumultes des galeries et des marchands d’art, avec ses cheveux longs et orange, ses robes bariolées, « ses lunettes en plastique épais avec le rebord couvert d’une rangée de diamants » connue depuis longtemps dans le pays pour être « exubérante et barrée » à la fois. Son inquiétude du moment, c’est de recevoir des lettres anonymes. La dernière est déposée directement sur le pas de sa porte. Le gendarme qui l’écoute ce jour-là lui confie sa carte de visite, déjà inquiet que cela se complique trop vite.

La maison principale avec l’étable et une dizaine de vaches mais aussi quelques champs appartiennent maintenant au fils aîné des Bergogne, Patrice, le seul a être resté des frères pour garder la ferme familiale, pour ne plus pouvoir en vivre, maintenant, certes mais pour ne pas, encore, en mourir.

Ce Bergogne-là est calme, déterminé, de cette force tranquille de celui qui mène son travail toujours seul. La violence, il l’a connue avec son père ce qui lui a laissé un manque de confiance en bandoulière et la peur, toujours, d’être exclu.

Avec Patrice vivent aussi Marion, sa femme rencontrée au hasard, et leur fille Ida, écolière d’une dizaine d’années. Marion, toujours très fringante,  travaille dans une imprimerie à la ville la plus proche et rentre à la maison de plus en plus tard en ce moment.

Leur couple semble s’effilocher, trop  différents, lui trop silencieux, elle trop libre avec ses créoles et sa blondeur travaillée chez le coiffeur régulièrement. Patrice n’a jamais osé abordé son passé.  Le tatouage qu’elle porte en haut du dos, « des fils barbelés découpés, comme une tresse d’épines, comme la couronne sur la figure du Christ » l’épouvante, mais jamais il n’en n’a parlé.

Leur fille Ida, c’est leur trait d’union. D’abord avec celle qu’elle appelle Tatie et qu’elle aime autant que sa mère, même si elle sent qu’entre les deux, il y a quelque chose qui coince sans savoir vraiment quoi. Tatie devrait l’aider, elle la peintre, à faire les dessins pour les quarante ans de sa mère.

Son père a promis de préparer la fête avec elle ce soir. Ida est le lien entre ses deux parents. Elle tente d’apaiser la colère de son père qu’elle ressent viscéralement même si elle s’exprime très peu et  uniquement par le ton de sa voix. Tellement admirative de la beauté de sa mère et de sa force de vie qu’elle voudrait vraiment pouvoir lui ressembler plus tard.

Tout au long du roman, Ida relie les uns et les autres pour aider à comprendre ce qu’ils traversent même si sa sidération illustre parfaitement la terreur ressentie.

Le décor est planté. Laurent Mauvignier dit s’être inspiré du film d’Elia Kazan avec ses visiteurs plutôt que le Funny games d’Haneke. Son écriture est cinématographique très scénarisée pour créer de la lenteur à recomposer les sensations, les pulsions et toutes les émotions.

Les phrases s’étirent car Laurent Mauvignier sculpte les mots à la manière d’un Giacometti qui ajuste sans cesse ses petits morceaux de glaise pour composer son portrait.

Les phrases peuvent préciser tout à la fois une variation du ressenti, une opposition à ce qui est défini, et aussi justifier l’inverse de ce qui était affirmé au début, comme ces fenêtres d’ordinateur qui n’arrêtent pas de s’ouvrir quand on se noie sur le net.

Son style exprime le doute, l’incertitude du monde, la complexité des faits, l’anti manichéisme de la vie dans laquelle on voudrait nous faire entrer. Laurent Mauvignier déploie ainsi sa conception de l’humain  avec ses personnages, toujours prisonniers de là d’où ils viennent. Ils agissent  en fonction de ce point de départ, quelque puisse en être le lieu, même si celui qui l’intéresse est celui qui est plus éloigné de l’art du langage, de la culture et des connaissances.

Laurent Mauvignier raconte dans Histoires de la nuit une soirée de séquestration dans ce hameau isolé, quelque part, certainement en Touraine, où le suspens monte lentement, trop lentement, et prend en étau le lecteur jusqu’à ce que tout devienne vicié par la peur qui se dégage de ces pages. Chaque instant est décortiqué à l’extrême pour renforcer la sensation d’étouffement et d’inconfort ressentis. Histoires de la nuit est un thriller social d’une qualité rare.

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En réalité, c’est juste que pendant qu’elle peint elle oublie qu’il faudrait qu’elle joue à l’artiste qui vend très bien son travail-ce qu’elle pourrait faire, car elle sait ce qu’elle pourrait faire, car elle sait ce qu’elle fait,ce qu’elle peint, même si elle se laisse déborder et surprendre par des tableaux qui naissent sous ses doigts, elle sait aussi que l’inspiration ne tombe sur le râble de personne et qu’il faut travailler, lire, voir, réfléchir, penser son travail, et, le travail intellectuel accompli, alors seulement savoir l’oublier, l’anéantir, savoir lâcher prise et laisser déborder de ce monde conceptuel et réfléchi quelque chose qui vient d’en dessous, ou d’à côté, qui fait que la peinture excède le programme qu’on lui a assigné, quand tout à coup le tableau est plus intelligent, plus vivant, plus cruel aussi, souvent, que celui ou celle qui l’a peint .

..- un livre qui compile des contes venus du monde entier, des histoires et des personnages pour qui l’on tremble, le tout sous le seul titre : Les histoires de la nuit.

… c’est toujours très lassant et illusoire de parler d’art, toujours les mêmes considérations creuses et répétitives, interchangeables, des choses qu’un bon pourrait dire également parce que tous les deux sont pareillement sincères et intelligents, même si un seul des deux a du talent, une force, une forme, une intelligence de la matière et des idées, une vision, car pour elle, les artistes sont là pour avoir des visions,…

Elle sait que si elle va éteindre la musique, c’est qu’elle doit s’avouer cette impression confuse d’entendre autre chose ; des bruits, oui, des sons, des vibrations aussi qui ne sont pas les mouvements intimes de la maison.

…mais Ida comprend comment les choses se logent comme des bêtes dans les planches qui pourrissent dans la grange, des insectes qui grignotent le bois sans qu’on s’en aperçoive.

…des tâches de sang sur son survêtement bleu électrique, et, dans ses mains, un couteau avec lequel il joue comme s’il faisait ça de temps en temps, que le couteau passait son temps à virevolter de ses doigts à ses paumes, dansant des arabesques comme s’il était une sorte de magicien dont la magie serait envoûtante et prodigieuse – mais noire.

…mais il y a des hommes qui vous désirent et ceux qui vous convoitent, ceux qui veulent et ceux qui vous prennent, ceux qui vous cherchent et ceux qui pensent que vous avez la chance de les avoir trouvés.

Elle dit: La télé est inoffensive si on parle aux enfants de ce qu’ils voient, il faut leur expliquer le monde dans lequel ils vivent et dans lequel ils vivront, ils n’en auront pas d’autre.

Maintenant quelque chose revient de cette sensation- la boucle sèche, les mains moites et le cœur qui bat trop vite dans la poitrine quand dans le cerveau plus rien ne semble commander, ni même avoir la possibilité de s’échapper, de trouver une issue à une situation dans laquelle on se laisse engluer avec une sorte de jouissance molle-, oui, quelque chose d’agréable dans l’impossibilité à décider, à se battre, dans l’abandon à l’inertie.

Elle a réussi à maîtriser cette frousse qu’elle avait plus redoutée qu’un danger réel, oui, car au moment d’entrer dans la salle de réunion il lui avait fallu d’abord dominer la peur qu’elle avait eue de succomber à sa peur, car elle avait craint avant tout laisser submerger par elle, de se laisser paralyser par elle, d’être empêchée par elle au point de ne pas savoir répondre quand on commencerait à la mettre sur la brèche – le grill – à lui poser des questions sur ce regrettable incident qui nous met tous dans une situation délicate, vous ne trouvez pas Marion, avec un procès à gérer que de toute façon nous allons perdre, au moins sur la forme parce que nous savons bien qu’une erreur a été commise par nos services et que, comme l’a dit le directeur, nous la paierons tous car nous sommes tous dans le même bateau.

– Elle sait depuis toujours comment on fait pour oublier ces choses-là, comment on les enterre en soi pour ne pas les subir, comment on se claque-mure de l’intérieur et comment l’enfance invente des cachettes mieux verrouillées que les placards, et maintenant, ici, une vie d’adulte plus tard, alors que tout a changé et qu’elle même ne se souvient plus très bien de cette enfance qu’elle a reniée, comme on renie un parent honteux, elle choisit ce mutisme entêté qui l’a bâillonne autant qu’il la protège.

Il ne comprend pas. Ce genre de citations. Yves Klein. Ne pas savoir qui c’est ce nom. Ne pas comprendre le blesse, c’est comme une insulte qui lui est adressé, un mur qu’on met devant lui pour lui montrer son impuissance à l’escalader, pour le mettre face à sa nullité.

… – est-ce qu’elles ont une idée de ce que c’est, la terreur, quand l’idée de la peur l’a fait doucement rire, parce qu’avec la peur il y a toujours l’idée on peut s’en sortir, et tant qu’une issue est possible ce n’est rien, rien, quand la terreur, elle, impose chaque nuit le même mur infranchissable, chaque nuit le même enfer qui recommence –

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

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Extrait 1
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Extrait 2
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Extrait 3

Laurent Mauvignier  – Histoires de la nuit

Éditeur : Editions de minuit

Parution : 3 septembre 2020

EAN : 9782707346315

Lecture : Septembre 2020

Littérature contemporaine 2020

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17 commentaires

    • L’écriture est fouillée, un fils moderne de Marcel Proust et l’intrigue est bien menée. A suivre alors …

  1. Coucou
    J’ai entendu dire le plus grand bien de ce livre et je ne manquerai pas de le lire si l’occasion se présente. Bon dimanche

  2. il me fait envie… C’est le côté pavé qui me freine, ma liste est déjà tellement longue (quel contraste avec les années précédentes cette rentrée 2020 🙂

    • Oui moi aussi les 600 pages me faisaient un peu peur. Mais c’est sans compter sur le talent de l’auteur de nous donner un thriller dont on tourne les pages rapidement malgré un texte très fouillé.

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