Chanson de la ville silencieuse – Olivier Adam

vagabondageautpurdesoi-adam-wordpress-08_26_38_ProC’est le récit d’une recherche, celle d’une « fille de » à travers le Lisbonne du Fado pour retrouver son père, chanteur déjanté et adulé, qui un jour est parti sans laisser d’adresse. Il a coupé les bribes de sa vie après avoir abandonné celles de sa vie de star. Au cours de sa quête, elle va explorer diverses pistes qui vont l’aider à clore cette histoire d’enfance pour vivre sa vie à elle.

Cette « fille de », projetée dans des univers qui ne sont pas aménagés pour elle, va tout d’abord vivre chez sa mère jusqu’à huit ans puis, sans qu’on lui en donne la raison,  chez son père désarmée et ne sachant pas trop comment l’aider à grandir. Lorsqu’elle est confiée tour à tour à des amies, relations ou à le couple de gardiens, elle vit sa vie d’enfant. Entre ces moments là, elle est parachutée  au milieu d’un environnement inapproprié avec des adultes noyés dans l’alcool et les drogues où la nuit est le jour. Quand la fête est finie, la solitude recouvre la mère, le père d’une mélancolie maladive où la petite fille existe si peu ! Puis, tous deux l’abandonnent au vrai sens du terme. La recherche de ce père entrevu sur une photo prise à Lisbonne sera la quête de ce roman. Et, de cette enfance faite d’inattentions et d’absences de mots et de tendresse, elle se dépassera et vaincra sa timidité, son effacement et sa solitude  pour prendre possession de sa vie.

Le roman est découpé en trois chapitres de longueurs inégales : « Le fond des fleuves » pour la période avec la mère, muse d’une très grande beauté, puis « Anthologie des légendes », celle avec ce père chanteur qui la surnomme « oiseau » et le dernier « le silence des rivières » qui permet à la « fille de » de tourner enfin la page et de s’ouvrir, allégée, à son avenir. L’écriture d’Olivier Adam est hachée, découpée : des phrases courtes comme un souffle raccourci. Des mots esseulés qui éclairent notre ressenti. Et, une abondance de répétition qui fait la langue belle!

Olivier Adam nous prévient qu’il a appris « que celui qui écrit n’est jamais celui qu’on voit« . Alors, laissons parler la voix de son roman… Celle-ci nous parle d’absences, de solitude et de fuite comme à son habitude. Mais, ici, est ajouté l’apaisement, avec des réponses trouvées aux obsessions. « On pouvait s’y délester, me dis je. Se fondre dans la masse. Et faire peau neuve. Inventer quelque chose. Une vie peut-être ». Ancré dans le réel, il avoue que, par rapport à l’argent, ‘il « assumait mal d’en avoir gagné autant, en bon transfuge, en bon rejeton de travailleur qui taraudait la mauvaise conscience. Il nous parle de ses difficultés à être, de ses doutes et de ses incertitudes. « Comment fait-on pour vivre. Quels gestes effectuer. Quels mots prononcer. Je l’ignore ». Et, toujours cette distanciation qui permet de voir sa vie comme si on se regardait évoluant dans une glace : «  À la masse de déni qu’il me faut convoquer pour ne pas rire ni pleurer de tout cela ». Et, puis cette phrase si courte et pourtant essentielle : « Ainsi je m’étais épuisé à ne pas le voir. Un homme malade ». Cet aveu qui permet de tourner la page et qui fait que la vie peut repartir! Toujours. Encore.  Et, pour mon plus grand plaisir!

cite-56a4b9b45f9b58b7d0d8877b

Parfois elle disparaissait pour quelques jours. Une semaine. Ou plus. Elle me confiait à une de ses amies, des relations, jamais les mêmes. J’aimais bien ces moments. Elles s’occupaient de moi. Me préparait des repas. Me lisaient des histoires. Me bordaient et me caressait le front jusqu’à ce que je m’endorme. M’amenaient à l’école le matin. N’oubliaient jamais de venir me chercher. Vérifiaient mes devoirs. Me laissaient me blottir contre elles devant les dessins animés à la télévision. Jouaient avec moi dans ma chambre. Aux poupées, à la dinette, aux Playmobil. Puis ma mère réapparaissait et tout redevenait comme avant. Un long fil interlope. Elle ne quittait son lit qu’à la tombée de la nuit. S’habillait, se maquillait, se coiffait et claquait la porte. Ne revenait qu’au cœur de la nuit, le plus souvent accompagnée.

D’acter le fossé qui les séparait d’un monde dont il avait été le prince et qu’il souhaitait déserter.

Je suis la fille du chanteur. La fille seule au fond des cafés, qui noircit des carnets, note ce qu’elle ressent pour savoir qu’elle ressent. La fille qui se perd dans les rues de Paris au petit matin. La fille qui baisse les yeux. Je suis la fille dont le père est parti dans la nuit. La fille dont le père a garé sa voiture le long du fleuve. La fille dont le père a été déclaré mort. Celle qui prend un avion sur la foi d’un cliché flou. Celle dans les rues de Lisbonne, sur les pentes de l’Alfama. Qui guette un musicien errant, une étoile dépouillée d’elle-même, un ermite qui aurait tout laissé derrière lui. La fille qui traverse les jardins, que les vivants bouleversent, que les mots des autres comblent, la fille qui ne veut pas disparaître. Qui peu à peu se délivre.

Quand il s’est mis à la méditation, je me suis dit: encore une crise. Il y a avait eu tant : ne plus boire ou vivre qu’à moitié ivre. Ne plus toucher aux joints ou fumer du matin au soir. Chaque fois dans le même but. Retrouver ce qui s’était perdu. La musique, les mots.

À force il est devenu comme un membre de la famille. Un élément du paysage. Rien d’électif. Une présence consentie et imposée à la fois.

Je suis la fille dont le père est parti dans la nuit.

Qui se serait défait d’une peau ancienne, réincarné en mendiant, en musicien vagabond. Un homme qui aurait choisi la dernière adresse de son grand amour. Pour lui chanter à elle, partout éparpillés dans l’air, les chansons qu’il lui dédie. Les offrir à quelques uns, au hasard. Des mots comme glisses à l’oreille. Gratuits.

À la masse de déni qu’il me faut convoquer pour être là à le guetter. Pour sentir mon cœur se comprimer à l’idée de rentrer à Paris sans l’avoir aperçu, À la masse de déni qu’il me faut convoquer pour ne pas rire ni pleurer de tout cela. Ma fille. Mon aveuglement.

Mais sans cesse je butais sur quelque chose. Sur moi-même. Sur Paul et Irène. Sur quelques amis qu’il lui restait. Je faisais tourner cette histoire dans ma tête, je tentais de relativiser le rôle que j’avais pu tenir dans sa vie. Tentais de me mettre de côte. A ma vraie place. Comme il l’avait fait lui aussi. En périphérie de sa vie. Mais quelque chose s’échinait à bloquer, résistait. Pourquoi ne pas m’avoir mise dans la confidence. M’avoir imposé le mensonge de sa mort. Ne pas m’avoir laisse un mot : voila , oiseau, cette fois je vais disparaître tout à fait. On annoncera ma mort et je le serai en quelque sorte. Mais sache que où je serai tu occuperas un coin de mes pensées. Tu feras toujours partie de moi. Je te souhaite une belle vie. Adie

Mais cela n’a pas d’importance, je crois. J’ai appris que celui qui écrit n’est jamais celui qu’on voit. Qu’il est par nature invisible. Insaisissable. Caché profond sous l’écorce de l’individu. Celui qui écrit n’existe pas. Mon père à pourtant mis une vie entière à tenter de le rejoindre. À se débarrasser année après année de ce qu’il faisait obstacle. Je doute qu’il l’ait jamais trouvé.

 

La chanson qui a donné le nom à ce roman:

babelio

 

 

4 commentaires

  1. J’ai voulu laisser un com sur l’article du livre sur Mendele mais ils sont fermés…par grave, merci d’être passée chez moi….
    Un livre qui doit être dur a lire je ne sais si j’en aurais le courage mais je prend note.
    J’ai lui aussi ta présentation, j’ai beaucoup aimé et par certain point m’y retrouve, dans les voyages dans le mariage tardif…Amicales bises a une prochaine

    • Merci pour ce gentil commentaire. Je vais aller voir sur la page citée et réparer si besoin. Oui; je crois qu’on fait partie de la même génération , donc des similitudes! Au plaisir de vous recroiser au fil de nos posts divers et variés!

Un petit mot ...