
Cette vie comme minuscule, Franck Bouysse dans Entre toutes nous les conte entre pudeur et admiration. Pour lui, pas de recherches d’archives, ni d’enquêtes, ni d’entretiens avec la famille, juste le talent du romancier pour décrire l’intime de la vie de sa grand-mère.
Marie, quatre-vingt-huit ans, s’est éteinte à l’hôpital à quarante kilomètres de la ferme des Vieilles Granges sur la commune des Herbiers dans le Sud où elle a vécu toute sa vie.
Franck Bouysse offre à sa grand-mère la puissance d’une fiction qui de 1912 à son décès, « avant que l’homme ne cède sa place à son image » parcourt tout le vingtième siècle. Ainsi, les ravages de la Grande guerre, la terreur que la seconde a engendré, le développement des avancées technologiques et celui du consumérisme se racontent ici.
Seulement, ce roman, Entre toutes, est une histoire ample et humble consacrée au travail de la terre, ardu, répétitif selon le rythme des saisons, régulier mais toujours à inventer, subissant aussi des changements considérables auxquels il a fallu s’adapter.
L’incipit donne le ton. Car Entre toutes, travaillé et précisément construit, est un roman puissant allant vers l’universel. Les mots restent en bouche tellement ils éclairent ce que chacun vit ou a vécu avec les siens et ceux de sa famille.
Paysanne du siècle dernier
Cette traversée du siècle se découvre à travers le regard de cette grand-mère, elle-même éduquée par une femme, seule, qui saura transmettre aussi son savoir à sa fille. Cheminer avec ces regards féminins, incarnés par des femmes courageuses, profondément attachées à leur travail assurant leur subsistance et leur indépendance est l’épopée de ceux d’en bas de l’échelle sociale.
Néanmoins, cette femme qui ne put continuer ses études scolaires, accorde une importance à la lecture, comme moyen d’apprendre le monde et de se divertir. D’où l’importance du mot juste pour son petit-fils devenu écrivain.
Difficile de rendre compte des émotions suscitées par Entre toutes, avec sa belle couverture empruntée à une photo de Dorothea Lange, Mère migrante ! Franck Bouysse réussit, avec finesse et de façon pudique, à évoquer l’amour d’une terre et la confiance en sa puissance. Mais, surtout, il donne à sa grand-mère ce recueil de papier que chaque lecteur fera revivre à son tour, humblement, comme cette vie simple qui fait penser à tant d’autres.
Pour aller plus loin

Buveurs de vent
Puis quelques extraits

À huit ans, on est capable de faire face à la mort, elle est trop éloignée de soi pour être une affaire sérieuse, on ne réalise pas encore qu’un fantôme puisse se révéler aussi bavard dans le futur.
Il ne fallait pas leur vouloir. Ils souffraient le martyre et n’en parlait jamais, surtout pas entre eux. Il n’y a aucune raison d’en vouloir à ceux qui ruinent les regrets, ils n’ont d’autres choix pour survivre que d’essaimer ce que leurs yeux ont vu, de laisser leur imagination broder et de souhaiter bien souvent le malheur des autres, afin de diluer un peu de leurs souffrances.
Il faut dire que je parle d’un monde où on se retourne pour dire les choses importantes, où l’on se donne l’illusion de parler à soi-même pour franchir le pas.
Les parents sont des rochers sur lesquels les enfants s’accrochent jusqu’au bout, même devenus vieux à leur tour. Marie n’avait plus qu’un seul rocher de ce genre, et il était inconcevable qu’il puisse s’éroder.
Et encore,
Nous sommes la multitude de noms gravés sur les pierres tombales, faits de la même matière que celles et ceux qui ont foulé la terre avant nous. Nous sommes faits des mêmes élans, des mêmes immobilités, des mêmes rires, des mêmes chagrins, des mêmes pesanteurs, des mêmes états de grâce, des mêmes unions, des mêmes arrachements, des mêmes éclair-cies, des mêmes brumes, des mêmes doutes, des mêmes espoirs.
Nous sommes ce que d’autres ont été, ceux qui nous ont conçus, dans la vallée du Grand Rift, dans les profondeurs des grottes, avant le feu, avant les mots. Nous tournons en rond.
Nous répétons les gestes et seule notre voix nous donne l’illusion d’être singuliers. Nous n’avons rien appris, nous n’apprendrons jamais rien. C’est ainsi. Les ombres nous devancent et nous n’y pouvons rien.
Ces gens avaient l’illusion que le changement ne les concernait pas, ne les concernerait jamais , perpétuant un récit qu’ils croyaient gravé dans le marbre , prenant soin de ne pas en changer la moindre virgule , comme pour se préserver d’une malédiction.
Il faut engranger des vies dans le grenier du temps.
La terre est jeteuse de sorts, c’est elle qui édicte ses lois.
Sa vie durant, Marie fleurirait la tombe de Clément. Elle trouverait toujours de quoi, en toutes saisons, ainsi qu’Anna le faisait pour celle de Louis, comme si les femmes, en plus du reste, avaient pour mission d’embellir la maison des morts chers à leur cœur, de ne jamais renoncer aux couleurs. Voilà certainement une différence essentielle entre les hommes et les femmes, pensait Marie, elles n’abdiquent pas devant la mort, elles l’apprivoisent du mieux qu’elles peuvent, pour la distraire, l’amadouer avec de la bruyère, des chrysanthèmes, des géraniums, des violettes, des primevères, des myosotis, et des pensées.
Et encore, encore
Là-bas, y avait pas de héros, pas de bravoure, pas de dignité, pas d’honneur à défendre. Un homme qui en tue un autre est aussi mort que sa victime, sinon, il ne serait pas vraiment un homme. La guerre, elle ne fabrique pas de héros, elle fabrique du malheur, la laideur la plus absolue; Moi, j’en ai pas rencontré un seul, de héros. On crevait tous de trouille. Certains la masquaient mieux que d’autres, c’est tout.
Bien sûr, il y eut de multiples bienfaits de la modernité. On n’avait alors pas conscience de toutes les formes d’asservissement qui en découleraient.
Elle continuait de s’occuper de la maison, de préparer les repas. La maison, c’était le domaine réservé des femmes, le seul que les hommes leur permettaient de diriger, parce que ça les arrangeait bien.
Deux jours plus tard, elle quittait ce monde, qui avait tant changé depuis 1912, date de sa naissance, un monde auquel elle ne comprenait plus grand-chose. Elle avait vécu de loin les grandes révolutions technologiques, politiques et idéologiques. Elle aurait aimé faire de même avec les guerres.
Elle s’en alla donc, avant l’avènement du numérique, avant que l’homme ne cède la place à son image.
Et encore, encore, encore
Tu sais, quand je me retourne, je me dis que c’est pas le travail, ni ce qu’on fait, qui donne du sens à la vie…c’est les gens qu’on aime et qui nous aiment…le restant, c’est que de l’occupation, du remplissage, du pas vraiment important, qu’on met en avant parce qu’on nous a éduqués ainsi.
Nous sommes capables de cartographier le génome humain, d’identifier les anomalies, mais nous ne sommes pas en mesure d’évaluer quelle part du vécu de nos aïeuls nous imprègne réellement, ce bruit de fond dans nos cellules qui rôde comme un fantôme.
Le 4 mars 1942, aux alentours de neuf heures du matin quatre hommes en unitorme appartenant à la police Vichy se présentèrent à l’école de filles des Herbiers. Sarah Glassmann avait toujours refusé de porter l’étoile jaune. Quelqu’un avait fini par la dénoncer. Les policiers lui demandèrent de les suivre sans délai, devant la classe médusée. Sarah ajusta son chapeau sur sa tête, attrapa sa sacoche et dit à ses élèves de poursuivre le travail en cours, qu’elle allait revenir au plus vite.
Deux générations de femmes avaient été contraintes de diriger les Vieilles Granges, par la force du destin. Deux femmes en quelque sorte libres, qui n’avaient pas choisi de l’être. Parce que cette liberté qui leur avait échu, elles ne l’avaient pas même souhaitée, pas même envisagée, mais assumée avec une force hors du commun, et la même froide dignité.
Il faut perdre ce qu’on aime pour l’aimer encore davantage, si c’est possible.
Ici en bref




Du côté des blogs : Ma collection de livres
Questions pratiques

Franck Bouysse – Entre toutes
Instagram : @franckbouysse
Rentrée littéraire 2025
Éditeur : Albin Michel – X : @AlbinMichel Instagram :@editionsalbinmichel – Facebook
Parution : 20 août 2025 – EAN : 9782226465740 – Lecture : Septembre 2025

La lecture étant un plaisir, il n’y a aucune obligation ! Toujours suivre ses intuitions et tes chroniques sont souvent des découvertes pour moi ! 🌞☔️🌬
Bonjour Matatoune, depuis quelques années on parle beaucoup de cet auteur mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Ça viendra sûrement un jour, avec ce livre-ci ou avec son tout premier. Merci 🙏 Excellente soirée à toi 🎇 ✨️ 🌟 🤩📚
J’ai adoré découvrir la très belle plume de l’auteur avec ce livre.
Comme Laurent Gaudé le suggérait hier à la Grande Librairie, peut-être que l’humanisme va devenir une valeur de résistance à défendre. Sûr, que Franck Bouysse y aura sa place !
J’ai été tellement touchée par ce récit intimiste. 💝
Je mets le lien vers ta chronique, tellement tu en parles bien:
https://mavoixauchapitre.home.blog/2025/08/28/entre-toutes-rentree-litteraire/
Oh merci infiniment. 💝💝
un bel enthousiasme qui vient confirmer mon envie déjà bien pressante de le lire 🙂
Excellente lecture alors ! N’hésitez pas à nous partager votre ressenti ! Merci pour votre confiance ☔️🌬
Je l’ai dans ma PAL depuis sa sortie. J’espère aimer autant que toi.
J’attend ta chronique avec impatience. Moi aussi, il m’attendait depuis sa parution. Toujours une appréhension avec des écrivains appréciés d’être déçu(e) comme une rencontre manquée 😉
J’aime beaucoup Franck Bouysse. Son univers est souvent noir, dramatique.
Je n’ai pas encore lu son dernier livre.
Merci de nous en parler si bien 👍🏻
Celui-ci est consacré entièrement à rendre hommage à une femme courageuse, téméraire et si attachante à travers l’histoire de la ruralité en France. Profondément humain, c’est un roman à découvrir et qui fait du bien malgré tous les hauts et les bas qu’il raconte.
Je te souhaite cette lecture qui je le sais devrait te plaire ! 🌞📚
J’ai lu très peu cet auteur pour le moment. Il y en a trop à lire !
Oui, je connais cette frustration ! Vouloir bcp découvrir et n’avoir pas assez de temps 🤣.
Pour celui-ci, c’est vraiment un genre nouveau . Il met son talent à décrire cette grand-mère dont il connait peu de choses. Mais quel portrait de femme ! Tendre et sincère !
Dslee de ne pas vous aider dans des choix forcément à faire 😉. Mais, merci infiniment de lire mes ressentis 🌞📚
Les extraits me donnent un peu envie. Mais vu ma pile à lire … Dommage que sur les deux derniers livres il m’a « déçu » ….
C’est sa langue avec la tendresse en plus ! Malgré tout, suivre toujours son intuition, surtout en matière de lecture ! 🌞📚
Merci pour ton bel avis sur ce roman.
Je pense que je vais faire une chronique en forme de liste, à oublier sur Babelio, concernant les livres parus et lus sur les mères ou grands-mères parus en cette rentrée littéraire. Qu’est-ce que cela signifie ? Ça , je n’en sais absolument rien 🤣
Je ne pense pas avoir lu cet auteur pourtant si réputé. Tu en parles très bien en tout cas 👍 merci Matatoune, bel après-midi à toi 🙂📚
Merci ! Un beau roman sincère et toute en tendresse pour une femme si proche de l’écrivain. Une entrée dans l’intime très remarquée !
J’aime beaucoup cet auteur en général, mais ma dernière lecture le concernant est celle de Buveurs de vent, qui m’a terriblement déçue… à voir, mais ce serait bête de rester sur cette mauvaise expérience !
comme moi !
J’en ai pas bcp lu de lui. Alors, Buveur de vent fut comme un révélation. Sa thématique permet de couvrir le siècle dernier du côté de la ruralité. Toujours suivre son intuition pour des 📚😉
Un grand auteur que je dois encore découvrir. Bonne semaine
C’est peut-être pas celui-ci qui te plaira le plus, toi qui aime les romans plus noirs ! Mais, je crois qu’il est important de le découvrir ! Regarde qui lit la version audio … Peut-être une bonne façon de le découvrir. Bonne continuation 🌞📚