Joan Miro – Grand palais

En visitant Barcelone, on se « cogne » à Miro à chaque instant. Et, pourtant, il me faudra un autre voyage pour que je visite sa fondation. Néanmoins, en contemplant l’extravagance de Gaudi et ses couleurs étonnantes, on comprend que Miro, l’autre enfant du pays, en soit si proche avec un air de liberté totale qui le caractérise.

La rétrospective du Grand Palais présentait de façon chronologique les périodes les plus significatives de l’évolution de son art en regroupant plus de 150 œuvres empruntées aux musées européens et américains et à des collections privées. Peintures, sculptures, dessins et céramiques s’y sont côtoyés.

                                                               Autoportrait – 1919 –

Ce tableau fut offert à Picasso qui le garda toute sa vie.

Dans son atelier, l’ordre et la propreté régnaient despotiquement (…). Miro était ce poète appliqué, cet artisan ailé, qui codifiait ses actes et ses journées, qui s’abritait derrière sa manie ponctuelle et sa hantise du détail, comme s’il devait toujours se tenir prêt pour quelque événement imprévu.  » Le poète Jacques Dupin

L’univers de Miro est ainsi codifié et ses tableaux rendent compte de ce souci de l’ordre et du détail. Paradoxalement c’est ce qui lui permet de pulvériser la représentation du réel.

Le jeune Joan (à prononcer « j » à la catalane et non « r ») passe son temps à dessiner. Pourtant son père, horloger, a d’autres projets.  Pourquoi pas, comptable ! Néanmoins, il intègre à 10 ans la même école que Picasso.

Miro se dit « coloriste, mais pour la forme une nullité.  » En poste de comptable à 17 ans , il sombre dans une grave dépression. Il part se ressourcer à Mont-roig del Camp (Montagne rouge), en Tarragone, à deux heures de Barcelone.

« A Mont-roig, c’est la force qui me nourrit. »

                                                             La Rose – 1916 –

Avec l’étude des fauvismes et des cubistes, Miro reprend la division des éléments et les couleurs rouge, vert clair et rose rouge en marquant le tracé des courbes et en disposant les éléments selon un ordre précis.

Miro revient à Mont-roig tous les étés, notamment pour finir des toiles commencées à Paris, en Normandie ou à Majorque.

Nord-Sud 1917

Titre emprunté à une revue créé par Reverdy en référence à la ligne de transport Montparnasse/Montmartre. Pour Miro, c’est le chemin de Barcelone à Paris.

En intégrant une autre école de Barcelone, son apprentissage de l’art va s’élargir à d’autres formes. Il développe une sensibilité des sens qui lui fait ressentir la vue d’une peinture comme des émotions physiques. Sa première exposition en 1918 est un échec.

Portrait de Vicens Nubiola (Homme à la pipe) 1917

Miro arrive à Paris en 1920. Pendant un an, il ne peut plus peindre ni dessiner. Déprimé, Picasso essaye de le réconforter en lui disant:

« Fais exactement comme si tu attendais l’autobus. Fais la queue, ton tour viendra. »

Et, c’est en retournant à Mont-roig qu’il retrouve l’envie. En s’installant de nouveau à Paris, un an après, dans un atelier très précaire mais dans lequel l’ordre et la propreté sont indispensables, il recommence à peindre.

              Portrait d’une danseuse espagnole – 1921 –

Là, il rencontre André Masson, son voisin de pallier très bruyant et avec lui Robert Desnos, Michel Leiris, Antonin Artaud, Paul Eluard, etc. Avec eux, la poésie est en partage.

Il est évident que pour Joan comme pour moi la poésie, au sens large, était capitale. Être peintre-poète était notre ambition et par cela nous nous différenciions de nos aînés qui, même fréquentant les meilleurs poètes de leur génération, avaient une peur folle d’être traités par la critiques de « peintres littéraires ». Peintres nous réclamant de l’impératif poétique, nous franchissions un grand fossé. André Masson

La ferme – 1921/1922

 Ce tableau est le premier signe d’indépendance de Miro par rapport aux artistes qui l’environnent. Il choisit de détailler un paysage de sa Catalogne chérie avec méticulosité, précision mais exhaustivité. Cette attention au détail pousse André Breton à trouver surréaliste son travail. Il rejoint le groupe en 1924. Pratiquant la boxe ensemble, Ernest Hemingway achète cette toile.

                                    Le cheval, la pipe et la fleur rouge – 1920 –

C’est l’un des tableaux qui reprend le plus l’univers coloré et féérique de Gaudi, son aîné, et l’art nouveau barcelonais.

J’éprouve le besoin d’atteindre le maximum d’intensité avec le minimum de moyens. C’est ce qui m’a amené à donner à la peinture un caractère de plus en plus dépouillé.

Photo : Ceci est la couleur de mes rêves – 1925

L’idée de la photographie est suggérée par le mot et non, un collage ou autre. La phrase « Ceci est la couleur de mes rêves » s’inscrit comme un manifeste très directif. Bien sûr, à la vue de cette toile, on ne peut que penser à Magritte et son tableau, « Ceci n’est pas une pomme ». Sauf, peut-être qu’ici, Miro affirme que sa peinture est reliée directement à ses rêves.

« J’éprouve le besoin d’atteindre le maximum d’intensité avec le minimum de moyens. C’est ce qui m’a amené à donner à la peinture un caractère de plus en plus dépouillé »

Le carnaval d’Arlequin – 1924/1925

Selon André Breton, le surréalisme est un « automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. » Les hallucinations dues à la faim permettent à Miro d’exprimer son univers dans Le carnaval d’Arlequin : les insectes, la mappemonde, etc.

                                  Main à la poursuite d’un oiseau – 1926 –

Féru de littérature, immergé dans le mouvement surréaliste, Miro développe ses peintures poétiques où des figures symboliques vont apparaître en association avec des couleurs très typées.  Se réfugier dans la poésie/peinture est le moyen que Miro a trouvé pour ne pas penser à la guerre civile espagnole, à celle mondiale qui se prépare et à la misère dans laquelle il baigne à Paris.

Le fou du roi – 1926-                                                                      Détail

Des motifs récurrents apparaissent : femmes, oiseaux, serpents, escargots, araignées, cornes de taureau,  échelles, yeux, soleils, lunes, étoiles, pictogrammes. Tout devient signe et sens. Joan Miro avait l’habitude de peindre directement sur la toile sans la préparer ce qui fascinait Breton.

« La même démarche me fait chercher le bruit caché dans le silence, le mouvement dans l’immobilité ; la vie dans l’inanimé, l’infini dans le fini, des formes dans le vide, et moi-même dans l’anonymat» 

                                          L’objet du couchant – 1935/1936 –

Il s’agit d’un bout de tronc de caroubier peint avec en plus un ressort de matelas, une chaîne, une manille et de ficelle. A l’époque, les surréalistes s’enthousiasmaient pour les trouvailles d’objets et c’est Breton qui a trouvé le titre de cette œuvre. Si on la rapporte aux événements du monde, on imagine la portée explosive qu’elle prend.

« Sous mon apparence tranquille, je suis tourmenté. Le surréalisme m’a ouvert un univers qui justifie et apaise mon tourment. Le fauvisme et le cubisme ne m’avaient apporté que des disciplines formelles, sévères. Il y avait en moi une révolte silencieuse. Le surréalisme m’a permis de dépasser de loin la recherche plastique. Il m’a mené au cœur de la poésie, au cœur de la joie : joie de découvrir ce que je fais après l’avoir fait, de sentir se gonfler en moi, à mesure que je peins un tableau, le sens et le titre de ce tableau. »

Avec les surréalistes, la reconnaissance arrive. D’ailleurs, en voyant Miro, Picasso rejoindra le groupe deux ans après son ami. Une seconde exposition est organisée en 1925. Son marchand, Jacques Viot, déclare :

« Les toiles accrochées laissaient ébaubis ceux qui les regardaient, mais je crois que le peintre étonnait plus encore parce qu’ils ne pouvaient découvrir aucun lien entre son œuvre et lui.
Miró avait fait un grand effort de coquetterie. Les soucis vestimentaires, d’ailleurs, le tracassent toujours, et il a un faible pour les bracelets-montres.
Ce soir-là il avait raffiné dans le style officiel. Il portait un veston brodé, un pantalon gris, des guêtres blanches. Il se répandait en politesses, mais il avait tellement peur d’en oublier qu’il donnait presque une impression d’angoisse.
Nous l’entraînâmes ensuite à Montparnasse et là j’ai un souvenir très net : celui de Miró, plus préoccupé que jamais, dansant un tango avec une femme beaucoup plus grande que lui. Pas un glissé, pas une figure, pas un petit pas n’était oublié. Les autres danseurs s’étaient arrêtés devant tant de conscience. Et Miró, contracté, continuait son tango, comme s’il l’avait appris dans un livre. »

La peinture de Miro ne répond aucunement à un art sous hypnose ou narcotiques comme d’autres du groupe. Les notes qu’il laisse montrent l’extrême préparation dont il s’entoure pour composer.

En 1936, Miro est obligé de partir d’Espagne. Il participe au pavillon espagnol de l’exposition universelle de Paris en 1937 avec une fresque « Les faucheurs » (image d’un paysan révolté) de 5 m de haut aujourd’hui disparue ! Par contre, l’architecte José Lluis Serp deviendra son ami et construira ses ateliers de Majorque et Barcelone. L’affiche que compose Miro lui vaudra le rejet du régime Franquiste. Il faudra attendre 1968, l’organisation d’une première rétrospective en Espagne pour que le régime essaye de récupérer sa notoriété.

En 1939, il se réfugie à Varangeville -sur -mer en Normandie, puis retourne en Espagne jusqu’en 1944. Dès l’année 1945, il découvre la céramique avec Josep Liorens et expose à New-York où ses constellations influenceront nombre d’artistes américains.

Oeuf, plat et vase(1956)

Dans le grand atelier de Majorque, Miro s’installe en pratiquant une autocritique de ses œuvres. Il en détruit beaucoup, très sévère avec lui-même. Avec la découverte de la jeune peinture américaine, Miro s’en inspire pour réaliser des grands formats et rechercher la simplicité.

Autoportrait – 1960

Miró Joan (1893-1983). Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne –

Bleu I -1961-

 Bleu II -1961

Bleu III – 1961

Les triptyques « Bleus » ont nécessité plus de 10 mois de réflexion. Avec ces tableaux, Miro veut toucher beaucoup de gens. Il a raconté combien cela avait été difficile d’arriver à autant de plénitude avec ce bleu qui ressemble au bleu de la mer espagnole, mais aussi aux fenêtres du village de Mont-Roig et au bleu des poètes.

Femme – 1968

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Peinture – 1963 –

Danse de personnages et d’oiseaux sur un ciel bleu- Étincelles- 1968 –

Jeune fille s’évadant – 1967 –

Des allers-retours au Japon vont continuer à épurer son œuvre. Le triptyque « L’espoir du condamné à mort I, II, III » en est une illustration. Une de mes œuvres préférées !

L’espoir du condamné à mort – II -1974 –

L’espoir du condamné à mort – III- 1974 –

C’est la condamnation d’un étudiant anarchiste par le régime franquiste qui déclenche ce triptyque. Miro le finira sans le savoir le jour où le condamné est tué.

A la Galerie Maeght, une rétrospective est organisée en 1973 pour ses 80 ans. Le gotha du monde des arts se presse au rendez-vous.  Miró réclame la parole. Miró lève son verre et, d’une voix douce, demande que l’on fasse une minute de silence en hommage à Picasso qui vient de mourir. « Picasso, le plus grand artiste de ce siècle » tient-il à préciser.

10 ans plus tard, Miro décède. Pierre Cabane dans le matin déclare :

« Certes, si l’on ôte Miró du XXe siècle rien ne change, mais son
absence nous priverait d’un explorateur de sortilèges et d’un créateur de
merveilleux comme jamais peut-être la peinture n’avait connu. »

Sources

Télérama – Miro

Miró, un artiste aux frontières du réel – Bernard Merigaud

Questions pratiques

https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/miro

D’octobre 2018 au 4 février 2019

5 commentaires

  1. J’aime bien le vase mais le reste j’avoue humblement ne rien ressentir en regardant c’est de l’art qui me déroute car je ne le comprend pas….Bisous

  2. Le carnaval d’Arlequin est mon tableau préféré de Miro, j’aime la joie qui en ressort, son coté enchanteur… Et pourtant il n’avait pas du tout d’argent pour vivre à cette époque là.
    merci beaucoup pour ce partage si passionnant. 🖼🎇

    • Merci d’être passée ! Non, la période du « Arlequin » n’était pas la meilleure et pourtant, je reste persuadée que composer un tableau, une œuvre devait l’apaiser, devait le sortir de son état « fragile » dans lequel il était et restera toute sa vie …

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