La disparition de Josef Mengele – Olivier Guez

vagabondageautourdesoi-lecture-wordpress-1117_31_29_ProJ’ai tourné longtemps autour de ce livre : Sur France Inter, j’avais entendu l’émission « Pop and Co » présentant le livre à  à sa sortie (mi août 2017) et j’avais été intriguée et attirée à la fois. Mais, en général, je joue la politique de « l’autruche » pour cette période : Je fuis les films, docs, livres, etc. tant le sujet m’insupporte et me dérange.

Je viens de le refermer. Olivier Guez a choisi de nous raconter la disparition du « Médecin de la mort » d’Auschwitz de 1949 vers Argentine, puis au Paraguay et à la fin de sa vie sa mort mystérieuse sur une plage en 1979. Mengele a pu s’enfuir après la guerre car il avait refusé de tatouer son matricule de SS. Il a vécu comme un prince grâce au régime de Perón terriblement accueillant pour les nazis. Il a été entretenu par sa famille dont les ressources industrielles n’ont pas été inquiétées par l’Allemagne d’après-guerre ( tellement d’emploi ! ). Il a échappé au Mossad puis à la traque de journalistes au nom de la realpolitik. Et il a coulé des jours sinon heureux du moins largement préservé dans sa pampa, régnant sur la famille qui l’avait accueilli et leurs salariés comme l’homme qu’il était : un monstre manipulateur, parano et abject sans qu’aucun doute ne vienne lui fournir l’once d’humanité que l’on attend tout au long du livre ! Du coup, aucune complaisance n’est ressenti et c’est la réussite d’Olivier Guez, entre autre! Pour ne pas être rattrapé par sa conscience, ce collectionneur de « yeux bleus » s’en sort en ce comportant comme un fonctionnaire de l’épuration ethnique obéissant à un projet  qui le transcende (celui de son maître) et pour lequel il se sent missionné. Missionné pour les expérimentations médicales. Missionné pour faire tuer des milliers d’hommes, femmes et enfants d’un geste du bras à leur arrivée. Missionné pour faire hurler de douleur des bébés, des enfants … Un fonctionnaire de l’horreur qui participe au sauvetage d’une humanité triée et épurée devant reconquérir le monde!

J’ai la faculté d’effacer les descriptions de violence de mon cerveau lorsque je lis: j’édulcore allégrement sinon je sais que je ne pourrais pas poursuivre ma lecture. Mais, c’est difficile sur les mots de ce livre très réussi : être salie par des mots décrivant des faits que ce tortionnaire a organisé ! D’une salissure insidieuse renvoyant à la responsabilité que nous devons partager qui est la rencontre d’un homme avec un idéal politique pour mettre en œuvre ses assassinats en toute impunité au nom d’une volonté folle d’humanité pure !

La folie d’un homme qui colle tellement à la folie politique! Psychopathe au dernier degré (je ne sais s’il y a des degrés!), jamais, jamais, Mengele décrit par Olivier Guez n’éprouvera un petit remord, un doute quelconque sur ce qu’il a fait ! Que des certitudes et même des regrets pour n’avoir pu poursuivre son ouvrage! Mais, l’aversion est multipliée lorsqu’on prend conscience du vrai système qui entoure ces meurtres avec des retentissements économiques, culturels et sociaux qui ont cautionné, encouragé, théorisé et organisé à une échelle sans précédent cette abomination! Cet homme n’est pas un fou, il assume et revendique ses actes, traite de mauviettes ceux qui se rétractent, sait qu’il devrait rendre compte de ses abominations mais n’accepte pas cette justice tant il est persuadé qu’il a raison ! La description de la réaction de Mengele lorsqu’il apprend qu’on lui retire son autorisation à exercer sa médecine est édifiante ! En cavale, Mengele est égal à lui-même : un tortionnaire du quotidien ne faisant confiance qu’à ces chiens et à son mirador! Et, encore, aidé d’une mini-armée qu’il paye grassement pour sa protection.

Évidemment, je fais le parallèle avec le suicide en direct de cet ex-colonel serbe en novembre dernier ! Mais, aussi, je pense à des hommes de pouvoir qui se multiplient ces derniers temps dans le monde : Pour la traque des homosexuels, combien de Mengele? Contre les drogués, combien de Mengele ? Contre des adversaires présumés, combien de Mengele ? Contre des connaissances scientifiques établies par tous, combien de Mengele ? Au nom d’un pseudo Dieu, combien de Mengele ? Peut-être pas le même Mengele des actes, et encore je pense à Srebrenica, aux talibans et aux meurtres des soldats de Daech, mais dans l’esprit de faire le mieux possible les missions confiées,  envers et contre l’humanité !

Olivier Guez a du souvent être au bord de l’abime, du vertige et du dégoût à suivre cet homme. Car c’est un homme :  si on lui enlève son appartenance à l’humanité, je pense, qu’on tue une seconde fois toutes ses victimes ! L’homme est bien capable du meilleur et du pire! Olivier Guez dénonce, sans colère et revanche aucune, ses monstruosités en relatant des faits, le plus près du réel possible, tant la documentation est fouillée!

Je remercie Olivier Guez d’avoir adopté le format du roman pour nous forcer à prendre position en nous rappelant par son écriture fluide et lumineuse que l’abomination n’appartient pas qu’au passé. En cette fin de rentrée littéraire 2017, et avant celle de janvier, ce livre mérite largement son prix pour lui permettre de rester longtemps exposé en librairie et être lu par le plus grand nombre !

 

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« Honte aux Allemands, ramassis de mauviettes et de lâches, nation de boutiquiers médiocres aveulis par des dirigeants de pacotille, vendus aux plus offrants, aux marchands du temple : ils ont lâché Eichmann ! ils lui ont tiré une balle dans le dos, alors qu’il n’avait fait que son devoir et que nous nous étions contentés d’obéir aux ordres, au nom de l’Allemagne, pour l’Allemagne, pour la grandeur de notre chère patrie. »

 

« Les chambres à gaz tournaient à plein régime ; Irene et Josef se baignaient dans la Sola. Les SS brûlaient des hommes, des femmes et des enfants vivants dans les fosses ; Irene et Josef ramassaient des myrtilles dont elle faisait des confitures. Les flammes jaillissaient des crématoires ; Irene suçait Josef et Josef prenait Irene. Plus de trois cent vingt mille juifs hongrois furent exterminés en moins de huit semaines. »

 

« En travaillant main dans la main à Auschwitz, industries, banques et organismes gouvernementaux en ont tiré des profits exorbitants ; « 

 

« Rolf Mengele est un jeune homme tourmenté. A chaque fois qu’il se présente, l’accueillent un silence gêné, des regards embarrassés. Mengele, comme… ? Oui, Mengele. Le fils de Satan. Maudit patronyme, sa croix et sa bannière, jamais il n’oubliera sa consternation et son chagrin le jour où il a découvert en lisant les journaux, peu après l’enlèvement d’Eichmann, que l’oncle badin qui lui racontait des histoires de gauchos et d’Indiens à l’hôtel Engel était [en réalité] son père, le médecin tortionnaire d’Auschwitz. Funeste famille : élevé par sa mère, devenu avocat à Freibourg, Rolf fuit le clan de Günzburg. Il méprise le silence des Mengele sur les crimes de son père et leur dédain pour ses victimes. Leur solidarité tribale, leur cupidité, leur lâcheté lui sont odieuses. Rolf se revendique de gauche, en lutte contre le capitalisme et le fascisme, les Mercedes, l’hypocrisie et la conscience tranquille de la bonne société ouest-allemande. Rolf est un enfant contestataire de l’après-guerre, que ses cousins Dieter et Karl-Heinz surnomment ‘le communiste’. Un rebelle, mais un rebelle fragile, empêtré dans ses contradictions, torturé par ce père encombrant et venimeux. »

« Le monde découvre peu à peu l’extermination des Juifs d’Europe. De plus en plus de livres, d’articles, de documentaires sont consacrés aux camps de concentration et d’extermination nazis. En 1956, malgré les pressions du gouvernement ouest-allemand qui demande et obtient son retrait de la sélection officielle du Festival de Cannes au nom de la réconciliation franco-allemande, ‘Nuit et brouillard’, d’Alain Resnais, bouleverse les consciences. ‘Le Journal d’Anne Frank’ connaît un succès croissant. On parle de crime contre l’humanité, de solution finale, de six millions de Juifs assassinés.
Le cercle Dürer [éditeur allemand en Argentine] nie ce chiffre. Il se félicite de l’entreprise d’extermination mais n’évalue qu’à 365 000 le nombre de victimes juives ; il dément les meurtres de masse, les camions et les chambres à gaz ; les six millions ne sont qu’une falsification de l’Histoire, une énième manigance du sionisme mondial afin de culpabiliser et d’abattre l’Allemagne après lui avoir déclaré la guerre et infligé des destructions épouvantables, sept millions de morts, ses plus belles cités rasées, la perte de ses terres ancestrales à l’est. »

« Injecter, mesurer, saigner, découper, assassiner, autopsier : à sa disposition, un zoo d’enfants cobayes afin de percer les secrets de la gémellité, de produire des surhommes et de rendre les Allemandes plus fécondes pour peupler un jour de paysans soldats les territoires de l’Est arrachés aux Slaves et défendre la race nordique. Gardien de la pureté de la race et alchimiste de l’homme nouveau : une formidable carrière universitaire et la reconnaissance du Reich victorieux le guettaient après-guerre. « 

 

« Mengele est le prince des ténèbres européennes. Le médecin orgueilleux a disséqué, torturé, brûlé des enfants. Le fils de bonne famille a envoyé quatre cent mille hommes à la chambre à gaz en sifflotant. Longtemps il a cru s’en sortir aisément, lui « l’avorton de boue et de feu » qui s’était pris pour un demi-dieu, lui qui avait foulé les lois et les commandements et infligé tant de souffrances et de tristesse aux hommes, ses frères. »

« Perón devient le grand chiffonnier. Il fouille les poubelles d’Europe, entreprend une gigantesque opération de recyclage : il gouvernera l’Histoire, avec les détritus de l’Histoire. Perón ouvre les portes de son pays à des milliers et des milliers de nazis, de fascistes et de collabos ; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins ; des criminels de guerre invités à doter l’Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance. « 

 

« Mengele est amer ce jour-là. Il s’apitoie sur son sort, comme toujours, sans remords ni regrets, et déverse son fiel sur des quadrupèdes et sur les baobabs de la forêt vierge qui murmure et chante mais ne l’écoute pas. Arrivé dans une clairière, il s’assoit sur un tronc, la tête entre les mains, et songe à ses confrères d’Auschwitz, vingt médecins SS affectés au camp. Horst Schumann stérilisait hommes et femmes en les irradiant aux rayons X avant de castrer les premiers et de soumettre les secondes à une ovariectomie. Carl Clauberg implantait des foetus d’animaux dans le ventre de ses cobayes humains et les stérilisait en leur injectant des substances à base de formol dans le système génital. Le pharmacien Victor Capesius chapardait les prothèses dentaires encore saignantes des déportés assassinés pour les vendre à l’extérieur du camp. Friedrich Entress inoculait le typhus aux détenus et les éliminait par injections intracardiaques de phénol. August Hirt injectait des hormones aux homosexuels et assassinait pour établir une typologie du squelette juif. Et tous les autres qui sévissaient dans les camps (trois-cent cinquante professeurs d’université, biologistes, médecins) et avaient participé au programme T4 d’euthanasie qu’étaient-ils devenus ? Quelques-uns s’étaient donné la mort ou avaient été condamnés après guerre lors d’un des procès de Nuremberg mais la plupart étaient passés entre les mailles du filet, avaient réintégré leur famille et la société civile puis repris leur carrière, Mengele le savait et il en était malade. »

 

« Mengele tombe le masque de Gregor : médecin, il a soigné le corps de la race et protégé la communauté de combat. Il a lutté à Auschwitz contre la désintégration et les ennemis intérieurs, les homosexuels et les asociaux; contre les juifs, ces microbes qui depuis des millénaires œuvrent à la perte de l’humanité nordique : il fallait les éradiquer, par tous les moyens. Il a agi en homme moral. En mettant toutes ses forces au service de la pureté et du développement de la force créative du sang aryen, il a accompli son devoir de SS. « 

« Fou de rage, Mengele balance un grand coup de pied dans une termitière devant ses chiens qui jappent et bavent. A Auschwitz, les cartels allemands s’en sont mis plein les poches en exploitant la main-d’œuvre servile à leur disposition jusqu’à épuisement. Auschwitz, une entreprise fructueuse : avant son arrivée au camp, les déportés produisaient déjà du caoutchouc synthétique pour IG Farben et des armes pour Krupp. L’usine de feutre Alex Zink achetait des cheveux de femmes par sacs entiers à la Kommandantur et en faisait des chaussettes pour les équipages de sous-marins ou des tuyaux pour les chemins de fer. Les laboratoires Schering rémunéraient un de ses confrères pour qu’il procède à des expérimentations sur la fécondation in vitro et Bayer testait de nouveaux médicaments contre le typhus sur des détenus du camp. Vingt ans plus tard, bougonne Mengele, les dirigeants de ces entreprises ont retourné leur veste. Ils fument le cigare entourés de leur famille en sirotant de bons vins dans leur villa de Munich ou de Francfort pendant que lui patauge dans la bouse de vache ! Traîtres ! Planqués ! Pourritures ! En travaillant main dans la main à Auschwitz, industries, banques et organismes gouvernementaux en ont tiré des profits exorbitants ; lui qui ne s’est pas enrichi d’un pfennig doit payer seul l’addition. « 

 

« Le voilà livré à la malédiction de Caïn, le premier meurtrier de l’humanité : errant et fugitif sur la terre, celui qui le rencontrera le tuera. »

 

« Personne ne lui demandera d’où il vient et pourquoi il est là. « Les Argentins se foutent des chamailleries européennes et en veulent toujours aux juifs d’avoir crucifié le Christ »

« Mengele est infatigable dans l’exercice de ses fonctions. Il passe des heures entières plongé dans le travail, debout une demi-journée devant la rampe juive ou arrive déjà quatre ou cinq trains par jour chargés de déportés de Hongrie. Son bras s’élance invariablement dans la même direction, à gauche. Des trains entiers sont envoyés au chambre à gaz et au bûcher. Il considère l’expédition de centaines de milliers de Juifs à la chambre à gaz comme un devoir patriotique. Dans la baraque d’expérimentation du camp tsigane on effectue sur les nains et les jumeaux tous les examens médicaux que le corps humain est capable de supporter. Des prises de sang, des ponctions lombaires, des échanges de sang entre jumeaux d’innombrables examens fatigants déprimants, in-vivo. Pour l’étude comparative des organes, les jumeaux doivent mourir en même temps. Aussi meurent-ils dans des baraques du camp d’Auschwitz dans le quartier B, par la main du docteur Mengele. »

 

« Ses débris, livrés aux manipulations des médecins apprentis de l’université de São Paulo : ainsi se termine la cavale de Josef Mengele, plus de soixante-dix ans après la fin de la guerre qui anéantit un continent cosmopolite et cultivé, l’Europe. Mengele, ou l’histoire d’un homme sans scrupules à l’âme verrouillée, que percute une idéologie venimeuse et mortifère dans une société bouleversée par l’irruption de la modernité. Elle n’a aucune difficulté à séduire le jeune médecin ambitieux, à abuser de ses penchants médiocres, la vanité, la jalousie, l’argent, jusqu’à l’inciter à commettre des crimes abjects et à les justifier. « 

 

« Toutes les deux générations, lorsque la mémoire s’étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s’éclipse et des hommes reviennent propager le mal.
Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit.
Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes. « 

babelio

 

8 commentaires

  1. je l’ai bien aimé… cet homme est tellement dingue qu’il se croit investi d’une mission quasi divine et sans jamais aucun regret jusqu’à la fin de sa vie…

    • La sortie en poche est généralement prévue à peu près un an après la première parution. En tout cas, merci pour ce petit mot. Au plaisir de se rencontrer au fil de nos impressions réciproques!

  2. Merci pour cette chronique riche en informations!
    Actuellement dans le train, mon conjoint tenait ce livre dans ses mains il y a 10 minutes dans le petit Relay à la gare.
    Fortement intéressés, ta chronique ne fait que renforcer notre position!

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