
Conversations avec un Caribou m’a été proposé par son auteur, Jiri Benovsky. Assez réservée sur le côté fantastique de son roman, je m’y suis plongée avec réserve, puis étonnement et plus tard, avec une intense curiosité. L’auteur, par ailleurs philosophe chercheur, collaborateur scientifique de l’université de Genève, illustre, avec ce premier roman, des principes philosophiques particulièrement novateurs pour moi. Ainsi dans Conversations avec un Caribou, il raconte des mondes de réalités différentes qui s’empilent comme un millefeuille.
Des mondes possibles
Dans le monde 4, Franz Dohle randonne en haute-montagne, seul, en Islande, précisément sur le Vatnajökull, 8 300 kilomètres carrés de glace. Puis, la solitude aidant, des événements étonnants émergent : « un macareux aux intentions singulières, ensuite un poisson-clown qui cause, un ocelot qui prétend être un oxymore« . Une femme croque-mort dispose de pouvoirs intimes agréables mais légèrement improbables.
Dans le monde 12, Dr Habil. Franz Dohle, 47 ans, deux mariages, deux divorces, deux enfants, s’est laissé enfermer dans une capsule pour la mission Hermès. Par ailleurs, doctorant très compétent, il s’est embarqué dans cette aventure pour gagner de l’argent et être enfin complètement seul pour écrire un livre explorant les mondes parallèles. Mais ça, il s’est bien gardé d’en parler aux scientifiques qui l’ont choisi. Le contrat est de vivre deux années dans la solitude d’une boîte, le temps nécessaire d’un aller-retour Terre-Mars, car il s’agit d’une expérimentation pour préparer un futur vrai voyage spatial.
Pour reproduire parfaitement la situation future, son expérience se déroule sans caméra, sans téléphone, sans possibilité de correspondre avec quiconque, sauf une fois par jour, un échange impersonnel : « Moi qui suis ce voyageur vers nulle part, cette souris de labo, une sardine solitaire dans une boîte de conserve de luxe.«
Seulement quelque temps après, Dr Habil. Franz Dohle est retrouvé mort avec un trou dans le front !
Pour Stéphanie Bodmann, médecin légiste, accompagnée de l’agent de police municipale Baptiste Lavorel, les premières constatations soulevèrent de graves questions.
De Franz du monde 4 ou de Franz du monde 12, lequel est le véritable Franz, ou les deux ne font-ils pas partie de la même entité ? Voilà, la question véritable que pose Jiri Benovsky dans Conversations avec un Caribou !
Thèses philosophiques novatrices
Le héros de Jiri Benovsky reprend la théorie des contreparties de David Lewis, développée à partir de 1968 : « (…) vous vous trouvez ici, dans ce monde, mais vous avez dans beaucoup, beaucoup d’autres mondes des contreparties. Vos contreparties sont des personnes en chair et en os, comme vous. Ce sont des habitants de ces autres univers; en gros, elles sont « vous là-bas », plus exactement, elles sont ce que vous seriez si notre monde avait été différent. » Ainsi, Dr Habil. Franz Dohle du monde 12 aurait au moins une contrepartie, c’est-à-dire Franz Dohle du monde 4 !
Après avoir présenté les théories de Lewis, il conteste celles de Mark Heller. « Mieux vaut, en fin de compte, se laisser convaincre par l’idée qu’il y a d’autres mondes possibles, entièrement réels. » Puis, il constate qu’ « il s’agit de souligner les similitudes qu’il y a (et également celles qu’il n’y a pas) entre la façon dont les entités matérielles comme les tables, des chaises, ou encore vous et moi persistent à travers le temps d’un côté et à travers les mondes possibles de l’autre côté« . Le lecteur suit ainsi le cheminement philosophique de la pensée du héros, largement partagée par Jiri Benovsky.
Polar-érotico-philosophique
Seulement, le roman Conversations avec un Caribou de Jiri Benovsky n’est pas uniquement un essai philosophique romancé. Il emprunte au polar ses codes avec notamment celui du meurtre en chambre close. Comment dans une capsule étanche, un meurtre peut-il être perpétué lorsque le suicide est impossible ? Voilà une énigme que le lecteur peinera réellement à résoudre, seul.
Et, pour ajouter du piquant à Conversations avec un caribou, les problèmes intimes de Franz Dohle l’absorbent assez pour que son auteur propose au lecteur des scènes particulièrement expressives comme en aparté.
Ce polar-érotico-philosophique de Jiri Benovsky est un livre pour tous les curieux, attirés à sortir des sentiers battus de tous les genres énoncés et pour lire un roman parfaitement bien écrit, étonnant et passionnant à la fois.
Puis quelques extraits

En haute montagne, on n’est pas handicapé par défaut. Un environnement naturel minéral où les humains ne sont que touristes dans un milieu qui n’est pas fait pour leurs enveloppes fragiles, molles et qui ont besoin de chaleur.
Vous avez remarqué ? Il y a « enfer » dans « enfermés ».
C’est peut-être affreusement kitsch, mais pourquoi pas, la poésie, même kitsch, rend la réalité plus supportable.
C’est un peu comme si mon sens du toucher avait disparu mais qu’en lieu et place de celui-ci, je pouvais, auditivement, toucher un environnement pas bien plus large que l’espace limité de mon corps humain.
C’est le problème avec la philosophie. Lorsque l’on dit à quelqu’un qu’on est philosophe, le plus souvent I’interlocuteur s’imagine qu’il s’agit d’une affaire d’ésotérisme, d’éveil spirituel, ou plus simplement de psychologie. Rares sont les personnes qui conçoivent la philosophie comme une discipline rigoureuse finalement assez proche des mathématiques, où ce qui compte avant tout est la validité logique des raisonnements.
Et, encore,
(…) vous vous trouvez ici, dans ce monde, mais vous avez dans beaucoup, beaucoup d’autres mondes des contreparties. Vos contreparties sont des personnes en chair et en os, comme vous. Ce sont des habitants de ces autres univers; en gros, elles sont « vous là-bas », plus exactement, elles sont ce que vous seriez si notre monde avait été différent.
L’univers est tellement cruel avec nous, tu ne trouves pas ? On nous parachute dans la vie, dans ce truc tellement.. Extraordinaire et génial, cette possibilité de sentir, de voir, de penser… Et puis, on s’aperçoit que le cadeau est en panne empoisonné. Qu’il y a une date de péremption. Qu’on va mourir et perdre tout ça.
Le jour où on cesse de s’étonner est le jour où on est prêt à mourir.
Ici en bref


Informations pratiques

Conversations avec un caribou de Jiri Benovsky
Son blog ici : https://www.jiribenovsky.org/ Instagram : @jiri.benovsky
Editions Presses inversées – Instagram : @presses_inversées – Facebook –info@pressesinverses.ch
Parution : 24 avril 2026 – EAN : 9782940718504 – Lecture en octobre 2026

étonnant et visiblement original. Je note si je le croise.
En voilà un roman qui semble sortir de l’ordinaire et se placer du côté des romans que soit on adore, soit on déteste. Pour ma part, j’aime beaucoup cette idée de polar-érotico-philosophique loin d’être commune !
Merci pour ton retour ! Je pense aussi que comme tu aimes le fantastique…
A priori, ce n’est pas pour moi, mais on est parfois bien étonnés !
Oui, je l’avoue moi la première !
Je pense que je préfère un polar moins alambiqué. Bonne semaine
Tu te connaîs bien 😄 Excellente continuation ☁️