
Louise Chennevière commence son nouveau roman, Faire la peau, en affirmant : « Le jour où ma mère sera morte, je serai libre. » Avec ces propos provocateurs, l’autrice souhaite comprendre le pouvoir des mères dans la façon du respect des règles du patriarcat et pourquoi elles continuent à l’imposer. Ainsi, elle refuse la fiction et affronte le réel, son réel : à neuf ans, neuf ans répète-t-elle, sa mère a protégé l’homme qu’elle aimait et n’a pas dénoncé l’inceste qu’elle a subi.
Nous sommes nombreux à nous interroger sur cette attitude de silence qui entretient l’impunité de l’inceste familial. À quel ressort fait-il appel, sociologiquement, socialement, affectivement, pour ne pas protéger, pour ne pas arrêter l’engrenage et pour ne pas dénoncer.
Seulement, Louise Chennevière bouleverse nos interrogations en révélant aussi la violence de sa mère. Violences déterminées, conscientes, assumées et même, je pense, jouissives pour celle qui s’en repaît ! C’est un état des lieux particulièrement dérangeant dans lequel plonge le lecteur.trice. Terrible constat que l’autrice, qui est aussi chanteuse et musicienne, essaie d’étudier avec recul. Pour s’en défaire, elle choisit de rompre.
Amour maternel, dit-on ?
La difficulté de cet amour maternel est de permettre l’éclosion tout en empêchant la séparation. Seulement, Louise Chennevière décrit autre chose. Son « ma chérie » est toujours apposé à une possible brimade, un rabaissement déguisé, un incessant revirement amour-haine. Ici, c’est de l’emprise qu’il s’agit, cependant cela concerne un être en devenir, qui grandit dans cette incertitude malsaine incessante.
Est-on obligée d’aimer sa mère, voilà la question vertigineuse que Louise Chennevière n’hésite pas à poser. Et, à l’inverse, est-ce que l’amour maternel est obligatoire. Évidemment, dans le cabinet des psys, ce point se travaille longuement. Seulement, ici, elle l’interroge dans un sens sociétal.
Au-delà de ce ressenti, Louise Chennevière interroge l’opacité de cet amour maternel, sa puissance et son degré d’emprise en le liant, en féministe reconnue, avec les ressorts du patriarcat et de la puissance masculine qui impose aux femmes, de génération en génération, la reproduction de son ordre sociétal. Et, sa réflexion s’élargit aux femmes de sa famille.
Des mots au retentissement fort
Ce texte intime est difficile à lire. Cet écrit se veut être un exorcisme. Le constat du saccage de l’amour, son impossible pardon tant son ressenti de haine est profond, étouffe et envahit toutes les pages, toutes les phrases. La langue suit cette violence, l’illustre complètement, s’allonge immanquablement devant le silence énorme de la mère, qui ne fait que grandir devant les questions de Louise.
Seulement, évidemment Louise Chennevière n’arrête pas de parler d’amour, même si le sien est impossible, au point de ne plus pouvoir, ou même dire maman, lorsque l’autrice est en âge de devenir mère. Vertigineux écrit !
Puis quelques extraits

(…) Le jour où ma mère serait morte, je serai libre.
Mais ce que je me demande c’est quel père peut régner par la violence, sans la complicité, tacite, de la mère ?
Je dis que les mères sont les gardes-chiournes de l’ordre patriarcal qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tombées comme elles étaient tombées avant quand elles ne les poussent pas.
Je crois au pouvoir des mots de façonner le monde, et dans le monde que j’espère les enfants ne seront pas condamnés à panser les plaies que leurs parents ont faites, au monde et en leur cœur.
Et j’ai été, toute mon enfance coincée entre ce ne plus vouloir te voir et ne pas vouloir te perdre, entre ne plus vouloir que tu me touches et ne pas pouvoir renoncer à toi.
Je dis que les photos sont des tyrans, qu’elles prolongent à travers le temps l’emprise, qu’elles sont les témoins et les garants du joug des familles, leur tristesse.
Et, encore,
Que la seule issue, c’est d’agir radicalement pour moi, et me protéger de toi. De te laisser tomber.
Une femme l’autre jour m’a dit ah mais c’est ce qu’elles racontent toutes pourtant, mes patientes. Toutes mes patientes rêvent de tuer leur mère, et c’est elles-mêmes qu’elles finissent par tuer
Longtemps, j’ai cherché une raison, une cause première, une origine, à ma folie, à la tienne. Toutes les recherches que j’aie jamais faites n’étaient peut-être que pour cela, essayer de te comprendre et de nous inclure dans une suite si ce n’est logique, du moins cohérente, pensable, d’événements, de faits et de lois qui auraient pu donner un sens à ce que nous avions vécu. Et c’est pour ça que c’est injuste quand tu m’accuses de m’occuper de la souffrance de toutes les femmes, alors que j’aurais toujours été parfaitement indifférente à la tienne, toi qui souffrais tu précisais toujours, bien plus encore. Comme si cette souffrance ne m’avait pas transpercée tout entière, constituée et détruite à la fois, comme si elle ne m’avait pas poursuivie, partout, tout le temps, n’avait pas englouti mon enfance et le monde tout autour.
Ici en bref




Du côté des critiques : Télérama
Informations pratiques

Faire la peau de Louise Chennevière
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Sélection Prix littéraire Les Inrockuptibles, Prix Philippe Sollers
Éditeur : P.O.L – X : @editionsPOL Instagram : @editions_pol – Facebook
Parution : 20 août 2026 – EAN : 9782818063583 – Lecture en octobre 2026
