Vanessa Schneider – La peau dure – #rl2025

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Vanessa Schneider livre un roman La peau dure pour percer l’énigme qu’était son père, joyeux, drôle, hyperactif, flamboyant et pourtant mystérieux, taiseux. Mais, au-delà, de cette relecture de la vie de son père, la journaliste, essayiste et romancière, peint une génération, celle des Boomers, soit des hommes, et quelques femmes, nés de 1945 à 1965.

De son enfance malmenée, il réussit à s’en sortir avec la formule « Je fais ce que je veux« . Adhérent à un groupe maoïste très dur, il est jugé comme incompatible par une délation sur ses lectures, la recherche du temps perdu, d’un écrivain considéré comme hyperbourgeois. Le passage des années 68 se fera dans l’engagement. Celui de 81, avec l’avènement de la gauche au pouvoir, sonnera la fin de la récréation et son entrée à la Cour des comptes comme haut fonctionnaire.

C’est aussi le moment qu’il choisit, comme beaucoup en ce temps-là, d’abandonner ses idées révolutionnaires pour entrer de plain-pied dans la société de consommation à outrance. Il devient psychanalyste et écrivain.

Tentative de sociologie

Ce qui frappe dans cette biographie, c’est le ton de Vanessa Schneider. Détachée, mais attentive, souvent drôle. En racontant des situations fortes, elle arrive à prendre de la distance par rapport à ce sujet, si intime, tout en étant très présente et toujours affectueuse.

Seulement, le climat familial est perturbé par des comportements presque archaïques : l’argent donné à la mère pour la semaine, les injures lorsque quelqu’un ose le contredire, etc.

D’une extrême fragilité, cet homme faisait régner pour son entourage proche une tyrannie difficile à accepter, malgré sa capacité à séduire et à fasciner. La famille de l’Ours, comme elle et lui se surnomment, vit au gré de ses variations d’humeur, ses violences, ses attachements soudains, développant chez Vanessa Schneider, fillette, une phobie des autres, dont on peine actuellement à définir les vrais contours.

Boomers dans les sphères du pouvoir

À partir de ses écrits et de sa propre vie, Vanessa Schneider dresse un portrait extrêmement dérangeant pour un homme qui fut un intellectuel dit éclairé. Néanmoins, les liens entre eux restent intenses, surtout à la fin de sa vie.

Avec ce roman, la journaliste tente d’établir aussi une sociologie de la génération Boomers, et plus particulièrement ceux qui ont investi les arcanes du pouvoir intellectuel, politique et social. L’écriture est percutante, jamais complaisante. Cette filiation a demandé de sa part, certainement, une longue introspection, car il n’est nullement question de « règlements de compte ». C’est aussi tout son intérêt : Vanessa Schneider arrive à conserver sa distance journalistique, y compris face à un sujet qui la touche autant !

Remerciements

À la Masse critique de Babelio et aux éditions Flammarion.

Puis quelques extraits

Cette gourmandise de la phrase cruelle, tu en avais pleinement hérité.

« Sous les pavés, la plage », pouvait-on lire alors sur les murs de France. Les pavés, tu en avais lancé beaucoup et tu ne savais plus trop contre qui. Quant à la plage, tu ne l’avais pas vraiment trouvée.

Nous pouvons parler de tout – politique, sexualité, guerres, et atrocités —, on ne nous protège de rien.

Pour les siens, Boomers turbulents et transgressifs, l’aventure collective pouvait enfin laisser place à l’épanouissement des destins individuels. Le 10 mai 1981 leur avait donné l’opportunité historique de se lancer en toute décontraction et sans culpabilité à l’assaut des marches du pouvoir.

Ils consommèrent sans compter, prirent l’avion et roulèrent au diesel en balançant leurs bouteilles en plastique et leurs mégots par les fenêtres ou non justement, de ce fameux « je fais ce que je veux ».

Ton amour était asphyxiant, ta soif de reconnaissance ne pouvait passer que par notre effacement.

Et, encore

Mais, elle dessine aussi un trait commun à une génération née sur les débris d’un vieux monde fait de hiérarchies et de normes, de punitions et d’ordres imbéciles. De tout cela, des coups de règle à l’école à ceux des martinets qui sévissaient dans les foyers, des humiliations des petits contremaîtres dans les usines, de la maltraitance de la main-d’œuvre au pouvoir démesuré des mandarins dans les temples du savoir, du gaullisme triomphant qui mettait tout en œuvre pour que personne ne bouge, l’ouvrier de son établi, le paysan de sa ferme, l’épouse de sa cuisine, rêvant d’une jeunesse le doigt sur la couture du pantalon ou celle de l’uniforme, que l’on envoyait, en cas de besoin, à des milliers de kilomètres se battre et mourir pour un ordre colonial impossible à défendre ; de tout cela, cette génération n’en pouvait et n’en voulait plus. Ces enfants de la plus guerre, forts de leur nombre et d’une paix retrouvée, entrèrent en révolte contre un système économique, social et familial oppressant et à bout de souffle. Ils crurent en une révolution possible avant de se raviser et de s’ériger en grands gagnants des décennies de prospérité.

Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a eu, à une époque de militantisme intensif qui cohabitait (difficilement d’ailleurs) avec ta découverte de la psychanalyse, la recherche d’une autorité paternelle.

Parfois, il m’arrivait de me demander à quoi t’avaient servi toutes tes années de psychanalyse.

Et, encore, encore

Les ouvriers, le petit peuple, condamnés à vivre avec leurs rêves brisés, des souvenirs doux-amers, leurs Smic et leur avenir bouchés. Les enfants des bourgeois, eux, surent s’adapter à la nouvelle donne. Ce sont eux qui désormais aller fixer les règles du jeu.

Ce mépris de classe si violemment affiché me fait l’effet d’une bombe : ainsi, tout ce dont il nous a abreuvés, le marxisme-léninisme, la lutte de classe, le combat contre les inégalités, est bidon. Il y a les puissants et les autres, les dominants et les dominés, les maîtres et les serviteurs, et chacun est sommé de rester à sa place.

Les Boomeurs, parce qu’ils avaient manqué de soins, de tendresse et de mots, s’arrogèrent un droit inédit au bonheur. Ils formèrent une cohorte bénie, florissante sur les vestiges d’une guerre monstrueuse, se grattant les flancs à l’ordre établi, découvrant la liberté sexuelle sans l’angoisse des ravages du sida, la possibilité de choisir son métier sans la menace du chômage.

Ils avaient été trop jeunes pour être broyés par les guerres coloniales, avaient bénéficié du plein-emploi et de la liberté sexuelle. Comment ne pas se sentir invincible ? Cette génération bénit des dieux, consciente de ses privilèges et de son invraisemblable chance, était désormais guidée par une idée fixe : garder le plus longtemps possible les positions inespérées qu’elle avait acquises sans les malentendus de l’Histoire.

J’ai grandi avec cette idée que l’écriture fait partie de la vie de tous les jours, qu’elle s’immisce dans les interstices du quotidien, qu’il n’y a pas de lieu sacré où l’exorciser, pas d’ermitage nécessaire, que le temps se vole. Tu m’as appris, à lire et à écrire, comme on se nourrit ou on dort, un besoin naturel, une nécessité.

Ici en bref

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Du côté des critiques : Radio France

Questions pratiques

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Vanessa Schneider – La peau dure

Rentrée littéraire 2025

Prix Castel 2025

X : Instagram : @schneidervan

Éditeur : Flammarion – X : @Ed_Flammarion   Instagram : @flammarionlivres

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Parution : 20 août 2025 – EAN : 9782080441423 – Lecture : Octobre 2025

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10 commentaires

    • C’est normal puisque la catégorie s’arrête en 1955 ! 😉 Bonne journée 📚

  1. Je ne connais pas l’autrice mais je n’ose imaginer la difficulté de trouver l’équilibre entre raconter sans déformer quand on est proche de son sujet « d’étude ». L’autrice semble s’en sortir à merveille.

    • J’arrive à la fin de ma PAL dite « rentrée littéraire » (tous les livres que j’avais « cochés » ou découverts au fil d’autres retours).
      Encore quelques uns et pas des moindres !
      Néanmoins, celui-ci, je l’ai reçu grâce à la Masse critique de Babelio et j’ai été, après toutes les « lectures de l’intime  » de cette rentrée, extrêmement étonnée de son recul face à sa propre histoire !

  2. Il me semble que l’analyse de sa famille est le grand sujet de la littérature actuelle, mais il ne m’attire pas du tout. Bonne journée

    • Oui, ce fut vraiment le point commun de cette rentrée littéraire ! Comment l’expliquer ? Peut-être que ce sont une des conséquences de ce qu’on a vécu lors du Covid ! Un virus mondial qui a déstabilisé notre monde accélérant les mouvements de repli sur soi. À suivre !
      Excellente continuation !

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