Laurent Mauvignier – La maison vide – #rl2025

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La maison vide de Laurent Mauvignier, quel roman, mais quel roman ! Susciter l’envie de s’engouffrer dans cette saga de plus de sept cent cinquante pages, aux phrases à rallonge, racontant l’histoire de sa famille sur trois générations à partir d’une grande maison qui date d’un siècle et demi. Quelle gageure ! Et, pourtant, cette famille de petites gens ressemble à chacune de nos familles et par ailleurs, la transformation du monde paysan, sur toutes ces années, éclaire notre compréhension du monde et des hommes.

Laurent Mauvignier souhaite comprendre le suicide de son père lorsqu’il était adolescent. Il est parti des archives familiales pour construire ce roman. Devant les nombreux secrets, ou non-dits, il imagine, remplissant au conditionnel, les espaces que la mémoire familiale a laissés silencieux. Pour lui, le suicide de son père n’est que l’aboutissement d’un désir profond refoulé, rebondissant, telle une avalanche, en infiltrant les générations suivantes.

Secrets et non-dits

Car, Laurent Mauvignier devient conteur, revenant dans cette maison depuis plus de vingt ans fermée. Celle-ci, vide de vivant, déborde d’objets qui s’animent. Les images, les odeurs et les sons reviennent, virevoltent puis repartent. La première fois, c’est son père qui lui a ouvert la porte comme l’invitant, un jour, à rechercher son histoire. Ces retours dans cette maison sont des respirations permettant au lecteur de revenir vers le présent.

À partir d’une photo d’une femme en pied où son visage a été découpé, Laurent Mauvignier part sur les traces de son arrière-grand-mère, Marie Ernestine, Petite Boucle d’or de sa famille, et sa grand-mère, Marguerite, à partir des dires de sa grand-tante, Henriette. Morte en 1949, Marie Ernestine entre dans une école religieuse à onze ans. Elle y découvre la musique pour laquelle elle se sent terriblement attirée. Découvrant ses talents de pianiste, elle prend des cours et espère développer son talent. Mais, la contrainte sociale s’impose venant empêcher les rêves. Marguerite, elle, décède en 1954 à l’âge de quarante ans, maudite à jamais par sa mère. L’écrivain imagine les liens qui relient chacun.

La maison vide raconte les contraintes subies par les hommes et les femmes. Pour les hommes, ils ont les champs, les cafés et les guerres, deux à vingt ans d’intervalle, puis une troisième. Aux femmes, il reste l’église, les maisons et l’attente. Pour tous, des humains qui subissent les violences ! Malgré les transformations sociales que le siècle dernier à connu, ces contraintes ont imposées des destinées complètement cadenassées par la vision viriliste et patriarcale imposée aux hommes et que les femmes n’ont cessé de subir.

Cette histoire de secrets, ou plutôt de révélations entendues pour charger d’autres de les révéler, est le leitmotiv de cette rentrée littéraire. Seulement, Laurent Mauvignier avec La Maison vide, qu’il porte en lui depuis trente ans, témoigne d’un art littéraire accompli.

Grand sorcier du langage

En ouvrant un livre de Laurent Mauvignier, lorsque son style récupère son ampleur, l’émotion se déploie intacte. Cinq ans après son dernier, Histoire de la nuit, le narrateur ose le « Je », rendant son récit très personnel, même s’il se cache derrière son narrateur. Ainsi, ce sont des émotions subtiles que chacun redécouvre, comme des bulles de savon légères qui s’envolent. Ses mots, ce sont des vagues qui entourent, bercent et cajolent, enivrés du roulis qu’ils procurent.

Formidable peintre des relations humaines, Laurent Mauvignier est autant Balzac, Proust mais également Flaubert, Maupassant que Zola réunis. Des premiers, il retient l’obsession des détails. Avec Balzac, la jouissance des mots. Avec Proust, l’écrivain emprunte sa phrase ample qui s’étale large et sans fin. Elle décrit la forme que prend l’imaginaire qui cherche, argumente, précise, contredit et même efface puis repart. Aucun dialogue n’est rapporté. Laurent Mauvignier n’a aucune certitude, tout est au conditionnel.

Sa fine analyse, sa compréhension des situations et sa connaissance humaine, associées à son empathie pour les personnages, le placent dans la lignée de Flaubert, Maupassant et Zola. Les Rougon-Macquart trônent, d’ailleurs, en majesté dans la bibliothèque de la maison, jamais ouverts, jamais lus précise Laurent Mauvignier, mais c’est bien de cet héritage-là qu’il se réclame !

Pauvres écrivains qui publient la même année que Laurent Mauvignier parce que s’il n’y a qu’un livre à lire, pour cette rentrée littéraire, c’est celui-ci !

Pour aller plus loin

@vagabondageautourdesoi

Histoires de la nuit

Puis quelques extraits

Il m’a fallu plus de temps pour comprendre qu’il manquait aussi les autres preuves de son passage sur terre, ces objets insignifiants qu’on s’obstine, le long, à garder par-devers soi quand bien même ils n’intéressent personne et ne présentent aucune autre valeur que sentimentale, mais qu’on s’entête à léguer aux générations suivantes, comme un prolongement de nos pensées et de notre intimité.

(…) Comme si la médisance était le terreau par lequel mère et fille pouvaient s’imaginer comme deux amies, feignant d’ignorer que parler des autres, c’est aussi le moyen d’éviter de parler de soi.

Car des secrets se répandent en nous comme s’ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d’eux des secrets. Ce n’est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s’en rendre compte ce qu’ils veulent taire, non, c’est qu’ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu’ils ont chargés du devoir de pouvoir dire, l’air de rien, ce qu’eux font profession de se taire. Et c’est ainsi qu’un siècle plus tard les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent ses secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui on voulait les taire, comme le pollen se transporte, dans l’air, essaimant au plus loin de son lieu d’origine.

Encore,

Ça, oui, c’est comme ça que ces femmes sans homme deviennent des repoussoirs, même pour leur famille, même leurs parents qui le plus souvent les renient et les maudissent. Des filles dont chacun s’arrangera le droit de dire qu’elles mériteraient leur solitude, car à la fin elles n’auront reçu que ce qui était à la portée de leur méchanceté ou de leur pingrerie.

Tu sais que ton père t’a toujours aimée et n’a jamais voulu que ton bien – ton père ne veut que ton bien et toi- et bientôt elle accuse sa fille d’ingratitude envers lui et ose prétendre que la petite Boule d’Or de Firmin est la seule personne qu’il aura aimée sans réserve toute sa vie, ce qu’elle avoue non pas avec une pointe de jalousie envers sa fille, mais avec cette vieille griffure de dépit et de tristesse de savoir qu’elle n’aura jamais été aimée par cet homme autant que leur fille. Elle dit ne pas comprendre l’ingratitude de sa fille, comment elle a pu rejeter son père et refuser un mariage qu’il ne lui avait imposé que pour son bien à elle, et non pour satisfaire ses propres intérêts (…)

Et, encore

L’intégrale des Rougon-Macquart n’a jamais quitté la maison depuis le jour où elle y est entrée, jour du mariage de mon arrière-grand-mère.

C’est pour cette raison que la nuit de noces de Marie Ernestine est importante ; tout depuis son enfance semble mener la petite Boule d’Or vers cette chambre ; et c’est de cette chambre que d’une certaine manière naîtront avec Marguerite les silences, les incompréhensions la violence, la mort.

Elle se souvient de ce torse quand elle l’avait revu la première fois ; ce torse qui n était plus celui de Jules mais celui d’un autre – maigre, osseux, dont la peau était comme parachutée de taches, de tavelures, d’ecchymoses et de zébrures fines et brunes, comme des coups de griffes ou de morsures. Elle n’avait rien demandé et s’était tue – s’arrêtant en plein milieu d’une phrase sans queue ni tête qui ne servait qu’à masquer sa peur- car lui n’avait pas compris qu’il lui dévoilait un corps qu’elle ne pouvait pas reconnaître ; il ne savait pas à quel point la guerre l’avait
transformé, ni à quel point ce corps pas encore décharné offrait à sa femme un homme comme débarrassé de celui d’avant, comme s’il était devenu celui dont il avait rêvé quand il était jeune.

Et, encore, encore

Patronne
disaient-ils tous et toutes,
Patronne
quand, pendant la guerre et des années après, elle avait dirigé d’une main de fer
comme on dit et sans la cacher sous la fausse douceur d’un gant de velours, les fermages, les champs, tous les employés, la gestion de la scierie et de la menuiserie, les loyers à encaisser.

Je n’ai fait que voler le plaisir que j’ai pris.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de l’histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur-mesure, à partir de faits vérifiés, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence.

De tout ça, j’ai beau chercher, je ne trouve pas le point de leur rencontre, mon imagination achoppe, non, il n’y a rien, c’est un point aveugle, un angle mort, et dans mon esprit, là où leur histoire commence ils se sont déjà rencontrés.

(…) qu’un incident ne se clôt jamais, ou, s’il le fait, n’est pas sans laisser de traces suffisamment profondes pour que, parfois, à la suite de certaines circonstances, les cicatrices se rouvrent et, béantes, à vif, retrouvent l’éclat de la souffrance infligée ;

(…) comme si la médisance était le terreau par lequel mère et fille pouvaient s’imaginer comme deux amies, feignant d’ignorer que parler des autres, c’est aussi le moyen d’éviter de parler de soi.

Ici en bref

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Du côté des critiques : Le Monde

Questions pratiques

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Laurent Mauvignier – La maison vide

Rentrée littéraire 2025

Éditeur : Les Éditions de Minuit  – X :  @EdeMinuit Instagram : #leseditionsdeminuit 

Facebook : @leseditionsdeminuit 

Parution : 28 août 2025 – EAN : 9782707356741 – octobre 2025

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20 commentaires

  1. J’ai lu Le Bel Obscur et je pensais qu’il serait l’outsider. Roman très novateur et bien écrit, mais pas à la hauteur du Mauvignier et du Carrère et ni celui d’Appanah. Alors, on attend le 4 novembre 🤣

  2. J’ai déjà lu un roman de Mauvignier et c’est vrai que son écriture est tout à fait belle et convaincante ! Il a des descriptions magnifiques, je me souviens. Je ne sais pas si j’aurais le courage de me lancer dans ces 750 pages, ceci dit 😉 Peut-être. Merci pour cette présentation 🙏 Bonne journée 🌞📚🤩🍂🍁

    • 🙏 à toi pour ta fidélité. Ce roman est un chef d’œuvre. À voir s’il reçoit le Goncourt ! Bonne continuation 📚🌞❤️

    • Je crois en effet que c’est un incontournable ! Excellente continuation 📚🌞🙏

    • Tu me diras combien ça fait d’heures d’écoute 750 pages 🤣 et qui s’en charge car au vu de ses phrases allongées, ça devrait être une prouesse à faire. Denis Poldalydes s’y est essayé sur France inter, j’avoue que j’aurais préféré Guillaume Gallienne !
      Excellente continuation 🙏🌞📚

    • Alors, franchement je ne sais si le Goncourt lui sera attribué. Que va privilégier l’Académie ? Un roman qui de toutes façons est au top des ventes françaises. Celui d’Emmanuel Carrère, même si c’est de loin son meilleur, n’est pas au-dessus du Mauvignier. Je penche plus pour un outsider.
      Bon, déjà, il faut attendre les dernières sélections 🤔

    • Je l’avais réservé lorsque j’arriverais vers la fin de ma PAL de rentrée. Heureusement, car les autres romans m’auraient paru plus fades.
      Excellente continuation 🙏🌞📚

      • J’ai adoré ce roman . J’admire comment un écrivain d’aujourd’hui peut se mettre dans la tête d’une jeune femme de la fin du 19ème siècle. Le roman est d’une grande finesse psychologique pour tous les personnages et écrit dans un style totalement virtuose. Il y a une grande générosité à la fois dans la forme, sans emphase cependant, sans effets de style faciles, et aussi dans le fond, puisqu’il nous livre l’histoire intime de ses ancêtres. Grand roman qui mérite le Goncourt !

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