Histoire d’Adriàn Silencio – Eléonore Pourriat

vagabondageautourdesoi.comPour son premier roman « Histoire d’Adriàn Silencio », Eléonore Pourriat nous entraîne au cœur de la famille de Cléo, de son passé qui fait souffrir les vivants au point d’en rendre un certain nombre étranger à leur vie. C’est un cartable en cuir et son contenu qui va révéler au fil d’une enquête minutieuse, solitaire et intense les fils ténus qui entourent la vie de son grand-père.

Cléo est une femme qui a la trentaine passée, aimant les mots puisque traductrice, qui décide d’en savoir plus sur son histoire familiale. Mais comme toute famille, la sienne a ses secrets que chacun décide de ne pas évoquer de peur de blesser la génération précédente. Il semble que ceux-ci commencent autour du punch franquiste lorsque son grand-père musicien décide de s’exiler et de se réfugier en France.

Il faudra son propre exil aux États-Unis pour que Cléo ose se saisir des éléments contenus dans le cartable, qu’elle les dissèque pour refaire le parcours de cet homme qui ne revient plus jamais en Espagne, s’installe en France définitivement sans jamais en demander la nationalité, fonde une famille sans se marier avec la mère de ses enfants et continue à voyager selon la bohème de son groupe de musiciens dans une Europe à feu et à sang puis au gré de ses contrats saisonniers.

Puis, il se fixe à Paris et sa famille se construit entre colères, tendresse et silences. Car, »l’homme droit » ne parle jamais de sa situation, « jamais, jamais, jamais, jamais » et personne n’ose lui demander quelque chose, « jamais, jamais, jamais, jamais ».

Pièces par pièces, Cléo les confronte pour reconstituer le puzzle de la vie de cet homme qui a connu la guerre civile espagnole, guerre fratricide jusque dans sa famille, et la prise du pouvoir par Franco.  A l’inverse de son jeune frère Nando,  qui est parti avec la Rétirada, Adriàn a préféré s’exiler dès les premiers signes.  

Eléonore Pourriat convoque les mots pour décrire cette immersion solitaire et volontaire, pour  soulager les silences de trois générations et pour énoncer les doutes, les incertitudes et la culpabilité ressentie à vouloir remuer un passé que toute une famille refuse de savoir.

L’autrice analyse aussi les ressorts de l’exil. En établissant un parallèle avec la situation de Cléo, exilée volontaire aux USA, et son grand-père, exil subit, elle en énonce les possibilités offertes mais aussi, entre autres, certaines limites par rapport à la famille restée dans le pays, les liens qui se délitent et la culpabilité de ne pouvoir être là lorsque c’est nécessaire. Mais, « jamais, jamais, jamais, jamais », Adriàn ne parle !

Est-ce que Cléo aura satisfaction dans sa quête ? Pas question d’en révéler davantage…

Les deux tiers du roman sont consacrés à la recherche. J’ai pris cette lecture comme une enquête généalogique ou policière, relevant les indices concernant l’entourage proche,  reprenant les dates et les situations. Ma façon à moi de ne pas me laisser submerger par le mal être de Cléo que l’autrice décrit très bien.

Femme d’images, Eléonore Pourriat convoque la littérature pour donner du sens au passé de son héroïne tout en côtoyant les fantômes du franquisme et la solitude de l’exil de celui qui le choisit pour survivre. Roman autobiographique ou non, « Histoire d’Adriàn Silencio » est une enquête réussie faite de douleur et de souffrance pour retrouver ouverture vers les autres et pour ne plus en avoir peur ! Un autre coup de cœur pour cette rentrée littéraire 2019.  

Merci à #NetGalleyFrance et #JCLattès         pour     #HistoiredAdrianSilencio

Ce livre m’a été offert en service de presse par Netgalleyfrance. Remerciements aux éditions JC Lattès. Ceci est mon avis en toute honnêteté et sans pression, comme d’habitude.

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Mes parents étaient en prise avec l’époque, et le mouvement du vaste monde était plus fort qu’eux. En manque d’air, ils ne pouvaient imaginer que leurs enfants chercheraient un jour ces amarres qu’ils étaient entrain de larguer.

Mon arbre généalogique est une souche,  » la partie restée en terre d’ un arbre coupe », selon la définition du dictionnaire ce qui n’exclut pas la présence active de racines.

..; aujourd’hui ma seule certitude est un pressentiment, un besoin obscur et impérieux de rétablir la communication. Entre passe et présent.

Je n’ose effrayer le silence de ma mère de peur qu’il ne la blesse. 

Pour eux, je me suis efforcée de tenir la barre parce qu’ il ne pouvait pas y avoir deux femmes à la mer. Quand j’ai senti que je me rapprochais dangereusement du garde-corps, je leur ai passé la main avant de sauter sur mon canot de sauvetage.

... moi (…) Je dois aussi réparer mes morts, leur donner figure humaine, pour que les vivants m’apaisent plutôt qu’ils ne m’effraient, m’allègent plutôt qu’ ils ne lestent, m’ obligeant à traverser l’existence en trainant la patte, la jambe lourde comme un membre engourdi ou une greffe qui n’aurait pas pris.

J’ ai l ‘espoir que les mots auront l’effet radical de la lumière du jour sur les vampires.

..je ne dis pas  » Votre mère était peut être complètement cinglée, ce qui explique que vous soyez tous dingues et la quasi-totalité de vos enfants chez le psy » je ne veux pas être jugée comme la fouille merde de la famille, celle qui voit le mal partout pu des bizarreries là où il n’ y en a pas, celle sui veut déranger l »ordre établi, quand bien même il aurait été à l’origine du désordre. Je ne prends pas le risque qu’ on dise  » « c’ est toi la folle ». Je ne veux pas être maudite par les miens, je veux être aimée et finalement, c’est vrai, en ne disant rien, tout est tellement plus doux.

Ai-je le droit de déterrer les souvenirs qu’ un homme a mis une vie à ensevelir.

Je suis frappée par la capacité de mes cousins à formuler tout ce que je n ‘ai jamais entendu de notre côté de la frontière, comme si l’ abandon du père avait fait moins de dégâts que la vie avec lui; ou que la peur de l’abandon.

Comme elle avait du cœur, elle devait se sentir très coupable de savoir les enfants d ‘ Adrian et ses petits enfants privés de leur père et de leur grand père. J’ ai hérité de cette culpabilité et me suis improvisée messagère de ce que nous leur devons: leur histoire.

Comme elle avait du cœur, elle devait se sentir très coupable de savoir les enfants d ‘ Adrian et ses petits enfants privés de leur père et de leur grand père. J’ ai hérité de cette culpabilité et me suis improvisée messagère de ce que nous leur devons: leur histoire.

.. moi (…)Je dois aussi réparer mes morts, leur donner figure humaine, pour que les vivants m’ apaisent plutôt qu’ils ne m’ effraient, m’ allègent plutôt qu’ ils ne lestent, m’ obligeant à traverser l’existence en trainant la patte, la jambe lourde comme un membre engourdi ou une greffe qui n’aurait pas pris.

Pour eux, je me suis efforcée de tenir la barre parce qu’ il ne pouvait pas y avoir deux femmes à la mer. Quand j’ai senti que je me rapprochais dangereusement du garde-corps, je leur ai passé la main avant de sauter sur mon canot de sauvetage.

Se taire pour ne pas s’attirer les représailles des hypocrites, des malintentionnés, des racistes, des bigots. Se taire était devenu un mode de vie et se transformerait en atavisme : le silence en héritage, transmis de génération en génération, tare honteuse, gène dominant.

Je suis à l’abri dans la maison de l’écrivain, derrière ses mots.

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

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Histoire d’Adriàn Silencio – Eléonore Pourriat

Éditeur : JC Lattès

Parution : 21/08/2019

ISBN : 2709663600

Lecture : Juillet 2019

 

12 commentaires

  1. Ne rien dire, peut-être pour ne pas souffrir de l’absence du pays et des siens… c’est dur de se construire une vie ailleurs. Un thème intéressant ! Merci du partage.

    • Est-ce que l’absence de mots empêche la souffrance, en tout cas, Mimi tu as raison, ça aide à faire comme si… Le thème est intéressant et traité complétement différemment que Javier Cercas dans son « Le monarque de l’ombre ». Cette plume est féminine jusqu’au bout des ongles, sensitive et intuitive. D’autes blogeurs (voir Babelio) semblent n’avoir pas ressenti d’émotion, alors, que j’ai été submergée par la solitude et l’impérieuse nécessité de la démarche de Cléo …Bon vendredi !

  2. tu en fais un bon résumé mais ça ne me tente pas car je pense le début quelque peu rébarbatif pour moi….Merci quand même. Bises

    • On va voir s’il rencontre son public pour cette rentrée littéraire. A suivre, donc ! Merci et bonne soirée!

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