
À travers l’histoire de Martin, un frère de fiction, Rouda dans son nouveau roman, Les Jardins perdus, raconte la banlieue, le quotidien des cités, après les dernières émeutes, et le virage identitaire qui ne cesse de se répandre en France.
Zac est un jeune qui revient chez ses parents. Ils habitent la cité des Jardins perdus en Seine-Saint-Denis. Son frère, depuis une dizaine de jours, ne donne plus de ses nouvelles, au moment des émeutes de 2023. Pas l’habitude chez les Chevalier ! Martin n’a juste que deux ans de moins que lui. Seulement au fil des souvenirs racontés et des copains visités, Zac apprend que Martin « marche avec les fachos« .
Alors, Zac part à sa recherche, enquête et cherche à expliquer ce virage, loin, très loin des valeurs premières soutenues par ses parents. Pourtant au fil de ce roman très réussi, Rouda dissémine des éléments de compréhension.
Parallèlement, les extraits du journal de Martin, écrit lors de son adolescence, montre le malaise grandissant de l’adolescent. Les mots jetés sur le papier sont des bouteilles à la mer que personne n’a trouvé.
Roman noir et thriller
Les questions que posent Rouda nous interrogent tous. À quel moment, ça a dérapé ? Quand avons-nous perdu nos valeurs humanistes ? Comment la haine de l’autre s’est instillée parmi nous ? Son personnage, Zac, ce frère instruit, lui permet de poser, au cours de son enquête, un regard décalé, mettant à distance un certain nombre de situations.
Le chanteur écrivain suggère par sa fiction au lecteur une carte des indices annonciateurs : une dévalorisation répétée et un sentiment de rejet, un investissement corporel trop important, un ou des modèles qui banalise(nt) le rejet de l’altérité, le sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur, de n’avoir jamais eu de chance, d’analyser ses échecs en trouvant les causes à l’extérieur de soi, etc. Puis vint le basculement dans l’inconnu et l’incertitude avec l’arrivée du Covid, qui nous a tous confrontés à notre finitude, et comme l’illustre Rouda, à l’isolement intérieur où les réseaux sociaux sont devenus notre unique fenêtre sur le monde !
En tentant de sauver son frère, le roman Les Jardins perdus quitte les rives du roman noir pour devenir un thriller à l’intrigue affûtée, au cœur des milieux d’extrême droite. Car, Rouda immerge son lecteur dans cette violence identitaire que canalisent les mouvements extrémistes. En racontant leurs actions de l’intérieur, il propose une approche sociologique précise et documentée. Cette plongée dans la violence raciste, au cœur d’une masculinité maladive et exacerbée avec ses courants identitaires féminins, est extrêmement pénible à découvrir. On palpe la haine, qu’on pressent si contagieuse, la violence, comme unique mode d’expression, les failles jamais énoncées, les mots qui n’expriment qu’ordre et arbitraire et l’unité obligatoire autour d’un chef, manipulateur et pervers.
Artiste amoureux des mots
Rouda est membre fondateur, avec Lyor, du Collectif 129H, premier collectif de slameurs français. Depuis les années 2000, il allie rap et poésie au cours de créations diverses et d’atelier d’écriture.
Le roman Les Jardins perdus est son second roman après Les mots nus. La musicalité des mots, Rouda la maîtrise parfaitement. Des poèmes, qui pourraient être des slams, accompagnent le roman, intégré à l’histoire puisque Martin s’exprime par les mots, écrits sur ses carnets. Rouda maîtrise aussi l’intrigue. Et la recherche de Martin est l’occasion de rendre complètement captif son lecteur.
Seulement, c’est le message humaniste et de fraternité qui est l’essence de la création littéraire de l’artiste. Au-delà de la fracture sociale, familiale, et bien sûr politique, sa solution se situe dans le pouvoir des mots et la solidarité échangée. Contre la dérive d’un jeune adulte, Ronda oppose les liens amicaux et filiaux ! Un message d’espoir, sans naïveté et faux semblant, qu’en cette période on aime recevoir !
Sacré roman que Les jardins perdus !
Remerciements
Aux éditions Liana Levi
Puis quelques extraits

Certains levers de soleil nous rappellent que nous sommes presque parisiens.
En m’enfonçant dans le quartier, je me demande pourquoi nos soulèvements sont systématiquement dénués de pensées collectives, démunis de projets politiques. Comme si on nous avait dépouillés. Comme si on nous avait volé nos mots, et laissés nus sur le trottoir.
J’ai beau rassembler mes souvenirs morcelés, je n’arrive pas à me rappeler quand nous sommes devenus des étrangers, quand nous avons commencé à tracer des frontières dans notre propre maison. Je suppose que c’est une succession de secousses qui sont venues nous fissurer, des émeutes de 2005 au huis clos des années Covid.
C’est un de ces mecs de quartier qui racontent des histoires qu’ils n’ont pas vécues, qui revendiquent des espoirs qu’ils n’ont pas accomplis. Il se vante d’avoir participé aux émeutes, mais tout le monde sait qu’il est resté barricadé derrière les volets de son balcon.
Le city c’était le terrain de la liberté. Celle que nous donner nos parents. Mais ils pouvaient la reprendre à tout moment. Karine et Antoine exigeaient un comportement exemplaire pour tout le monde. Les grands comme les petits, les voisins comme les inconnus.
Le city c’était le terrain de la mixité. Nos différences ne comptaient pas. Noir ou blanc, jaune ou gris, on se mélangeait comme des cocktails. On cherchait juste à savoir qui était le plus rapide, qui enchaînait le plus de jongles, qui arrivait à faire des contrôles du pied gauche. C’étaient les seules cases, les seuls compartiments.
Et encore,
C’était la première rencontre de Martin avec la politique : un choix qu’on t’impose en faisant semblant de t’avoir demandé ton avis.
La jeunesse se désengage. Elle ne manque pas de conviction. Elle manque de visages qui lui ressemblent, des voix qui lui parlent, de références auxquelles s’accrocher. Personne ne lui donne envie de glisser un bulletin dans l’urne.
Moins d’honneur et moins de dignité. Moins de respect et de loyauté. Plus aucune once de vérité. Juste ses mensonges tenaces fabriqués par des adultes, pour cacher aux enfants que tout va mal.
Ils étaient quelques dizaines à défiler en 1994. Cette année, ils étaient plusieurs centaines à battre le pavé parisien. Certains d’entre eux ont même eu la joie de tabasser un passant et le laisser pour mort sur le trottoir.
Et encore, encore
On expédiait les repas, on remplissait les bouches pour éviter que n’en sortent des mots.
Lorsque les scientifiques se pencheraient sur cette étrange période, ils se demanderaient certainement si l’humanité avait traversé le temps, ou si au contraire c’était le temps qui l’avait traversée.
Cette année nous a écartelés. Le sel du confinement a creusé nos peaux ouvertes, nous ne pourrons jamais recoudre ce qui a été déchiré.(…) Nous avons définitivement cesser d’être vigilants, d’être à l’écoute. Et nous avons détourné les yeux de nos douleurs. Transpercés par nos solitudes, nous n’avons pensé qu’à nous. J’ai oublié de dire à notre père de ne plus avoir peur. De dire à notre mère que je l’aime. De dire à mon frère qu’il pourrait compter sur moi, pour la nuit des temps.
Ici en bref





Questions pratiques

Rouda – Les Jardins perdus
Rentrée littéraire 2025
Son blog ici – Instagram : @roudabrindille – Facebook
Éditeur : Liana Levi – X : @EditionslianaLevi Instagram : @edlianalevi Facebook
Parution : 28 août 2025 – EAN : 9791034910984 – Lecture : Juillet 2025

Tu en parles très bien avec beaucoup de convictions !
J’ai été touchée par ce frère de fiction qui décide de comprendre plutôt que de juger ! C’est une démarche assez exceptionnelle que j’ai trouvé importante de mettre en avant ! Et puis, Rouda a du talent !
Ce livre devrait me plaire, je le note. Bonne journée
J’ai bien sûr été en premier attirée par le thème. Comment deconstruire les idées extrémistes. Et puis, j’ai été séduite par son style, mélangeant poésie des mots et traits percutants. Et bien sûr, sa façon de parler d’amitié, d’amour et d’humanisme ! À découvrir, il me semble, tu as raison !
Excellente continuation 🎒📓🖋
intéressant, je tenterai, merci.
Je n’ai pas lu son premier qui semble, aussi, intéressant ! En tout cas,celui-ci m’a séduite !
J’ai bien aimé dans l’ensemble moi aussi, mais j’ai quand même trouvé l’intrigue un peu « brouillonne », bien écrite cependant.
Oui, certes, mais cela ne m’a pas dérangé !
On a plus que jamais besoin d’un élan humaniste. L’auteur semble proposer une fiction porteuse de réflexion.
Oui, j’ai aimé son propos sans jugement et sans a-priori. Juste savoir pourquoi un frère, un ami, en tout cas, quelqu’un qui est cher, se noie ! Et comprendre pour le ramener vers la lumière !
Bien tentée!
Une écriture à découvrir et pour moi, un slameur que je suivrais ! 🌞